‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 3 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

de l'absence, lui semblait un crime, une trahison envers celui pour lequel elle eût donné mille fois sa \ie. C'était déjà une sorte de remords pour elle. Mais, d'un autre côté, le jeter, pour ainsi dire, elle-même dans les bras de son heureuse rivale, se le représenter heureux près d'une autre dans l'effusion de l'amour, tandis qu'elle, malheureuse, n'aurait pas même une pensée de lui , et se verrait irrévocablement plongée dans un horrible isolement !... oh! c'était une réalité trop affreuse, trop terrible! Selvaggia, épouvantée, ne put en supporter l'idée. Et, pour se justifier en quelque sorte à ses propres yeux, et transiger entre des sentiments si violents et si opposés, elle se dit : « Je pourrai tout révéler à Lamberto, et lui dire ensuite de punir ma faute, de m'ôter la vie! Mais que je le voie auparavant! que je le voie, que je lui parle encore une fois! »

Elle resta quelques minutes, comme absorbée dans ses pensées, silencieuse et indécise. A la fin, prenant son parti, elle dit d'un ton résolu :

— Maître , je n'ai plus que deux choses à vous demander. L'une, que demain, moi seule, je sois chargée de porter à Lamberto l'ordre de partir; l'autre, que vous me fournissiez une armure et un cheval pour le suivre.

— Une armure ! répéta le vieillard étonné ; es-tu folle tout à fait? Crois-tu pouvoir porter le poids d'une armure?

— Que je puisse ou non me servir d'une armure, c'est à moi que vous devez en laisser le souci.

— Mais où veux-tu que je trouve tout cela? s'écria Barlaam, que l'idée de la dépense effrayait. Tu devrais

pourtant savoir que dans une ville assiégée, ceux qui ont des chevaux et des armes les gardent pour eux.

— Maître, je pourrais me borner à vous répondre que j'en ai besoin et que je les veux ; mais je dois vous faire réfléchir qu'il dépendrait de moi d'obtenir de vous bien autre chose que le prix d'un cheval et

d'une armure Souvenez-vous en même temps que

je veux un casque à visière fermée. Maintenant, adieu j à demain. —

Selvaggia sortit; et le maestro, furieux, dut cependant songer aux moyens de se débarrasser de sa fille et de la contenter. Le lendemain, au point du jour, il se mit en campagne; et, par la vertu de nombreuses dizaines d'écus, il réussit à se procurer, pour le soir même, tout ce que Selvaggia lui avait demandé.

En outre, lorsqu'il eut reçu de Malatesta l'ordre écrit qui enjoignait à Lamberto de suivre les troupes qu'on envoyait à Empoli, Barlaam obtint facilement de l'un des caporaux qui devaient conduire le renfort que l'ordre fût envoyé à Lamberto par un homme de sa connaissance, qui serait en même temps chargé de l'accompagner au point de réunion de la compagnie et muni de la permission de sortir de Florence avec elle.

Cette même journée avait été pour la famille Làpî, et pour les femmes surtout, remphe de soins et d'occupations. Laudomie, éveillée à l'aube du jour, le cœur joyeux et tranquille, s'était couverte d'un voile qui lui descendait jusqu'aux genoux pour aller faire ses dévotions à l'église des Servi.

Lorsqu'elle fut rentrée, et après avoir reçu l'accueil souriant de son père, ses caresses plus affectueuses

que de coutume, elle monta dans la chambre qu'on appellerait aujourd'hui le vestiaire. Là, avecla coopération de Féde et de sa sœur, elle se mit à préparer les hardes, le linge, en un mot, tout ce qui devait composer le trousseau, avec l'activité et l'empressement qui sont la conséquence des profondes agitations de l'âme. Lisa, devenue plus calme après le premier mouvement de dépit, dont, par amour-propre surtout, elle eût été désespérée de laisser paraître le moindre vestige, aidait à ces préparatifs, sans toutefois donner cours à cette infinité de petites réflexions, dont les femmes accompagnent ces sortes d'opérations, lorsque leur esprit n'est pas préoccupé de pensées plus graves et plus importantes.

