‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 30 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

— Ton nom, ton âge, ta patrie? —

Niccolô répondit avec dignité à ces diverses questions.

Le président dit ensuite :

— Maître Benedetto, lisez l'acte d'accusation. — Nobili se leva, et, prenant un des papiers qui

étaient sur la table, il lut, avec une componction hypocrite, le réquisitoire suivant :

« In nomine D. J . C. ac beatissimœ V. Mariœ (et le

« scélérat s'inclina dévotement), cejourd'hui août

« 1535, a comparu par-devant les huit très-excel- « lents et très-hauts magistrats de la ville et répu- « blique de Florence, Niccolô de Cione Làpi, accusé « par les témoins soussignés, d'avoir :

« 1° Soulevé et trompé le peuple par fraudes et « machinations, au détriment et au mépris du gou- « vernement actuel, en s'introduisant, clam seu pa" « larrij dans les délibérations et décisions des magist trats, dans le but de s'opposer à ce que la susdite c ville et république condescendît aux justes et hon- « nêtes demandes de S. B. le pape Clément VII pour « la très-illustre maison des Médicis et pour les ci- « toyens Palleschi qui avaient été chassés comme « rebelles depuis 1527; d'avoir, en outre, été la « principale cause du prolongement de la guerre et t des maux infinis qui en sont dérivés pour la ville « et ses environs;

« 2° Itemy d'avoir conseillé et favorisé la délibéra- « tion de dépouiller les églises, les chapelles et au- « très lieux saints de leurs ornements d'or et d'ar- « gent, pierres précieuses et vases sacrés, contre la « défense expresse de Sa Sainteté; et ce, au grave

« préjudice du clergé, des couvents et de la sainte « Eglise catholique, pour subvenir aux frais de la t guerre et de l'abominable rébellion contre les rè- « glements et les antiques lois de la république de « Florence, et contre la Sainte Eglise romaine;

« 3° D'avoir excité un grand nombre de scélérats

« au pillage, à l'incendie, à la destruction des villas

« de Careggi et autres maisons appartenant à la très-

« illustre famille Médicis; de les avoir excités aux

« actions déshonnêtes, à mettre en pièces l'image du

« pape Clément dans l'église des Servi et à d'autres

« irrévérences grossières;

« 4° Item, d'avoir rendu dans sa maison un culte

« impie et sacrilège à la mémoire du moine Girolamo

« Savonarola brûlé vif sur la place du Palais comme

« hérétique endurci , et excommunié par feu notre

« très-saint Père le pape Alexandre VI, ainsi qu'il

« appert de la tunique et des cendres du susdit moine

« qui sont jointes au procès, et qui étaient entre les

« mains du susdit Niccolô , et tenues chez lui en

« grande vénération, et précisément dans sa chambre

« à coucher pour y servir à ses dévotions, au grand

« scandale de sa famille et des bons chrétiens, et au

« mépris de l'obéissance due à la sainte Eglise ro-

« maine;

« Desquelles accusations les soussignés portent « témoignage, après avoir juré sur leur âme et sur « les Saints Evangiles de ne dire que la vérité... »

A ce point du réquisitoire , Nobili lut une liste de noms pris parmi la plus vile populace; toutes les signatures étaient accompagnées d'une croix, attendu

qu'aucun des témoins ne savait écrire. L'accusateur continua :

« Pour lesquelles choses, et pour d'autres crimes « et maléfices que nous omettons, mais qui pourraient « être cités si besoin était, le très-excellent et très- « puissant conseil des huit de la république et du « peuple de Florence est requis de faire justice du « susdit Niccolô de Cione Làpi, en le condamnant « à la peine des traîtres, dans l'intérêt des bons ci- « toyens et des lois, et pour servir d'exemple aux € méchants et aux malfaiteurs. Ad Dei gloriam ! « Amen . »

Durant cette lecture , un sourire amer avait plus d'une fois effleuré les lèvres du vieillard. Lorsqu'elle fut terminée, le président prit la parole :

— Niccolô, tu as entendu ; avoues-tu les crimes dont tu es accusé, ou veux-tu te défendre? —

— Me défendre? répondit Niccolô en souriant, ne sais-je pas qui vous êtes , et quels ordres vous êtes chargés d'exécuter? Ne suis-je pas prisonnier au mépris de la capitulation qui stipule que les citoyens auront la vie et la liberté sauves? Oh ! non , je ne \eux pas me défendre. Plût à Dieu que ma tête fût tombée plus tôt ! je n'aurais pas vu la ruine de notre malheureuse patrie, je n'aurais pas vu tant de trahisons, ni tant de lâchetés !

