CHAPITRE XXXVIIl
L'EWTREVUE.
Lorsque Niccolô fut déposé, mourant, sur la paille qui lui servait de lit, il faisait déjà jour depuis une heure. Il resta longtemps dans la posture où il avait été placé, car son corps était réduit à l'état d'une masse inerte et sans force. Mais, eût-il conserve quelque vigueur, que le moindre geste, le plus léger mouvement eût rendu insupportables les douleurs atroces que lui avait laissées la torture. Et pourtant, loin d'être abattue, son âme semblait puiser une nouvelle énergie dans la pensée qu'il touchait désormais au terme de ses souffrances.
'''Au silence de la nuit avait succédé le bruit sourd et continu d'une grande ville qui s'éveille. Il arrivait jusqu'au prisonnier.
A travers ce bruit, ce bourdonnement confus, qui était un mélange de cris éloignés, du roulement des chars, du piétinement des chevaux , du choc des marteaux dans les ateliers , Niccolô croyait
distinguer parfois les pas précipités, les clameurs d'une troupe d'hommes qui passaient sous les murs de sa prison et qu'on accueillait aux cris maudits de Palle! Pallel... Mort aux Piagnom!... Puis, de temps en temps , quelques voix plus sonores donnant des ordres en langue inconnue. C'était un gros escadron d'Espagnols et d'Allemands qui accouraient pour maintenir le peuple dont on redoutait les démonstrations.
« Oh! pourquoi ai-je vécu jusqu'à ce jour? se disait Niccolô avec un douloureux et profond soupir. Pourquoi ne suis-je pas allé au dernier combat où mes fils furent tués ! Je serais mort avec eux !... »
Et, faisant de pénibles efforts pour lever les bras malgré la douleur aiguë des épaules, il parvint à se boucher les oreilles avec les mains.
€ 11 n'est pas possible que je sois encore en vie demain matin, » pensait Niccolô , qui connaissait les formes expéditives de la procédure à cette époque , en matière d'accusations politiques, quels que fussent les juges, quel que fût le délit j et il calculait les heures qu'il avait encore à passer dans cette horrible angoisse. Une nouvelle crainte vint alors traverser son esprit : « Pourrai-je avoir un confesseur qui ne soit pas du parti de ces scélérats?... Me sera-t-il accordé d'avoir un des religieux de Saint -Marc, ou m'enverra-t-on l'un des détracteurs impies de Savonarola?... » Mais il se dit ensuite : « Nos amis, justement alarmés, doivent se tenir dans leur couvent, et ce ne serait pas sans de graves dangers qu'ils pourraient en sortir j d'ailleurs, voudrais-je les exposer en \ps faisant appeler? Le Père Bcnedetto, que
je désirerais plutôt que tout autre , se risquerait-il à venir?... »
« O Niccolô! il faudra que tu saches mourir seul , sans autre consolation que le souvenir de ta vie passée! C'est le moment de montrer cette énergie que tu prêchais aux autres , si tu ne veux pas qu'ils disent de toi ce que le Christ disait des Pharisiens! »
A l'heure accoutumée de la distribution des vivres aux prisonniers, c'est-à-dire vers le milieu de la matinée , le geôlier parut avec un pain et une écuelle de bouillon dont le vieillard prit plusieurs cuillerées en s'aidant de son mieux; quelques heures de repos lui avaient rendu, en partie du moins, l'usage des bras. Puis, resté seul, il était retombé sur son grabat, toutes ses pensées fixées en Dieu, afin de se préparer à la mort.
Peu de temps après , entendant de nouveau tirer les verroux, il se dit :
« Voici qu'on vient me donner l'ordre du départ. Je te remercie, ô mon Dieu! tu m'appelles enfin à participer à ta gloire! »
Mais, au lieu de l'huissier, Niccolô vit entrer Nobili , qui , après avoir refermé soigneusement la porte, vint se placer debout en face du prisonnier.
