II. i2â
il sentait qu'elles sembleraient plus suaves en sortant de la bouche d'un ami.
Le bruit de la trahison de Troïlo s'était répandu avec rapidité parmi les Piagnoni. Le pauvre moine, se rappelant alors qu^il avait conseillé à Niccolô d'accueillir le traître, était inconsolable, et se reprochait amèrement d'avoir causé la perte du vertueux républicain.
Cette pensée, la pensée de remplir un devoir, jointe au désir de réparer autant qu'il était en lui le mal qu'il avait fait, l'emportèrent sur toute autre considération , et firent taire les conseils de la timidité dans le cœur du bon supérieur ; tant il est vrai que c'est la vertu qui donne à l'homme sa force la plus sûre! Après avoir imploré l'assistance de Dieu par une courte, mais fervente prière, en demandant la force et le courage dont il sentait avoir besoin , le père Benedetto prit son bâton et sortit de sa cellule. Il se rendit chez le sous-prieur, lui exposa son projet, l'investit de son autorité pour le cas où il ne dût plus revenir, se recommanda à ses prières et à celles de la communauté, lui recommanda le couvent, l'observance de la règle , la charité mutuelle, la résignation et la fermeté au milieu des tribulations présentes, et prit congé de lui en répétant : « Souvenez-vous de moi dans vos prières. » Le sous-prieur voulut reconduire le vieillard jusqu'à la porte du cloître. Arrivés à la poterne , quelques religieux s'offrirent et insistèrent pour accompagner leur supérieur. Celui-ci ne le permit pas et les remercia en les embrassant tous l'un après l'autre.
— Il arrivera de moi ce que Dieu voudra, leur dit-il 5 mais si nous allions plusieurs ensemble, nous
exciterions les soupçons. Ouvre-moi, ajouta-t-il en se tournant vers le portier, et que Dieu m'accompagne! —
Il fallut du temps au père gardien pour tirer tous les verroux et enlever toutes les barres qui renforçaient la porte : lorsqu'il fut sur le point de tourner la dernière clef, il regarda par le guichet pour s'assurer qu'il n'y avait rien de suspect sur la place , puis il ouvrit; au moment où le père Benedetto franchissait le seuil, il lui prit la main et la baisa en disant :
— Vous faites une œuvre sainte, et le secours de
Dieu ne vous manquera pas Dites, je vous prie,
à maître Niccolô qu'il se souvienne dans le ciel du pauvre frère gardien ! —
Le père Benedetto crut devoir se rendre d'abord à la maison Làpi, dans l'espoir de trouver quelque personne de la famille avec qui il pût concerter les moyens de parvenir jusqu'à Niccolô.
Il prit par la rue Larga qu'il trouva presque déserte d'un bout à l'autre : le petit nombre de passants qu'il aperçut étaient des gens du peuple, ou des soldats. Toutes les boutiques étaient fermées. Le pauvre vieillard cheminait en rasant les maisons, hâtant le pas autant que son âge et ses forces le lui permettaient; mais, pour dire toute la vérité, le cœur lui tremblait comme une feuille. Arrivé près du palais Médicis, aujourd'hui Ricardi , il vit un piquet de lansquenets établi sur la porte. Continuant son chemin, en s'effaçant le long des murs, il entendit quelques éclats de rire, quelques plaisanteries, quelques grossièretés peut-être de la part des soldats ; mais comme ceux-ci parlaient allemand , le bon reHgieux ne les comprit
pas. Sur la petite place de San Giovannîno où les Allemands avaient établi leur quartier-général, ce furent de nouvelles transes pour le timide vieillard qui toutefois passa encore sans accident. Enfin, par la rue Martelli et le carrefour San Giovanni, il arriva à la porte de la maison Làpi. Elle était ouverte et gardée par un soldat l'arquebuse sur l'épaule. Le père Benedetto se sentit un instant manquer le courage de passer devant cette figure bronzée comme un vieux chaudron et armée de moustaches relevées en pointe des deux côtés, jusqu'au-dessus des tempes. Pourtant il se donna du cœur en invoquant leciel, et s'avança en portant sur la sentinelle un regard suppliant.
C'était alors l'âge d'or de l'inquisition en Espagne, où le peuple ne pouvait apercevoir la tunique d'un dominicain sans éprouver cette espèce de frisson qui, de nos jours, saisit les malfaiteurs à la vue d'un uniforme de gendarme. Le soldat placé en sentinelle était Espagnol; sans trop se déranger, il fit cependant un mouvement qui pouvait être pris pour un signe de respect et qui laissa le passage libre.
