SUCCÈS ET MALHEUR
11 y avait déjà environ deux heures que le soleil était levé, lorsque les bandes de Vitelli, renforcées de toutes les autres troupes italiennes du camp, se trouvèrent prêtes à se mettre en marche pour attaquer les Espagnols.
Le ciel , balayé par l'ouragan de la nuit , brillait d'un bleu diaphane qui se perdait à l'horizon dans une teinte dorée et vaporeuse, sur laquelle se déia-
chaient de longues bandes de nuages légèrement posés sur la cime des montagnes. L'atmosphère était remplie d'une lumière pure et brillante qui permettait de distinguer au loin les objets. Aussi, les moindres incidents de la réunion des Italiens à Giramonte étaient remarqués de tous les points du camp , et les soldats couraient de toutes parts sur les éminences, sur les retranchements , sur toutes les saillies de la colline pour observer ce mouvement extraordinaire , curieux et joyeux, comme s'ils allaient assister à une fête.
Sur l'esplanade de Torre del Gallo , qui , à peu de distance, dominait Giramonte, on apercevait don Ferrante Gonzaga, Alexandre Vitelli , le comte Pier Maria et un grand nombre d'autres officiers supérieurs de l'armée , observant avec inquiétude la gravité du désordre. Ils voyaient la révolte commencer, mais ils ne pouvaient prévoir comment elle finirait.
De leur côté , les bandes espagnoles, campées sous Bellosguardo et Monte-Uliveto, remarquant ce qui se préparait contre elles , s'armaient à la hâte et se mettaient en ordre de bataille. C'était à contre-cœur^ cependant, non certes par crainte de se mesurer avec les Italiens; mais, parce qu'au lieu d'en venir à un combat sans utilité , ils eussent préféré se mettre tous d'accord pour forcer Florence et la saccager.
Ne pouvant donc se résigner à renoncer au pillage tant désiré, les Espagnols députèrent deux de leurs capitaines à don Ferrante , pour le prier de s'interposer, en s'en remettant à lui pour toutes les satisfactions, l'honneur sauf, que les Italiens exigeraient de leur part. Les deux envoyés se mirent en marche.
et vinrent exposer le but de leur mission au capitaine-général. Celui-ci les écouta d'assez mauvaise grâce, les bras croisés sur la poitrine. Lorsqu'ils eurent fini, il leur dit d'un ton de colère :
— Comment voulez-vous faire entendre raison à ces démons-là?... Par Dieu! le moment est bien choisi!... regardez! —
En effet, dans ce moment même, l'air était rempli des cris des mutins, des ordres de leurs capitaines qui commandaient la marche, du roulement accéléré des tambours, des sons aigus des fifres... On voyait leurs colonnes profondes et serrées, toutes hérissées et reluisantes de hallebardes et de piques, et l'on remarquait déjà les ondulations lentes et prolongées d'une troupe qui se met en mouvement. On entendait le bruit sourd et régulier des pas.
Les colonnes italiennes continuaient leur mouvement et descendaient la colHne de front et les rangs serrés, tantôt se repliant sur elles-mêmes, quelquefois rompant leurs rangs pour les reformer aussitôt , selon la nature des lieux et les accidents du sol, mais toujours en bon ordre. En tête et en flanc des colonnes formées de hallebardiers, se tenaient, en rangs moins serrés , bon nombre d'arquebusiers , leur arme sur l'épaule , la fourche et la mèche allumée dans la main gauche; quelques-uns, au lieu d'arquebuses, tenaient, la pointe en haut, d'énormes espadons à deux mains, de ceux que l'on voit aujourd'hui dans nos musées d'armes , et qui arrachent à celui qui les aperçoit pour la première fois l'exclamation banale : « Quel bras devaient avoir nos ancêtres! » Les capitaines et les sergents marchaient en
tète, Tair décidé , l'épée nue ; ils avaient au bras des rondaches ciselées d'or, entourées de franges , et armées au centre d'une pointe acérée; leurs corselets et leurs cuissards en acier réfléchissaient avec éclat les rayons du soleil. De larges chausses en étoffe de couleurs variées, et relevées de bandes de drap noir, leur tombaient au-dessus du genou; les bas, serrés à la jambe , laissaient apercevoir des muscles qui ne permettaient pas de douter de la vigueur de ceux qu'ils portaient. Puis , c'était un ensemble défigures bronzées, farouches, martiales, sous des barbes et des moustaches épaisses et hérissées, avec toutes ces allures étranges, tous ces airs de bravache que prenaient les soldats de cette époque. Pour donner une idée moins incomplète de ces particularités et de la manière dont les armées étaient composées alors , le pinceau vaut mieux que la plume, et un coup d'œil donné aux peintures de Vasari au Vieux-Palais, ou à quelque peinture du seizième siècle en apprendra plus que la description la plus détaillée.