Monna Féde était la seule qui soutînt le dialogue, ou pour mieux dire le soliloque, et tout en traînant çà et là ses pantoufles, comptant et choisissant les objets dont les lits, les tables et tous les meubles de la chambre étaient couverts, elle disait à part soi :

— Et penser qu'une demoiselle de la maison Làpi doive se marier sans qu'on ait le temps de lui préparer un trousseau convenable. Heureusement qu'il est resté de belles et bonnes choses de Madonna Fiore, votre mère!... car aussitôt que le dominicain eut commencé ses prédications, elle prit des vêtements de deuil et ne voulut jamais plus en porter d'autres. —

Puis, tirant avec grand'peine un coffi'e, partie peint, partie sculpté dans le style du quatorzième siècle, et semblable à celui que nous avons vu près du lit de îNiccolo, elle le traîna jusqu'à proximité de la table sur laquelle elle avait disposé à l'avance les objets destinés à la nouvelle fiancée. Après l'avoir époudré

soigneusement, elle l'ouvrit et dit en se tournant vers Laudomie :

— Maintenant, si vous voulez écrire, nous ferons la note de tout ce que je vais mettre là-dedans. —

Laudomie s'appuyant sur la table , sans s'asseoir, écrivit sous la dictée de Féde.

— Une tunique et une robe en damas cramoisi avec franges.

— Une cotte en damas d'Alexandrie avec des manches à fleurs.

— Une tunique ponceau, brodée.

— Une jupe brodée en soie blanche, avec corsage et manches en soie cramoisie.

— Je me rappelle que votre mère mit celle-ci, et ce fut la seule fois, pour aller voir l'entrée du roi Charles VIII... un tout petit jeune homme, blond et blanc, qui avait l'air d'un enfant et pensait engloutir Florence!... Oui... oui... Pierre Capponi, Dieu lui fasse paix, lui apprit le droit chemin.... Et alors aussi, quels temps!... quel enfer!...

— Une robe de satin blanc avec manches de damas \ert.

— Une jupe en hoccacino (1) blanc.

— 12 chemises , 12 bonnets , 25 mouchoirs de poche, 25 mouchoirs pour enfant, 2 essuie-mains larges.

— Un bonnet en gaze d'Alexandrie brodé de perles et d'argent.

— Mets de côté celui-là , dit Laudomie ; ce n'est pas le moment, et je ne suis pas en position de m'en parer.

(1) Etofle en soie et laiue.

— Comme vous voudrez, — répondit Monna Féde en retirant ia parure; puis elle ajouta avec un soupir :

— Pauvre demoiselle, c'est dans un bien mauvais moment que vous allez vous marier!... sans même un peu de fête ! ... Oh ! quand cela fmira-t-il ?.. . quand serons-nous délivrés de tant de maux? —

— Un bonnet en damas blanc.

— Je sais que maître ISiccolô ne veut pas qu'on

fasse de noces Il n'y aura ni invitations ni musique,

et il a prévenu les amis de la maison qu'il ne veut pas même la barricade (1). Parce que c'est lui, et qu'on lui obéit mieux qu'au capitaine de la justice, on fera comme il l'entend — mais si c'était un autre !...

— Une mantille blanche en drap de soie d'Alexandrie....

— Eh ! les choses ne se passèrent pas ainsi lorsqu'il se maria, lui... J'étais toute petite, cependant je m'en souviens encore, et pourtant il n'y avait pas longtemps qu'on avait fait la loi... Comment l'appelait-on?...

que sais-je? la loi somptuaire... sanctuaire D'une

façon, c'était bien une chose sainte... car auparavant, à force de dépenser en noces , les familles se ruinaient.