— Il ne faut pas toujours croire aux apparences, se dit le religieux en traversant le seuil. — Et il se souvint alors de Fanfulla, qui, malgré son terrible visage, n'était pas moins un excellent homme.
Mais à peine fut-il entré, que bien d'autres idées l'assaillirent en voyant la cour remplie de cofires, de caisses, d'effets de toute espèce, en apercevant des gens qui inscrivaient tous ces objets un à un sur des registres, puis des visages de mauvais augure qui allaient et venaient avec des allures de sbires ou d'agents du fisc. Celle malheureuse maison était livrée à
un pillage légal, en vertu d'un décret de confiscation rendu par le Conseil.
Qu'un amateur ait laissé son jardin dans l'état le plus prospère, et le revoie après une inondation qui l'a bouleversé et recouvert entièrement de vase et de gravier, il éprouvera des regrets moins poignants que ne fut la douleur du père Benedetto en trouvant la demeure de Niccolô, autrefois le siège de l'ordre , de l'abondance, du bon goût, saccagée alors par une bande de voleurs qui brisaient tout ce qui leur tombait sous la main. Les larmes lui vinrent aux yeux. En portant ensuite ses regards autour de lui afin de découvrir quelqu'un qui lui indiquât où étaient les maîtres de la maison, si toutefois ils s'y trouvaient, il aperçut Nobili debout au milieu de la cour. Celuici causait avec un homme de mauvaise mine, tout en détachant, pour les lui donner, quelques clefs d'un trousseau qu'il tenait à la main , et en lui disant, à propos de quelques autres qu'il conservait :
— Quant à celles de la cave, je les garde; nous verrons plus tard, à notre aise. —
Un mouvement de la large corpulence de Nobili, accrue encore de l'ampleur d'un majestueux lucco de drap couleur de rose, laissa apercevoir une femme qui s'essuyait les yeux avec son tablier. Elle se dirigeait du côté de père Benedetto; mais ce ne fut qu'au moment de se heurter contre lui qu'elle leva la tête et le reconnut.
— Oh! ma pauvre Féde, tu pleures!.... — lui dit le vieillard, dont les paupières étaient aussi chargées de larmes.
— Et comment... ne pas.... pleurer?... —
La pauvre femme ne put en dire davantage; des sanglots convulsifs l'étouffaient. Comme complément à toutes ses tribulations, elle avait dû remettre ellemême les clefs à Nobili; ces clefs, qui depuis cinquante ans, faisaient sa gloire, sous lesquelles étaient serrées les provisions de toute espèce, le beau linge que ses mains avaient filé, celui qu'elle avait choisi, acheté, soigné, mis en ordre pendant si longtemps. Tout cela venait tomber dans des mains étrangères, et dans quelles mains encore !
Cœurs de maîtresses de maison, de gouvernantes 1 . . . cœurs de nonnes, de vieilles tantes, de filles de cinquante ans , vous pouvez seuls comprendre toute l'amertume d'une semblable douleur !
Le père Benedetto fit de vaines tentatives pour calmer le désespoir de Féde. Sur sa demande réitérée, elle lui apprit cependant, que de toutes les personnes de la famille, Lisa seule se trouvait à la maison avec son enfant, prisonnière, pour ainsi dire, dans sa chambre, depuis la veille au soir.
Monna Féde raconta ensuite les affreux événements de Gavinana, et, tout en faisant un récit confus, entrecoupé à chaque mot de sanglots, d'exclamations, de larmes et de soupirs, elle montait lentement les escaliers en conduisant le vieillard à l'appartement de sa malheureuse maîtresse.
— Oh! sainte Vierge!... s'écria-t-elle en ouvrant la porte de la chambre de Lisa , quel spectacle vous allez voir!... La pauvre enfant semble folle! elle n'a pas dormi de toute la nuit; elle ne pleure pas , et ne fait que répéter : « C'était un traître ! » ïl n'y a pas moyen de la faire bouger de place, de la faire parler.
Oh! qu'allons-nous devenir?... Et maître Niccolô, où est-il?... et mes jeunes maîtres, et Madonna Lau-'^ domie?... Ne pas même savoir où ils sont... Oh! Dieu! quel malheur! quel malheur! —
Lisa était assise les coudes appuyés sur une table, le visage caché dans ses mains, les cheveux épars, les vêtements en désordre.