A la vue de celte masse qui s'avançait si résolument à l'attaque, don Ferrante jugea que son honneur était engagé à ne pas laisser consommer un désordre si grave, sans remuer un doigt pour l'empêcher. Au risque donc de compromettre son autorité, qui n'était pastrès-bienélabliesur l'armée, il monta à cheval, suivi de Vitelli et de quelques ofliciers , et descendit à la rencontre des mutins. Arrivé à leur portée, il étendit la main pour faire cesser les tambours , et indiquer qu'il voulait parler. Les soldats passèrent outre sans faire attention à leur général, et les tambours coulinuèrcnt à battre aux champs.
Don Ferrante essaya alors de dominer le bruit , mais quelques mots seulement, quelques syllabes insignifiantes échappèrent à peine au naufrage général de sa harangue. Il put, au contraire, distinguer de nombreuses et injurieuses apostrophes qui lui étaient adressées du milieu des rangs par des poumons qui luttaient avec avantage contre les tambours et les fifres; il entendit, entre autres, une voix de taureau lui crier : * Ote-toi de là, mangeur de grenouilles! » par allusion aux nombreux animaux de cette espèce qui peuplent les étangs de Mantoue, patrie de don Ferrante. Voyant à la fin que ses efforts n'aboutissaient à rien, il renonça à son projet de pacification, et, tournant bride avec un geste de dépit, il regagnale lieu d'où ilétaitparti, avec accompagnement de huées, de cris et de sifflets.
Lorsque les bandes italiennes furent arrivées sur la plate-forme de Baroncelli , n'étant plus séparées que par une courte descente de l'endroit où les Espagnols les attendaient en bataille, elles firent halte un instant pour resserrer leurs lignes.
A l'un des premiers rangs se trouvaient Averardo et Vieri, armés de longues pertuisanes; à leurs côtés marchaient avec les arquebusiers, Lamberto, Fanfulla et Bindo. Pendant que chacun s'assurait de l'état de ses armes, resserrait les courroies de sa cuirasse, affermissait son casque, soufflait sur la mèche de son arquebuse pour en activer le feu ; pendant que les capitaines revoyaient les rangs et faisaient changer de place, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, selon qu'ils jugeaient la taille et les forces de leurs soldats , Lamberto examinait Tordre de bataille des Espagnols,
rangés au fond de la petite vallée, que la route de Rome coupe dans sa longueur. C'étaient quatre colonnes serrées, composées d'hommes de taille moyenne, il est vrai, mais robustes, trapus, vieillis dans les guerres, et les meilleurs fantassins qui fussent alors en Europe. Prévoyant combien la rencontre serait terrible, Lamberto était dans la plus grande appréhension à l'égard de Bindo placé en avant, le premier de tous et ne tenant plus en place, comme un cheval de course devant la barrière de départ. Le faire retirer était chose impossible. Lamberto fit alors signe de l'œil à Fanfulla; sans parler, de peur d'être entendu par le jeune garçon, il voulait indiquer sa pensée : « Ne le quittons pas et défendons-le. » Fanfulla comprit parfaitement et fit deux ou trois signes de tête aifirmatifs, d'un air qui en disait plus que des paroles.