— Un petit livre brodé de perles et garni d'argent.

— Et si vous aviez vu alors la rue, ici devant la maison !... elle était toute couverte d'une toile à laizes rouges et blanches j et en dehors il y avait une enceinte en planches recouvertes de tapisseries.

— Un rang de Pater noster en corail.

(l) Les amis attendaient la nouvelle mariée au sortir de l'église , et lui barraient la porte de la maison avec un ruban. L'époux achetait le passage par un tribut qui payait les frais du souper.

— Une ceinture de brocart ponceau , garnie en argent.

— Une paire de bas de rosino (i).

— Un bassin de cuivre pour les mains.

— Un pot pour ledit bassin;

— Un peigne en ivoire.

— Deux bourses en or et soie.

— Un anneau à coudre, en argent.

— Un miroir incrusté d'ivoire.

— Et.... comme je le disais.... les trompettes du gouvernement sur le grand escalier de Sainte-Marie- Majeure, et les trompes avec leurs pennons blancs et le lys rouge au milieu! Et des monceaux de fleurs et de myrte! Il y avait plus de deux cents jeunes gens et jeunes dames qui attendaient dans la rue l'heure du dîner... et quel gala! et quel luxe! Mais votre mère, Madonna Fiore , était une Albizzi et apportait i,000 livres de dot! Et les Albizzi, avant que maître Rinaldo se ruinât , étaient la première famille de Florence. Les choses n'allaient pas alors comme elles vont aujourd'hui...

— Une paire de ciseaux.

— Diverses sortes de rubans ; fd à coudre de plusieurs couleurs.

— Alors frère Girolamo n'avait pas encore défendu les dîners, les veillées, et les fêtes qu'on faisait pour la noce... Il n'avait pas encore organisé les congrégations d'enfants pour aller par les maisons quêter Vanathème (2) , afin de brûler tout ensuite , sur la

(1) Tissu d'argent et de soie rose.

(2) Les vêtements de luxe et tous les objets qui pouvaient servir à la vanité.

grande place... Celait un saint lionime! il est vrai... mais il brûla pourtant alors de bien belles elioses.... El maître rsiecolô voulut que votre mère donnât à ces enfants robes, coiffures, bijoux, luths, peintures.... qui valaient bien des centaines de florins... Pauvre Madonna! le sacrifice lui coûtait bien, et elle ne savait pas s'y résoudre. Mais lorsque votre père avait dit : je veux... qui pouvait lui résister? 11 avait un portrait de Madonna Fiore de la main de Francia... d'une beauté!... il paraissait vivant. Eh bien il voulutqu'on le brûlât aussi. —

— Nous pouvons donc remercier Dieu de ce qui nous est resté, répondit Laudomie. —

— Eh! je le sais, pauvre demoiselle, vous n'avez pas l'esprit à la parure etaux divertissements! Ces choseslà ne vous touchent guère... et vous avez raison!... Je disais cela par manière de parler... Vous allez devenir la femme du plus brave et du plus honnête jeune homme de Florence.... et cela vous suffît... et Dieu et la très-sainte Vierge vous béniront, et vous serez heureuse et contente comme vous le méritez... Oh! oui, voyez- vous, le cœur me dit que tous vos maux sont finis, et j'ai toujours vu que mes pressentiments ne me trompent pas.

— Que Dieu t'écoute, Féde! répondit Laudomie. La journée se passa pour la jeune fille dans ces

diverses occupations, tandis que Lamberto, de son côté, l'employait à mettre ses affaires en ordre, à se procurer les papiers nécessaires pour le contrat, à visiter Sainte-Marie-Nouvelle, le lieu où était ensevelie sa mère, à qui il voulait consacrer ses premières pensées, au moment de changer d'état.