Le petitArriguccio se tenait debout près de la table; il s'y cramponnait de ses petites mains, et faisait d'inutiles efforts pour se soulever et voir la figure de sa mère. Mais Lisa, muette, immobile, ne semblait pas s'apercevoir de la présence de son enfant.
— Pauvre malheureuse ! dit le moine en entrant. Si ta faute a été grande, bien terrible aussi est la punition!... —
S'étant approché avec précaution, il appela Lisa plusieurs fois, mais en vain. Il plaça doucement une main sur le front de la jeune femme et lui souleva la tête. Elle répondit par un cri plaintif, comme au contact d'un objet qui fait mal. Cependant elle releva le visage : l'expression de son regard arracha une exclamation d'effroi au bon religieux.
— Oh! Dieu! s'écria-t-il, la raison de cette infortunée est perdue ! —
Lisa dit alors en hochant la tête :
— Eh bien! qu'en dites-vous?... Eussiez-vous imaginé que ce fût un traître ? — Puis , après une pause , elle ajouta en haussant les épaules :
— Et pourtant, c'est comme cela!.... c'était un traître ! —
— Oh! ma fille! ma pauvre enfant! C'est vrai, votre malheur est grand; mais calmez-vous, calmez-
vous, pour ramour de Dieu!... Je suis venu pour vous offrir mes consolations, pour pleurer avec vous — Pauvre enfant!... Dieu ne nous éprouve que pour notre bien, pour que nous allions à lui, pour nous rappeler que ce n'est pas ici-bas qu'il faut chercher le bonheur, mais en lui seul... —
Lisa semblait tout attentive à ces paroles, et le bon vieillard en tirait un présage favorable ; mais elle l'interrompit tout à coup et lui dit en lui prenant les mains avec une force convulsive :
— Mais dites-moi la vérité, père Benedetto, auriezvous pensé que c'était un traître? —
— Et que voulez- vous que je vous dise, ma pauvre enfant? î^on, je ne l'aurais pas cru : mais qui peut sonder les cœurs, sice n'est Dieu?...Celaest si vrai, que moi -même je n'ai que trop conseillé à votre père... —
— Ah! vous le saviez donc! Mais pourquoi, pourquoi ne pas mêle dire alors? Pourquoi vous mettre tous d'accord pour tromper une pauvre femme? —
— Allons, calmez-vous, mon enfant, calmez-vous pour l'amour deDieu, vous ne m'avez pas compris. . . —
Monna Féde disait de son côté en pleurant :
— Mais oui! calmez-vous, Madonna; il no vous a pas dit de pareilles choses... —
— Je suis calme, je ne dis rien... Qu'est-ce que j'ai dit? —
Et l'infortunée les regardait l'un après l'autre avec des yeux hagards, remplis d'une expression si étrange, si pleine d'épouvante, que le Père et la vieille servante en furent plus que jamais effrayés.
— Oh! ne pensez pas à cela maintenant un peu
de courage!... chassez le souvenir de ce misérable....
pardonnez-lui... priez Dieu d'avoir pitié de son âme, puis oubliez-le... —
— Mais je le sens toujours là (et elle se frappait le sein) qui me déchire, qui me brûle le cœur, moi qui l'aimais tant, qui ne voyais que lui seul dans l'univers!... Pourquoi ne pas me dire lorsqu'il en était temps: « Lisa, prends garde; c'est un traître?»... —
— C'est pour cela, parce que c'est un traître, que tu dois l'oublier, ma fille; surtout dans ce moment, lorsque ton père... Oh! pense à ton pauvre père! —
— Mon père, dites- vous?... c'est vrai... où est-il? qu'en ont-ils fait?— dit Lisa comme frappée d'une soudaine et épouvantable révélation.
— Ah! c'est vrai, j'avais oublié!... Pardonnez-moi, père Benedetto ! je n'ai plus la tête ! . . . ayez pitié d' une pauvre folle.... je le sens.... ma raison s'en va!... Oh! dites-le-moi... qu'est devenu mon père?... —
Et la douleur de la malheureuse Lisa put se soulager enfin dans un torrent de larmes.
— Penser que... c'est moi... qui ai été la cause de
tout! que... j'aurai à me reprocher sa mort!..#
Oh! ajouta-t-elle en se levant avec résolution, allons, pour l'amour de Dieu, allons le trouver à l'instant... je veux mourir à ses pieds.. . je ne puis mourir que là ! Ah! pouvoir le sauver, pouvoir mourir à sa place!... Dites-moi ce que je dois faire... Mais que puis-je?...
que m'est-il resté? La vie de mon enfant!