Lamberto, satisfait de ce côté, s'adressa aux soldats, qui, d'un consentement tacite, le considéraient, en quelque sorte, comme leur capitaine dans cette affaire depuis qu'ils l'avaient entendu les haranguer si énergiquement. Élevant la voix, afin d'être entendu du plus grand nombre possible, il leur dit, le visage rayonnant d'une noble et fière allégresse :
— Enfin, camarades, nous y voilà!... Nous allons une fois combattre, non pour qui nous paie et nous méprise, mais pour nous finalement, pour notre nationalité, pour décider, vive Dieu! si effectivement les Italiens sont destinés à être le butin des autres peuples, à servir de jouet, de sujet de dérision pour tout le monde. Grâces à Dieu, je vais une fois combattre contre des gens dans les rangs desquels je n'aperçois pas un seul visage italien! Maintenant, je
n'ai rien à ajouter Florence nous regarde
Tout le camp a les yeux sur nous, et vous savez que
c'est la fleur de tous les braves de l'Europe Ceux
qui se repentiraient sont encore à temps qu'ils
se retirent Qui aime la patrie, l'honneur, la
gloire, me suive et me perce le cœur si je recule. —
Les tambours battirent la marche; et, au cri de vive V Italie! mille fois répété, les bandes s'ébranlèrent. Elles descendirent rapidement, arrivèrent au bas de la colline, traversèrent la route et vinrent à portée des Espagnols qui les attendaient immobiles, les piques en arrêt, en répondant : Viva Espana!
La fusillade avait commencé avant la rencontre des deux armées 5 l'on voyait çà et là des soldats s'arrêter, abaisser rapidement leurs arquebuses sur la fourche, faire feu et se remettre aussitôt en marche en chargeant leurs armes ; en sorte que ces colonnes , naguère si brillantes et si régulières, étaient voilées et coupées tout à coup par des tourbillons de fumée qui roulaient un instant sur eux-mêmes leurs blanches spirales, puis se dissipaient aussitôt, emportées par le vent.
Mais, lorsque le premier rang des bandes italiennes vint heurter contre les Espagnols, avec toute l'impétuosité que lui imprimait la masse profonde qui le suivait, le fracas du fer, des armes, des armures, domina toute la scène, semblable au mugissement bruyant et prolongé de la mer qui se brise au loin sur un'écueil, semblable à l'horrible craquement de deux vaisseaux de guerre, précipités l'un sur l'autre par la te.
Toute clameur, toute parole avait cessé parmi ceux qui assistaient , du haut de la colline , à ce terrible spectacle; tous étaient silencieux, absorbés à la vue de ces deux masses d'hommes, tellement pressées l'une contre l'autre, qu'elles semblaient ne plus en former qu'une seule. On voyait ondoyer en avant, en arrière, gagnant ou perdant du terrain, une forêt de piques au milieu de laquelle flottaient çà et là, à travers l'éclat des armes, des enseignes, des étendards, des panaches de mille couleurs. On distinguait à l'endroit où la mêlée était le plus furieuse, les coups rapides, Téclat fugitif des armes qui réfléchissaient en cent manières les rayons du soleil. De temps en temps quelques vides se faisaient par la chute soudaine des blessés ou des morts; mais ils étaient comblés aussitôt; et ceux qui foulaient aux pieds les amis ou les ennemis tombés, afin de prendre leur place, tombaient à leur tour pour ne plus se relever. Lorsque la fumée devenait plus épaisse sur quelques points et que son ombre couvrait les combattants, on distinguait mieux alors les coups d'arquebuse, en jets, en langues de feu qui pâlissaient graduellement et devenaient imperceptibles à mesure que l'ombre était remplacée par la lumière du soleil.
Malgré le fracas épouvantable et discordant produit par les décharges continuelles de la mousqueterie, par les roulements accélérés des tambours, par le choc des armes, dominait de temps à autre un cri terrible de victoire du cùlé qui croyait avoir obtenu quelque avantage; tantôt c'était le cri d'italia, tantôt le cri d'Espana qui retentissait dans l'air; et les spectateurs applaudissaient, battaient des mains, à
Texemple des anciens Romains , lorsqu'ils assistaient dans le cirque aux combats de gladiateurs.