La nuit venue, toute la famiJlc se réunit dans l'appartement de Niccolô , et les amis invités ne tardèrent pas à arriver ainsi que le notaire, maître Tomaso Grossi; puis, tous ensemble, à pied, maître Niccolo en avant avec les deux fiancés, se rendirent à l'église de Saint-Marc.

On avait placé au milieu de la nef une table recouverte d'un tapis, et tout autour, des fauteuils et des escabeaux : quelques cierges seulement éclairaient l'église, à la porte de laquelle Niccolô et sa suite furent reçus par le Père Benedetto et par frère Zacharie. Ils étaient suivis par une foule d'ouvriers en soieries, de soldats, amis de Lamberto, et de menu peuple, qui se rangèrent le long des parois en faisant cercle autour de la table sur laquelle devait être stipulé l'acte des fiançailles.

La présence de Niccolô tenait en respect cette multitude, et l'on n'entendait que quelques chuchottements entre voisins qui se communiquaient leurs sentiments d'admiration pour la beauté et la contenance auguste et suave de la fiancée , qui méritait bien en ce moment d'attirer tous les regards et de gagner tous les cœurs.

Elle était vêtue de blanc et portait un long voile fixé sur le front par une couronne de fleurs d'oranger : en traversant cette foule de regards attachés sur elle, en changeant de place , en s'assej'ant selon que le père Benedetto le lui indiquait , tout en elle respirait une certaine majesté sans prétention , une timidité sans embarras , une joie tempérée par des pensées si célestes, que tous les assistants étaient subjugués, nous dirions presque jusqu'à l'adoration.

Niccolô s'était assis dans le fauteuil qui occupait ie centre , et tournait le dos à la porte. A sa droite , la fiancée, puis Lisa, Troïlo et ses frères ; à sa gauche, Lamberto, les amis qui devaient servir de témoins, entre autres FanfuUa ; à l'un des bouts de la table , les deux moines et le notaire. Celui-ci se leva et lut la formule du contrat, ainsi conçue :

« Anno 1529, die 23 novemb : Lambertus quondam Pétri, de populo S. Joannis de Florenlia , recepit a D. Laudomia , filia Nicolaï quondam Cionis, de eodem populo S. Joannis de Florentia , sponsa dicti Lamberti, nominedotislibras 1010. Florent, parv. Scilicet libras 863 in uno Podere cum doraibus et habituro in populo D. Gavinana. Et libras 88 et solides 10 in uno casolari posito in populo J. Laurentii de Florenlia 1. d. Crocedi via. Et libras 59 in pecunia et aliis rébus mobilibus ec, ideoque propter nuptias, et vice Morgincap secundum usum civitatis Florentiae prsedictus Lambertus fecit prœdictaB D. Laudomiae donationem de ipsius bonis libras 30 flor. parv.

« Actum Florentise testibus ec.

« Postea inconiinenti coram dictis testibus, Lambertus et D. Laudomia , per mutuum consensum inter se intcrvcnicntem et anuli donationem et receptionem, malrimonium ad invicem contraxerunt. Ego Thomas Grossi, quondam Francisci, de pago Bellanensi imperiali auct., index atque notarius publicus rogatus scripsi. »

Lamberto, qui ne s'était nullement mêlé de la rédaction du contrat et qui n'en connaissait pas même le contenu, comprit l'intention délicate de Niccolô , (]ui lui faisait don, à titre de dot, de la petite maison

dans laquelle sa mère avait passé ses dernières années. Sa reconnaissance pour le vieillard et sa tendresse pour Laudomie se peignirent dans ses regards, tandis que le notaire s'avançait avec le bassin qui contenait les deux anneaux que les fiancés devaient échanger entre eux.

Parmi la foule des assistants , il y avait un soldat qu'une armure complète et surtout un casque à la visière baissée, faisait remarquera quelques pas seulement de Lamberto et de Laudomie. Son entière immobilité, ajoutée à je ne sais quoi d'insolite dans le maintien , rappelait de temps en temps l'attention de ceux qui l'avaient aperçu une première fois.