Niccolô, qui le connaissait, lui voyant prendre un air bénin, fixa sur lui des regards si pénétrants que l'hypocrite dut baisser les yeux. Cependant il prit aussitôt la parole d'un ton d humilité et de componction :
- Niccolô, dit-il, je viens te rendre visite, car c'est le devoir de tout bon chrétien de soulager ceux qui souffrent! Apprends que je suis on ne peut plus
désolé de ton malheur; mais il n'a pas dépendu de moi d'y porter remède... S'il était possible de faire quelque chose pour diminuer tes peines, je voudrais le faire. —
Niecolô, à qui il ne pouvait certes venir en pensée de prêter foi aux protestations de ce misérable , se demandait : « Où veut-il en venir? » Toutefois, il voulut répondre sur le même ton en réprimant la eolère que la présence de l'hypocrite soulevait dans son cœur :
— Je te remercie, Benedetto, et je voudrais être persuadé de tout ce que tu viens de me dire. Mais , n'ayant plus d'autre désir que celui d'en finir bientôt, j'ai besoin , durant le peu d'instants qui me restent, d'être seul avec moi-même et avec Dieu ! —
Le vieillard congédia son interlocuteur d'un geste et tourna la tête du côté du mur. L'hypocrite ne bougea pas et reprit d'un ton plus mielleux encore :
— Tu parles avec trop de résolution, Niccolô! et il semblerait qu'il te soit également indifférent de vivre ou de mourir !...
Tu crois n'être entouré que par des ennemis, tandis qu'il n'en est pas ainsi , Niccolô ! —
Le prisonnier se retourna, toisa de nouveau Nobili du regard , puis dit d'un ton plus résolu :
— Je sais où je suis et avec qui, et je rends
grâce à Dieu d'être où je suis, car je mourrais dix fois pour ne pas voir Florence au pouvoir de qui elle se trouve... Maintenant, je le le répète, va avec Dieu , et laisse-moi en paix ! —
Nobili parut indécis; il garda quelques instants le silence, puis reprit en suivant sa première idée :
— Si je suis venu ici et si jeté dérange en ce moment, c'est uniquement dans ton intérêt. Ecoute i Niccolô,... nous sommes seuls,... personne ne peut nous entendre... Que je tienne pour les Palleschi et toi pour la république, peu importe... Nous sommes \ieux tous les deux,... et moi aussi, je pense que j'ai une âme à sauver et que c'est chose fort importante. Crois-tu que je n'apprécie pas la conduite des fauteurs du gouvernement? que je ne reconnaisse pas Ténor mité de l'injustice commise à ton égard? Tu vas me répondre : « Pourquoi étais-tu donc au nombre de mes accusateurs et de mes juges? j» Mais, pouvais-je décliner l'ordre de ce scélérat de Baccio Yalori? Et... si maintenant je n'étais venu te voir qu'afin de te sauver ? —
Niccolô tressaillit; mais Nobili lui fit signe de la main de ne pas l'interrompre et continua :
— Veux-tu ne plus faire cas de la vie, parce que ton parti a été vaincu? Est-ce là l'exemple que nous ont donné nos pères? Et si , à Florence, chaque fois qu'un parti a été chassé et dispersé, il avait pris la résolution que tu veux prendre, serait-il jamais rentré? Cherche à vivre, car jusqu'ici personne n'a
encore trouvé moyen d'assujettir la roue de la fortune; ce n'est que pour les morts qu'il n'y a plus d'espérance ! Vois ces infâmes qui veulent ta mort !
Eh bien, il dépend de toi de t'en faire des amis
Tu es riche, Niccolô... Je sais que dans ta maison... ou peut être à ton domaine près du Poggio, tu as de grands trésors cachés... Indique-moi l'endroit ,
et —
Niccolô, qui n'avait point de trésors cachés, mais
qui comprit tout à coup l'infâme et astucieuse con- \oitise de Nobili, ne put se contenir davantage.
— Ah ! misérable! s'écria-t-il en se mettant sur son séant par un violent effort, il ne te suffit pas de m'avoir volé l'argent que je t'ai prêté pour c'ouvrir tes friponneries, il te faut encore venir à mes derniers moments me séduire par d'hypocrites démonstrations, afin de me dépouiller de ce que tu crois que je possède et que je n'ai pas, que je n'eus jamais! Quels trésors? quelles richesses enfouies? où as-tu rêvé cela? Ne sais -tu pas que j'ai donné pour les besoins de la république jusqu'à l'urne d'argent qui contenait les cendres du bienheureux Savonarola? Mais, eussé-je des trésors pour racheter le reste de vie dont j'ai déjà fait le sacrifice, crois-tu que je voudrais m'adresser à toi ? Une seule fois dans ma vie j'eus à faire avec ceux de ton parti, et ce fut pour mon malheur. Florence ne serait peut-être pas encore asservie, l'honneur de ma maison ne serait pas terni, si je n'avais pas accepté pour gendre un traître Pallesco. —
En se voyant découvert, déjoué, en entendant les paroles sévères et justes de INiccolô, Nobili se sentit transporté de rage : n'ayant plus intérêt de feindre, il s'abandonna au plaisir de torturer sa victime.