Mais ce spectacle, vu de près, présentait les scènes les plus horribles et les plus lamentables. L'acharnement était tel des deux côtés, que les soldats se laissaient percer de part en part plutôt que de céder une palme de terrain; et encore élait-il plus désirable de tomber mort que blessé, si l'on voulait échapper à la plus horrible agonie avant de rendre le dernier soupir. L'on entendait sous les pieds des combattants les hurlements de rage, les blasphèmes, les gémissements, les cris plaintifs de ceux qui ne pouvaient plus se relever, et parfois, quelque invocation pieuse adressée à Dieu.
Comme le sol était un peu en pente , le sang allait former des mares dans les creux et dans les endroits les plus bas, tant le carnage avait été affreux après une heure tout au plus de combat; cependant, on ne pouvait encore prévoir auquel des deux partis resterait l'honneur de la journée.
Il n'était pas possible, toutefois, qu'un combat aussi furieux restât longtemps indécis; la balance allait pencher enfin.
Les fils de Niccolô et Fanfulla qui, jusque-là avaient combattu au premier rang avec toute l'ardeur et l'impétuosité qu'on devait attendre d'eux comme défenseurs du drapeau, étaient hors d'haleine, couverts de sueur et de sang, entourés de cadavres qui embarrassaient leurs mouvements et entre lesquels il leur était dilïicile d'affermir le pied sur un terrain que le sang avait détrempé partout, lorsqu'ils aperçurent en face d'eux, au milieu d'un gros d'ennemis,
le grand étendard des Espagnols. Celui qui le soutenait était un homme d'un aspect terrible, avec une taille et une stature colossales.
Lamberto, devinant le moment qui donne la victoire, fit un signe à Fanfulla, occupé alors à retirer son épée du corps d'un Espagnol.
En même temps, Lamberto cria aux siens :
— A la bannière, camarades! à terre cette bannière, et la journée est à nous!... —
Ils s'élancèrent tous ensemble comme des lions vers le point indiqué; et Lamberto le premier, sans qu'aucun des ennemis pût l'arrêter, porta un coup si terrible qu'il renversa le porte-étendard. Il y eut alors au milieu des Espagnols un temps d'arrêt, de confusion, d'embarras sous les plis de l'immense drapeau, comme il arrive dans les rangs de la chiourme sur le pont d'une galère, à la chute d'un mât couvert de sa voilure.
Les Italiens ne perdent pas un instant ; ils se précipitent sur les malheureux qui cherchent à se dégager de dessous l'étendard; le poignard seul peut servir, et presque tous tombent sous leurs coups. Ayant ainsi gagné un peu d'espace, Lamberto saisit la bannière et la fixa en terre, la pointe en bas; puis, arrêtant par le bras Bindo qui se précipitait sur les ennemis, il lui dit :
— Tiens ferme cette bannière, car, vive Dieu, la victoire est à nous! —
Lamberto avait deviné que c'était autour de l'étendard que la lutte allait s'engager une dernière fois et plus terrible encore; aussi, en donnant à Bindo l'honneur de le garder, il plaçait le jeune garçon au centre
des siens, conséquemment dans l'endroit de la mêlée le moins exposé.
En effet les Espagnols, en voyant tomber leur drapeau, s'étaient pressés de toutes parts pour venir le défendre; mais les Italiens accoururent aussi de leur côté, en poussant de joyeux cris de victoire. 11 se forma alors sur ce point, et autour de Bindo, une masse de combattants si compacte qu'il devint impossible de faire usage des piques et des épées 5 il n'était pas facile de manier môme les poignards. Mais la rage et la fureur étaient à leur comble, on cherchait à s'attirer les uns les autres pour se frapper. Dans la lutte, les brassards, les boucliers, les cuirasses se croisaient, se ployaient; chaque combattant sentait sur son visage l'haleine pressée et brûlante de l'adversaire qu'il attaquait : et la vie ou la mort dépendait du hasard qui faisait trouver le premier à l'un ou à l'autre le défaut de la cuirasse de son ennemi pour y enfoncer le poignard.