— Il croit être au feu sur les remparts et non à l* église, disait l'un.

— Et il semblerait qu'il a froid, ou la fièvre, qu'il tremble comme une feuille , — ajoutait un autre.

Au moment où les fiancés firent l'échange des anneaux, un bruit étrange attira leur attention et leur fit tourner la tête du côté du mystérieux inconnu. Ses voisins avaient entendu résonner sous son casque des sons confus, sourds et étouffés, et l'avaient vu chanceler deux ou trois fois, comme s'il eût été sur le point de perdre l'équilibre. Ceux qui l'entouraient durent s'empresser de le soutenir. Une voix peu éloignée dit assez haut pour être entendue :

— A-t-il bu du trebbiano celui-là? — Cette observation provoqua quelques sourires.

Une seconde voix ajouta : — C'est pourtant une honte de venir à l'église dans un pareil état! —

Et chacun de dire la sienne sur le même ton. Alors celui qui était l'objet de ces marques de désapproba-

lion jela autour de lui un regard qu'on vit briller à travers les ouvertures de la visière, se fraya un passage à l'aide des coudes anguleux de son armure, et sortit de l'église au milieu des murmures qui continuaient à gronder derrière lui. Le trouble qu'il avait excité s'apaisa aussitôt , et personne n'y pensa plus.

Lorsque la cérémonie fut terminée, les moines firent sortir tous ceux qui n'étaient pas de la famille ou qui n'avaient pas été invités comme alliés ou amis ; et tandis qu'ils étaient occupés à faire évacuer la foule qui encombrait la porte , Niccolô disait au père Benedetto, avec une expression de tristesse qui n'eflaçait pas cependant la sérénité de son visage :

— Dieu m'a cruellement éprouvé dans cette église. . . à cette même place ! Maintenant sa miséricorde permet que j'y trouve la plus grande satisfaction que je puisse éprouver avant de mourir! Que son saint nom soit loué! Ecoute, Lamberto , mon filsl en te donnant aujourd'hui Laudomie,je crois, j'espère t'avoir fait le don le plus précieux qui fût en mon pouvoir de t'accorder... Mais sache aussi que je m'acquitte d'une grande obligation, en remplissant la promesse que j'ai faite à ton père sur les marches de ce même autel qu'il a baignées de son sang pour moi. Approche... vois la pierre blanche de cette tombe ! elle a été rougic du sang que ton père a répandu dans cette nuit terrible où nous avons soutenu un assaut pour défendre le glorieux frère Girolamo. Nous espérions le sauver : Dieu, pour nous punir de nos péchés, en a décidé autrement!... Ici, seul, entouré d'ennemis, je ne pouvais échapper à la mort... Mais ton père voulut mourir pour moi ! Puisse son âme généreuse voir du

Iiaut du ciel que je t'embrasse, que je t'appelle mon fils , et dégage ainsi ma parole. Puisse-t-il être le gardien de votre bonheur dans l'amour que vous vous êtes juré, et vous obtenir que cet amour l'emporte toujours dans votre cœur sur toute autre affection... qu'il ne le cède qu'à l'amour auguste et saint que vous devez à votre patrie et à sa liberté. —

— Plaise à Dieu de les sauver toutes les deux, dit Laudomie à voix basse, mais en ajoutant dans son cœur, « et Lamberto avec elles 1 »

Niccolô, jugeant qu'il était temps de se retirer, salua et remercia les religieux , et dit au père Benedetto que, dans trois jours, ils reviendraient pour la bénédiction nuptiale; puis, tous ensemble, ils regagnèrent la maison dans le même ordre qu'ils étaient venus.