Si je parle donc, ce n'est que pour protester au nom de l'honneur de Florence; car, tant que vous me laisserez un souille de vie, je n'entendrai jamais insulter et calomnier ce peuple trahi , sans élever la voix pour sa défense.

Je n'ai ni soulevé ni excité le peuple par des ma-

chinations; mais dans ma maison , à Téglise , sur ta place publique, partout et à visage découvert, je l'ai encouragé à défendre sa liberté et son bon droit. Ce sont les Médicis et leurs partisans qui, par des manœuvres frauduleuses, ont cherché à asservir la république. S'ils ont été expulsés autrefois, c'est qu'on les a traités comme ils le méritaient. Aujourd'hui , ils rentrent à main armée : Dieu l'a permis à cause de nos péchés ; mais c'est sur leurs têtes et non sur la nôtre que pèsera éternellement l'infamie de la trahison.

L'or et l'argent des églises ont servi pour les besoins de la république; c'est le pape lui-même qui nous avait autorisés à nous en prévaloir. Son autorisation date du temps de la domination des Médicis. S'il n'est jamais permis de détourner les trésors de l'église pour des usages profanes, ils ne devaient pas être mis alors par le pape à la disposition des Médicis. Mais s'il est une circonstance où un pareil usage soit permis , c'était sans doute lorsqu'il s'agissait de sauver la vie à des milliers d'innocents qui mouraient de faim.

Je ne parlerai pas de l'incendie de Careggi; ce que je pourrais en dire ne servirait qu'à ma défense personnelle.

Mais je parlerai, et je proteste, à la face de Dieu et du monde entier, contre les insultantes calomnies que j'ai été forcé d'entendre à l'égard du saint martyr frère Girolamo Savonarola, que vos maîtres impies ont mis à mort , et dont la mémoire est poursuivie par vos outrages. Mais vos calomnies sont impuissantes. Le monde entier a jugé les fausses accusations que vous

ssî 326 —

avez fait prévaloir contre lui, vous Palleschi, que les vertus et les saintes doctrines du martyr couvriront d'une honte éternelle ! Chacun ne sait-il pas comment les pièces du procès furent falsifiées? La justice de Dieu n'a-t-elle pas puni par une mort affreuse Ser Ceccone, le notaire qui servit d'instrument à ces abominations? Quant à moi, je n'ai point rendu aux reliques du saint martyr un culte illicite; je les ai conservées dans ma maison avec tout le respect qui est dû aux restes d'un saint proclamé par ses miracles. —

Nobili ouvrit alors le paquet qui était sur la table, en retira une tunique, puis une bourse de soie brodée d'or qui contenait des cendres, et, les présentant à l'accusé, il lui dit :

— Il suffît que tu reconnaisses que ces objets t'appartiennent et que ce sont les mêmes que tu conservais dans une niche de ta chambre, en face d'une lampe allumée. Quant à ce qu'il faut inférer du culte que tu leur rendais et de la validité de la condamnalion, c'est un point que nous savons apprécier nousmêmes.

— Oui, sans doute je les reconnais; ils m'appartiennent, dit ISiccolô en s'emparant des reliques et en y portant ses lèvres avec transport ; et je remercie Dieu de me fournir l'occasion de glorifier hautement son prophète devant vous qui clés ses ennemis! de glorifier notre patrie devant vous qui l'avez trahie et livrée au bourreau ! Que suis-je, moi, pauvre vieillard, pour mériter de mourir en confessant une cause aussi sainte? Maintenant faites de moi ce que bon vous semblera ; que la puissance des ténèbres

triomphe! Mais sachez que Niccolô seul, sans armes, livré entre vos mains, a pitié de vous et qu'un jour vous devrez lui porter envie. Je m'adresse à toi, Baccio Valori, continua-t-ii en élevant la voix et en étendant la main vers l'infâme qui tressaillit; et je te dis : Viendra le jour où la mort de Niccolô te fera envie; ce n'est pas que j'invoque le châtiment sur ta tête en échange du mal que tu veux me faire; je te pardonne de bon cœur ; mais Dieu ne pardonne pas ce que tu as fait !