Lorsque les forces, le courage et l'acharnement sont égaux des deux côtés, le moindre incident suffît quelquefois pour décider la victoire. La chute de la bannière produisit un effet puissant sur ceux qui combattaient plus loin ; le courage des Espagnols en fut ébranlé, tandis que les Italiens redoublèrent d'ardeur, aux cris répétés de : Victoire - victoire ! qui partaient de l'endroit où l'étendard était disputé et où toute l'action était concentrée en ce moment. Il y eut là, et des deux côtés, des actes héroïques de bravoure. Le poignard avait fait tomber le premier rang presque tout entier, en sorte que ceux qui restaient eurent un peu de champ pour faire usage de leurs
armes. On vit alors un Espagnol franchir un monceau de cadavres, se précipiter sur l'étendard renversé et arriver à le saisir au moment où Bindo, de la main qu'il avait libre, le perçait de part en part d'un coup d'épée. D'autres avaient suivi le premier en faisant des efforts désespérés pour arracher la lance du drapeau des mains de Bindo et de quelques autres Italiens qui étaient venus à son aide et qui , de leur côté, meitaient une horrible énergie à retenir ou à reprendre leur conquête. Ils tombaient, se relevaient hors d'haleine et toujours pleins de rage, jusqu'à ce qu'Averardo, que l'acharnement du combat avait entraîné à quelque dislance, remarquant le péril que couraient son frère et les siens, s'élança vers le point menacé; il tenait, élevé de toute sa hauteur, un énorme espadon à deux mains, qui vint tomber en sifflant sur le plus opiniâtre des Espagnols, et lui fendre le crâne. Averardo accompagnait ses coups d'exclamations féroces.
— Du sac de Florence, porte chez toi cette part de butin... brigand ! — Et, tout en criant de la sorte, il en avait déjà tué un autre et blessé un troisième avec une promptitude et une fureur croissantes.
Finalement la bannière rompue, foulée aux pieds, déchirée, souillée de sang et de boue, resta au pouvoir des Itahens. Enorgueillis par ce succès et par les cris des spectateurs qui applaudissaient des hauteurs voisines; apercevant en outre quelques bandes qui sortaient des portes de Florence, et pensant qu'elles venaient se joindre à eux, ainsi qu'il était convenu, nos amis poussèrent de nouveau, et avec plus de force, le cri de : Vicloire! Italie! I laite l Eu même
temps, ils donnèrent contre l'ennemi avec tant d'en semble, tant d'impétuosité et d'à propos, que les Espagnols lâchèrent pied, en gardant toutefois la défensive de manière à ce que leur retraite ne ressemblât pas à une déroute.
— Les voici , les voici ! s'écriaient les capitaines des bandes italiennes , en désignant les troupes qu'on voyait sortir de la ville. Voici les nôtres qui viennent à notre aide ! —
Les combattants redoublaient alors d'énergie et d'impétuosité , les uns animés par la certitude d'être soutenus, les autres par le désir de ne pas diviser l'honneur de la victoire. Les Espagnols cédaient de plus en plus le terrain, poursuivis l'épée dans les reins par leurs adversaires; et ce mouvement, déplaçant le combat, on put découvrir plus de six cents cadavres dans l'espace étroit où l'action venait d'être engagée.
Mais pourquoi donc les troupes fraîchement sorties de Florence tardaient-elles à prendre part dans la lutte ?
Composée de soldats corses etpérugins, cette troupe dévouée à Malatesta n'avait été envoyée que dans le but d'empêcher les Florentins d'aller soutenir la cause nationale. C'était le résultat de l'avis contenu dans le billet que Troïlo avait écrit dans l'église de Saint- Marc.
Cependant, malgré l'absence du renfort sur lequel ils comptaient , les Italiens crurent un instant avoir enchaîné la victoire. Mais il était écrit que le sang de tant de braves devait encore une fois se verser en pure perte.