Pendant ce temps, Monna Féde, sans s'astreindre rigoureusement aux ordres de Niccolo, avait mis tous ses soins à orner l'appartement du rez-de-chaussée. Dans la première pièce , qui servait de passage pour aller à la chambre à coucher, elle avait préparé le souper avec une exquise propreté et une grande profusion de fleurs et de lumières, aidée dansées préparatifs par le valet de Lamberto. Féde allait et venait tout affairée, dans la crainte qu'on ne revînt de l'église avant que tout ne fût prêt.

On frappa à la porte: « Les voilà qui arrivent! » s'écriat-elle, lorsque je n'ai que cette tortue de Mauritz pour m'aider.

Et laissant au Suisse le soin d'essuyer quelques assiettes qu'elle avait alors en main, elle courut ouvrir. Uneminuteaprèselle, était revenue; et, arrachant des

mains du valet la serviette dont il n'usait pas à sa guise, elle ajouta d'un ton grondeur :

— On n'a pas un moment de tranquillité avec ces

soldats! C'était un homme d'armes la visière

baissée comme s'il allait à un tournoi et qui demandait Lamberto!... Oui, attends... il a bien autre chose à faire!.. . Je lui ai répondu qu'il est à Saint- Marc, et lui ai fermé la porte au nez... —

Et, sans y penser davantage, elle continua ses allées et ses venues avec la vivacité d'une jeune fille : elle avait relevé le quartier de ses pantoufles. Finalement, lorsque Féde entendit dans la rue le bruit des voix et des pas de ceux qui revenaient de l'église, elle venait d'allumer la dernière bougie, et Mauritz avait placé le dernier siège autour de la table.

La vieille servante courut ouvrir les deux battants de la grande porte, pour être la première à souhaiter la bienvenue aux fiancés; car, dans son opinion, il était très -important, selon la loi des augures, qu'en rentrant à la maison après l'échange des anneaux, ils entendissent des paroles d'heureux présage. Plusieurs fois elle avait tendu l'oreille pour écouter le rugissement de ces mêmes lions, qui, dans maintes occasions, lui avaient servi de règle pour lire si admirablement dans l'avenir, mais, Dieu merci, ils ne s'étaient point fait entendre ce jour-là.

Arrivée sur le seuil, Féde s'aperçut en tirant les verroux, que le balai avait été laissé derrière la porte et que par hasard il y avait deux fétus de paille en croix justement sur le passage.

— Ce fainéant de Mauritz se serait cassé les bras à donner un coup de balai ! — dit-elle en faisant elle-

même cette opération ; ramassant ensuite de la main droite l'un des brins de paille, elle le jeta derrière son épaule gauche, et par cette puissante conjuration, elle se sentit rassurée sur le sort futur des nouveaux époux.

— Félicité et bonheur pour cent ans, sîgnorina! dit la vieille à Laudomie en; prenant bien ses mesures pour prononcer ces mots en même temps que la fiancée franchissait le seuil. Elle voulut ensuite baiser la main de sa maîtresse; mais Laudomie l'embrassa elle-même; puis tous entrèrent successivement.

— Monna Féde, dit Wiccolô, je vous avais recommandé de ne pas mettre tant de lumières. —

Le reproche fut adouci cependant par un sourire.

Le vieillard traversa la salle, alla s'asseoir près du feu, dans son fauteuil, et toute la famille vint se grouper autour de lui en attendant l'annonce du souper.

Laudomie , sortie un instant avec sa sœur pour aller quitter son voile et sa couronne , était revenue s'asseoir près de Lamberto pour lui dire de ces riens importants et mystérieux qui naissent et se multiplient à l'infini entre les amants , tandis que Troïlo, Lisa, leurs frères et leurs amis formaient cercle un peu à l'écart.

Tous les visages étaient contents , toutes les bouches souriantes, l'appartement lui-même, tout élincelant de lumière, animé, rempli de fleurs, avait un air de fête, et semblait promettre, pour cette soirée du moins, des heures de contentement et de plaisir, en contraste avec les pensées tristes et douloureuses qui le remplissaient habituellement.

Page 1