Prenez-la... tout, tout! pourvu que le sang de mon père ne coule pas sur ma tête, ne retombe pas sur mon âme comme un feu de l'enfer!... —
Le bon religieux et Monna Féde s'empressaient autour d'elle, et s'efforçaient vainement de calmer ses
Uansports; l'infortunée ne les voyait pas, ne les entendait pas. A la fin, cet accès violent et convulsif diminua peu à peu, ses sanglots devinrent plus rares, sa poitrine fut moins haletante, ses regards semblèrent reprendre leur expression naturelle; tant, que le père Benedetto crut pouvoir consentir à l'emmener et à tenter de pénétrer avec elle dans les prisons du Bargello.
Pendant que Monna Féde rajustait à la hâte les cheveux et les vêtements de sa maîtresse , celle-ci avait pris son enfant dans ses bras, et lui disait en le pressant contre son cœur, en le couvrant de baisers et de larmes :
— Pauvre enfant! lorsque tu pourras connaître Thistoirede ta famille et les malheurs de ta mère, tu sauras combien tu nous as coûté cher à tous!... Féde,
je le recommande Arriguccio Enferme-toi à clef,
entends-tu? —
Elle déposa l'enfant et fit quelques pas pour sortir ; puis, s'arrêtant tout à coup, elle se retourna, revint embrasser son fils, et lui dit encore en tenant sa petite tète dans ses mains :
— O mon enfant! que Dieu te bénisse! que Dieu ne fasse jamais retomber sur toi les fautes de ta mère ! . . . Oh! situ pouvais prier pour moi!... —
• Elle l'embrassa une dernière fois avec effusion. . — Te reverrai-je jamais, mon Arriguccio? — ' Lisa suivit le père Benedetto et descendit avec lui dans la cour.
Le moine pensa qu'il fallait s'adressera Nobili pour obtenir que Lisa pîit sortir, ou, mieux encore, pour qu'il lui accordât la grâce de voir son père.
Il trouva le "vieil hypocrite à Tun des angles du portique, occupé à surveiller ses agents, assis sur le fauteuil même de INiccolo. A cette vue, le souvenir de l'ami qu'il avait perdu renouvela dans le cœur du moine toute l'amertume de ses regrets, et ce ne fut qu'avec le trouble d'une vive agitation qu'il put s'approcher de Nobili et lui parler. Cependant , il parvint à dire en comprimant avec peine son émotion :
— Maître Benedetto, j'ai une grâce à vous demander ; c'est qu'il soit permis à Madonna Lisa, la fille de Niccolô, de se rendre avec moi au Bargello pour voir son père. Vous ne lui refuserez pas cette consolation, n'est-il pas vrai? —
Nobili fut sur le point de répondre par un refus absolu. Cependant, hypocrite autant que vindicatif et méchant, il réfléchit qu'il n'avait rien à gagner à se montrer impitoyable dans cette circonstance, qu'il pouvait même, et à peu de frais, paraître charitable, humain et supérieur aux sentiments de vengeance et aux passions de parti. Il répondit donc :
— Je ne devrais pas... je ne pourrais pas les
ordres sont rigoureux. Mais je comprends moi-même qu'il serait par trop cruel de refuser à Madonna Lisa la consolation d'embrasser son père une dernière fois. ~
L'hypocrite poussa un soupir, leva les yeux au ciel et ajouta :
— Ils ne sont déjà que trop malheureux! Oh! devoirs terribles de la justice humaine!
— Que Dieu vous tienne compte de cet acte d'humanité! dit alors le père Benedetto. Veuillez aussi nous faire accompagner par un de vos gens. —
— Oh ! ser Cecco, dit Nobili en faisant signe à un petit homme maigre etdéguenillé. Viens ici. . .Tu vasaccompagner ces deux personnes,et faire en sorte qu'elles puissent arriver jusqu'à Niccolô. Si tu rencontres quel* ques difficultés, dis que tu viens en mon nom. —
La permission obtenue, le religieux et Lisa se mirent en marche, précédés de leur guide. En sortant, le père Benedetto aperçut dans un monceau d'effets de toute sorte, jetés pêle-mêle, le portrait de Savonarola que l'on avait noirci de charbon et grossièrement défiguré. Il en détourna le regard avec douleur et hâta le pas dans la pénible impatience de s'éloigner au plutôt de ce théâtre de désolation.