Les lansquenets allemands, au nombre de plusieurs milliers, tous vieux soldats, envisageant d'abord celte H. 15
affaire comme une querelle de point d'honneur entre nation et nation , avaient promis de rester neutres. En effet , sans quitter leurs campements , ils avaient gardé jusque-là le rôle de spectateurs du combat. Mais lorsque don Ferrante vit que les Italiens l'emportaient et qu'ils poussaient leurs avantages de manière à mettre leurs adversaires en pleine déroute, il craignit que les assiégés, par une vigoureuse sortie, ne vinssent appuyer les vainqueurs et compromettre sérieusement le succès d'une entreprise qui touchait à son terme. En conséquence, s'étant porté en toute hâte près des lansquenets , il dit à leur capitaine en donnant toute l'apparence de la certitude à ses soupçons : « Que les Italiens du dedans et du dehors s'étaient donné le mot pour tomber sur tous les étrangers qui étaient dans le camp; qu'ils avaient commencé parles Espagnols, et que si on leur laissait le temps de les achever, ils allaient fondre tous ensemble sur les Allemands. » Tout en parlant, don Ferrante faisait remarquer les bannières qui sortaient de Florence; puis il ajouta :
— En attendant, les voilà déjà qui sortent... dans quel but? Dieu le sait... et dans peu vous le saurez aussi... —
La tactique de don Ferrante eut un plein succès. Quelques instants après, douze bataillons de lansquenets, leurs capitaines en tête, descendaient en rangs serrés et au pas de charge, pour venir prendre en queue les Italiens déjà harassés par un long combat, et dont l'ordre de bataille s'était un peu relâché dans la certitude de la victoire.
FanfuUa, qui, suivant le portrait qu'il avait fait
lui-même du vieux soldat, avait toujours un œil au chat et l'autre à la poèle, s'aperçut le premier de ce mouvement, et le fit remarquer à ses voisins. Bientôt les coups d'arquebuse ne laissèrent plus aucun doute sur les intentions des Allemands. Les malheureux Italiens, pris entre deux feux, criant à la trahison, durent songer à quitter le champ de bataille.
Par une évolution de droite, tout en gardant la défensive contre les Allemands et les Espagnols que ce secours inattendu avait ranimés, les Italiens se replièrent sur l'Arno, en bon ordre, dans le but de le traverser à gué sous Monte-Uliveto, et d'aller se retrancher de l'autre côté dans les villas de Fiesole.
L'Arno, qui, dans celte saison, laisse à sec la grève de son lit et se réduit à un faible cours d'eau le long de l'une de ses rives, s'était un peu grossi par le dernier orage. Cependant , le courant n'était pas assez fort pour arrêter des hommes robustes et braves, et , qui n'avaient pas d'autre route pour se retirer devant les forces accablantes de leurs ennemis.
Lamberto , FanfuUa et les capitaines qui restaient encore , choisirent promptement les meilleurs soldats et les disposèrent de manière à soutenir le choc des assaillants, afin de donner à leurs camarades le temps d'essayer le gué, et de gagner l'autre rive.
Si les troupes sorties de Florence par ordre de Malatesta eussent été celles que nos soldats attendaient, le moment était arrivé de prendre en queue les Espagnols et les Allemands j et une pareille attaque eût pu rétablir l'équilibre et ramener la victoire. Leur immobilité obstinée désespérait Lamberto et les siens, qui, tout en combattant, faisaient des signaux
et s'écriaient en ordonnant au porte-étendard d'agiter son drapeau :
■ — A nous! Italie, à nous! — Finalement, lorsqu'ils eurent reconnu Cencio à la tête de ces bandes , ils surent à quoi s'en tenir et perdirent tout espoir.