— Eh quoi ! dit Baccio en interrompant le vieillard et en faisant un signe impératif aux licteurs, manque-t-on de la sorte aux magistrats? —

Le président ajouta en répétant le même signe :

— Puisque l'accusé, au lieu de prendre le bon chemin, injurie le tribunal, il est de mon devoir de le faire mettre à la torture. Tu ne peux t'e'n prendre qu'à toi-même, Niccolô! Greffier, écrivez l'interrogatoire. —

Quelques sbires se jetèrent sur le prisonnier, le saisirent par les bras et l'entraînèrent près de l'affreux instrument. Là, ils lui arrachèrent le luccOy le capuchon, les jetèrent sur le sol, et le vénérable vieillard resta en chausses et en chemise. Le crucifix d'argent qu'il avait détaché du chevet de son lit au moment du départ , pendait sur sa poitrine et attira les regards des sicaires qui le lui eurent bientôt arraché. Cet acte fit sortir de la poitrine de Niccolô un douloureux soupir ; mais il leva au ciel des regards de résignation , et ses lèvres murmurèrent quelques mots de prière, peut-être de pardon.

Les aides du bourreau, en camisole et en chausses

d'un rouge foncé, les manches retroussées jusqu'audessus du coude, avaient déjà poussé le vieillard sous la poutre fatale; ils lui avaient lié solidement les poignets derrière le dos avec la corde qui pendait de la poulie. Trois d'entre eux avaient pris en main l'autre extrémité de la corde et attendaient avec une insensibilité stupide l'ordre de commencer le supplice. Niccolô, le cœur absorbé en Dieu, dit en implorant l'intercession de frère Girolamo :

— O toi, qui as tant souffert pour la justice, fais que je sache endurer ces tourments pour la gloire de Dieu et pour l'honneur de notre malheureuse patrie ! —

Nobili se levant alors de sa place, s'approcha du patient et s'arrêta près d'une petite table à laquelle le greffier était assis, une feuille de papier devant lui, la plume à la main, prêt à écrire les aveux que la torture allait arracher à l'accusé.

Lorsque les peintres représentent le martyr d'un saint, ils s'étudient à rendre le tableau plus frappant de douleur et de vérité par le contraste de la physionomie des bourreaux avec le visage du martyr; mais aucun tableau d'invention ne pourra jamais rendre une scène pareille à celle qui se passa devant le tribunal des Médicis. La figure de Niccolo, dont la pâleur extrême se confondait pour ainsi dire avec la couleur de sa barbe et de ses cheveux , éclairée alors par la lampe de la Madone qui brûlait au-dessus de lui, avait l'apparence du marbre ou de l'albùtre et ressemblait au visage d'un prophète sculpté par Michel-Ange. Mais des yeux noirs, levés au ciel, donnaient par leur humide éclat, la vie à ce visage déco-

loré; leur expression de piété et de confiance en Dieu ne les avait cependant pas dépouillés de leur fierté habituelle. La tête vénérable, la poitrine large mais un peu décharnée , en un mot toute la personne de Niccolô semblait entourée d'une sorte d'auréole brillante en se détachant sur le fond obscur des murs de la salle, sur les vêtements souillés des sbires, sur leurs visages hideux, repoussants, stigmatisés par la débauche, empreints de l'hébétement brutal que donne l'habitude du métier de bourreau. La physionomie de Nobili, avec une expression moins roturière peut-être, était plus repoussante encore. C'était l'ignominieuse personnification de Thypocrisie.

Poussant un soupir et baissant les yeux pour simuler la compassion et l'humanité, il dit à Niccolô :

— Avoues-tu d'avoir séduit et égaré le peuple ainsi qu'il appert de l'acte d'accusation et de la déposition des témoins? —

Le vieillard ne répondit pas et resta immobile.

Nobili fit un signe aux exécuteurs. Ceux-ci, après avoir mieux assuré la corde autour de leurs mains , ployèrent les genoux et pesèrent de tout leur poids... Les bras de l'accusé lui coururent le long du dos ; les muscles de la poitrine, violemment distendus, craquèrent entre chaque côte; ses pieds perdirent la terre; il resta suspendu, en tournant sur lui-même, les lèvres et les sourcils contractés, sans pousser un gémissement. Après quelques secondes , on descendit le patient...

Mais nousne nous sentons paslecouragede continuer la description de ce supplice barbare, sous lequel, durant des siècles, des milliers de victimes succombèrent,

et qu'il est plus juste de classer parmi les folies, qu'au nombre des atrocités du genre humain. Il nous suffira de dire que le malheureux vieillard subit trois fois le supplice de la corde, sans qu'il vînt réjouir ses ennemis par un cri, par une plainte. A la fin, lorsque la douleur eut épuisé ses forces, mais non sa constance, on le reconduisit , ou plutôt on le porta à son cachot.

Page 1