— Même au point où tu en es réduit, ton fol orgueil ne t'abandonne pas? Cependant, je vais l'épargner un regret : si tu crois n'avoir d'autre tache à ton écusson que celle d'avoir un Pallesco pour gendre, tranquillise-toi : jamais Pallesco (et Troïlo moins que tout autre) n'a songé à épouser ta fille.
— Que veux-tu dire? s'écria Niccolô.
— Je ne t'aurais pas fait connaître cette honte, si lu ne m'avais provoqué par tes outrages. Ta fille a été la concubine de Troïlo et non sa femme. —
Et le lâche , se complaisant à accabler de nouvelles insultes le malheureux vieillard, lui raconta d'un bout à l'autre l'histoire du mariage de Lisa. INiccolô, qui écoutait attentivement, parut surpris d'abord; puis un éclair d'indignation jaillit de ses yeux. Mais à la fin, et après avoir réfléchi un instant, il reprit un air grave, dédaigneux, et répondit, au grand étonnement de son persécuteur :
— Je remercie Dieu, et je te remercie, Benedetto, de ce que j'apprends. Une seule pensée me tourmentait au
moment de quitter la vie Je laissais une de mes
filles enchaînée au sort d'un traître ! Maintenant je sais qu'elle est libre, qu'elle peut fuir, qu'elle peut haïr celui qui a trahi sa patrie et a causé sa ruine !... Car, pour ce qui est de la trahison dont je suis victime, je n'y songe même pas... A quoi se réduit maintenant mon malheur? A avoir été insulté, ou^ tragé par un infâme ! A m'étre trouvé pris aux honteuses embûches d'un Pallesco, d'un gentilhomme courtisan! 11 a marché dans l'ornière frayée par ses pairs! A moi, est échue la part de l'honnête homme qui se confie au fripon. Mais l'infamie, à qui reste-telle? à lui ou à moi? La hache ne touche pas à l'honneur! Mais l'honneur est souillé, est perdu par ce que vous avez fait, toi, Troïlo et Baccio, et tous tant que vous êtes, vous Palleschi, qui avez su l'emporter sur tous les traîtres qui ont jamais déshonoré l'humanité! Aussi, tant que le monde durera, tant que le soleil suivra son cours, les hommes et l'histoire
diront que vous, Palleschi , vous avez vaincu, non par la force, mais par mille fraudes et mille trahisons, et que nous, Piagnoni, nous avons succombé, non sous l'épée des braves , mais sous le poignard des traîtres —
Niccolô, qui s'était animé par degré, étendit le bras à la fin de son discours en montrant la porte à Nobili avec autant d'autorité que s'il eût été chez lui : il oubliait en ce moment qu'il était en prison. Nobili l'oublia aussi; humilié et atterré par l'aspect sévère et auguste de l'indomptable vieillard, par le geste impérieux auquel il lui sembla impossible de résister, il se dirigea vers la porte sans répliquer un mot , sans oser lever les yeux, et sortit en étouffant de honte et de rage.
Les heures passaient. Le soleil commençait à décliner vers le couchant, et Niccolô était toujours seul dans son cachot , sans rien savoir encore du sort qui l'attendait, sans les secours et les consolations qu'on ne refuse jamais aux condamnés.
Mais tous ne l'avaient pas abandonné j et, dans ce moment même, malgré le péril, ses amis essayaient de pénétrer jusqu'à sa prison.
Lorsqu'il y a du danger à courir, le lecteur ne s'attend pas sans doute à voir figurer le nom du père Benedetto, le supérieur de Saint-Marc, de celui qui, au premier chapitre de cette histoire, a donné une si faible opinion de son courage. Cependant, à la première nouvelle de l'arrestation de Niccolô, il avait pris la résolution de chercher à l'assister, à se tenir près de lui , à lui offrir pendant les dernières heures delà vie les consolations de la religion; car