Peu à peu le lit de l'Arno se remplît de soldats appuyés sur leurs piques pour se soutenir contre le courant. Dans plusieurs endroits, les flots jaunis et écumants atteignaient la poitrine et les épaules, en sorte qu'un grand nombre perdirent pied et périrent; les autres gagnèrent le bord sous une grêle de balles. La majeure partie des Italiens avait donc abandonné la rive gauche du fleuve; il ne restait plus désormais que nos amis avec le groupe d'élite qui avait protégé le passage. Malgré des prodiges de valeur, ils ne pouvaient manquer d'être accablés par la multitude des ennemis, si l'avidité des Espagnols et des Allemands, en donnant un autre cours à leur fureur, ne les eût éloignés en foule du lieu du combat pour aller saccager les campements abandonnés des Italiens.
Cependant , ceux chez qui la soif de la vengeance l'emportait sur l'amour du pillage , et ils n'étaient que trop nombreux contre la troupe de nos héros, se ruèrent en vociférant mille injures sur cette poignée de braves. Dans ce moment, le pauvre Yieri tomba percé d'une lance. Averardo, le seul de ses frères qui s'en aperçoit, se précipite avec fureur pour le venger; mais , atteint au même instant d'un coup d'arquebuse qui lui fracasse la jambe, il tombe lui-même sur les genoux près du cadavre de soa
irère à une palme de la rive escarpée de l'Arno. Sentant la vengeance impossible, Averardo prit une expression de férocité si terrible, grinçant des dents, et lançant le feu par les yeux , que son adversaire demeura un instant Tépée haute sans faire tomber le coup. Averardo ne pouvant faire un pas, lança son ^pée dont la garde atteignit l'Espagnol en pleine poitrine et le fit chanceler. Celui-ci revint avec fureur sur le blessé ; puis, à la vue de sa riche armure, jugeant qu'il y avait à gagner une forte rançon, il se décida à le faire prisonnier. Dans ce but, l'Espagnol s'avance sans précaution : il ne peut imaginer qu'Averardo blessé et désarmé fasse aucune résistance.
Mais à peine est-il à sa portée, qu' Averardo se relève d'un puissant effort sur la jambe qui peut le soutenir et saisit son adversaire dans ses bras. Jamais ours blessé n'enfonça ses ongles avec autant de fureur dans le dos de son ennemi. Averardo tire à lui l'Espagnol, il l'enlace, il le serre, puis se laisse tomber avec lui dans le courant du fleuve qui s'ouvre en rejaillissant et se referme aussitôt sur les deux adversaires.
Lamberto et Bindo, témoins de cet horrible événement, apercevant d'un autre côté Vieri étendu à terre , poussent un cri de fureur, et veulent se jeter en désespérés au milieu des ennemis. Mais Fanfulla, qui ne perdait jamais sa présence d'esprit, jugea que ce n'était plus le moment de penser à venger les morts, mais de songer à sauver les vivants. Profitant du moment où les ennemis, surpris euxmêmes de l'acte de désespoir d'Averardo , avaient fait un temps de halle pour voir comment finirait
la lutte des deux hommes tombés dans l'Arno, il dit en toute hâte à Lamberto :
— Sauvons Bindo , car il n*y a plus rien à faire ici ; vous d'un côté et moi de l'autre , entraînons-le dans l'Arno et passons si nous pouvons. —
Lamberto, que la perle delà bataille et la mort de ses frères avaient mis hors de lui et décidé à ne pas leur survivre, se souvint alors deNiccolô, de Laudomie, et il lui sembla par trop affreux que le malheureux vieillard eût encore à perdre le dernier de ses (ils sans aucun avantage pour la république. Il prit donc Bindo par un bras, tandis que Fanfulla le saisissait par l'autre, et ils forcèrent le jeune garçon, malgré sa résistance à sauter avec eux dans la rivière.
Il était temps ; car , restés presque seuls, ils n'avaient plus qu'à mourir ou à se rendre , pour peu qu'ils eussent tardé encore.
Pendant ce temps, les Italiens qui avaient passé l'Arno et s'étaient rangés sur le bord opposé , voyant ces trois derniers engagés dans le lit de la rivière, et par conséquent au-dessous de la ligne de leur tir, firent feu sur les ennemis et les forcèrent à se retirer de la rive. Nos amis purent ainsi rejoindre les leurs en toute sûreté; tous firent une dernière décharge de leurs armes , et se mirent ensuite en marche lentement et en bon ordre, tambours battants et enseignes déployées, afin que leur retraite ne ressemblât pas à une fuite. Laissant l'Arno derrière eux , ils se dirigèrent le long des murs de la ville vers les collines de Fiesole.
Lorsqu'ils y furent arrivés , ils s'établirent dans
des positions qu'il n'était pas facile de forcer; de leur côté , les Allemands et les Espagnols restèrent sous les armes, dans la crainte que leurs adversaires, après avoir mieux pris leurs mesures , ne revinssent à la charge avec plus de chance de succès. Cette crainte fut le salut de Florence en rendant les impériaux dociles aux ordres de leurs capitaines, qui les conduisirent plus tard porter la désolation dans d'autres contrées à travers de nouvelles privations et de nouveaux dangers.
Les morts avaient été assez nombreux dans les rangs de l'armée impériale pour que le trésor apostolique se trouvât notablement soulagé dans le prix à payer pour les frais du siège de Florence, et le pape dut applaudir aux ressources de l'esprit inventif de son commissaire Baccio Valori.
Ce dernier avait suivi toute l'action du haut du palais de Malatesta où il s'était rendu avec Troïlo , Malatesta lui-même et Nobili; lorsqu'il vit le succès couronner si promptement ses désirs, il s'écria plein de joie en se frottant les mains :
— Maintenant, c'est bien fini! et nous sommes maîtres de Florence. —
Nobili, qui , nuit et jour, avait devant les yeux les coffres-forls de Niccolô remplis de florins et de ducats , dit alors en portant tour à tour sur Baccio et sur Troïlo ses petits yeux pleins de convoitise et d'impatience :
— Ohl pour Dieu, faisons vite, qu'ils ne nous échappent pas!
— Et que Laudomie ne m'échappe pas non plus! cette fleur, ce lys, cette beauté des beautés! ajouta
Troilo en riant; si Selvaggia était ici, elle ferait chorus : « Que Lamberto ne m'échappe pas!... » Au moins nous ne nous disputerons pas, puisque, quant au butin, chacun est content de sa part. —
La joie que Baccio éprouvait l'avait mis de si belle humeur, que, tirant Troïlo par une de ses moustaches, il lui dit facétieusement :
— Il en fait une et il en pense cent , le scélérat !..< Voyons! qu'est-ce que c'est que cette autre folie?... Cette Laudomie?... Tu m'en as déjà parlé, ce me
semble Mais alors j'avais autre chose en tête.
Voyons! courage... c'est sans doute quelque amourette. Mais, n'as-tu pas honte, avec femme et enfants?... —
— Maître Baccio , repartit Troïlo en dégageant doucement sa moustache des doigts de Valori, moi, Voyez-vous, je suis fait tout au rebours du peuple de Florence. Maintenant il passe de la polygarchie à la monarchie, et moi je passe de la monogamie à la polygamie... Que voulez-vous? c'est l'effet des constellations... Et remerciez Dieu qui me tente de ce côtélà... sans quoi , vous auriez attendu longtemps avant de me décider à l'éternité d'ennui que j'ai passée. .. —
— Bon, bon : mais conte -nous la chose maintenant... —
— C'est bientôt fait : elle me plaît parce qu'elle est belle, et les belles femmes sont faites pour les beaux garçons, si je ne me trompe. Jusqu'ici il n'y avait pas à plaisanter avec INiccolù et toute sa brigade à mes côtés... Et, je vous l'avouerai, j'ai même compris que c'eût été peine perdue. Figurez-vous; un jour j'ai essayé de lui dire un tout petit mot,..» rien de
mal, au moins!... Elle m'a fait deux yeux!... en me disant de sa bouche de miel : « Ce ne sont pas là les manières d'un chrétien ni celles d'un gentilhomme. » Patience! me dis-je, si cette manière-là ne te plaît pas , nous en trouverons une autre. —