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CHAPITRE XXXIX

En réfléchissant aux transports de colère auxquels ils s'était livré contre Nobili, Niccolô regrettait de n'avoir pas su se modérer, lorsque l'approche de sa dernière heure devait écarter de son cœur tout autre sentiment que celui de la douceur et de la résignation.

Il cherchait à oublier cette scène pénible, recueillait toutes ses pensées et les portait vers Dieu en lui demandant pardon de sa faute , en lui offrant le désir, s'il ne pouvait faire plus, de pardonner à ceux qui avaient causé la perte de Florence ; il priait Dieu de

vouloir aussi, dans sa miséricorde, purifier son cœur à ses derniers moments de tout levain de haine, de tout sentiment de vengeance.

Peu à peu l'agitation du vieillard se calma ; vingtdeux heures sonnèrent à l'horloge du Palais. Un bruit de pas, un cliquetis de clefs se fit alors entendre. La porte du cachot s'ouvrit, et le prisonnier vit entrer un homme que sa cape noire et la médaille suspendue à son cou, lui firent reconnaître pour le greffier du Conseil. Cinq ou six sbires se rangèrent autour de ce personnage pendant qu'il adressait à Niccolô les phrases banales dont on se sert pour apprendre au condamné que son heure est venue.

— Niccolô, dit-il, il m'est bien pénible d'avoir à l'annoncer qu'en vertu du jugement rendu à l'unanimité parle très-haut Conseil du peuple florentin, tu es condamné à la peine capitale, et que l'exécution aura lieu cette nuit même à six heures , dans la cour du Bargello. Que notre Seigneur Jésus-Christ reçoive en paix ton âme. Réponds, Niccolô, as-tu entendu, afin que ces hommes puissent en témoigner?

— J'ai entendu ! — dit le vieillard dont le visage ne trahit aucune émotion. Puis il ajouta aussitôt d'un ton grave et solennel :

— Ce n'est pas pour moi, car j'accepte volontiers la mort en expiation de mes péchés , mais c'est pour sauver les droits du peuple de Florence, pour faire respecter la foi de la capitulation, violée aujourd'hui dans ma personne, que je proteste contre la nullité et l'injustice de cette condamnation. —

Le sbires, ainsi que le greffier qui ne diflerait de ses agents que par l'habit, n'entendirent pas la pro-

testation deNiccolô, ou bien n'y prêtèrent aucune attention , la prenant pour une de ces protestations d'innocence que les condamnés ne manquent jamais de faire lorsqu'on vient leur annoncer la mort. Ils firent lever le vieillard, sans le brusquer, mais aussi sans lui témoigner ni égards, ni compassion, avec l'indifférence que donne l'habitude dans l'exercice de tout métier. S'apercevant que le prisonnier ne pouvait marcher, ils le soutinrent et le conduisirent à pas lents jusqu'à la chapelle.

Depuis l'année 1260, que le palais du Bargello servait de résidence aux Recteurs de la république, rien n'avait été changé à cette chapelle, où ceux-ci entendaient la messe chaque jour ; elle conservait le cachet de sa religieuse et vénérable antiquité. C'était un rectangle surmonté d'une voûte élevée, hardie et coupée en ogive par les cordons en relief qui partaient des chapiteaux de quatre colonnes légères placées aux angles. Les cordons peints à bandes alternes, rouges et blanches, allaient se réunir à la clef de la voûte où l'on remarquait l'écusson de Florence aux armes du parti Guelfe. Le fond, d'un bleu d'azur mais noirci par le temps et par la fumée des cierges, était semé d'étoiles d'or. En face de l'entrée se trouvait l'autel, surmonté d'un crucifix en bois noir de grandeur naturelle et recouvert jusqu'à mi-jambe d'une tunique ou chlamide d'étoffe de couleur foncée brodée en argent. Deux cierges brûlaient de chaque coté, et les peintures que l'on distinguait à peine sur les parois, étaient dues au pinceau des artistes qui ont décoré le Camposanlo de Pise. Les rayons du soleil couchant donnaient plus de vivacité aux couleurs des vitraux,

et portaient dans l'intérieur de la chapelle une teinte mystérieuse et incertaine dans laquelle les flammes seules des cierges se détachaient d'une manière prononcée.

La compagnie de la Miséricorde (d) était déjà réunie près de l'autel; c'étaient les quatre frères de garde et un chef de service, couverts de leurs capes noires et le masque rabattu sur le visage. Ils avaient appuyé contre le mur, dans un des coins de la chapelle, leur grand crucifix, au-dessous duquel était ûxé un drap noir marqué de deux croix blanches.

Lorsque Niccolo entra, soutenu par les sbires, les frères récitaient à voix basse l'office des morts. Ils se levèrent tous à sa rencontre, le reçurent dans leurs bras, et les sbires se retirèrent pour aller garder la porte.

— Dieu te sauve, Niccolô! murmura l'un des frères; et puisqu'il t'appelle à lui, des misères de cette

(1) A Florence, la compagnie de la Miséricorde est une confrérie formée de nobles et de bourgeois principalement , dans le but de porter secours partout où quelque accident funeste le réclame. Pour remplir incognito leurs fondions, ilsont adopté le costume des pénitents, c'est-à-dire une grande cape noire dont le devant se rabat sur le visage en ne laissant que deux ouvertures pour les yeux. Dans le local de la confrérie, sur la place de la cathédrale, il y a une chambre mortuaire où l'on veille les morts avant de les porter au Campo sanlo. Là, il y a toujours des frères de garde, à tour de rôle. Lorsqu'un accident arrive à la ville ou à la campagne, on vient en donner avis à lOflice. Aussitôt la cloche de la Miséricorde fait entendre un, deux ou trois coups, selon que l'accident est léger, grave ou déjà suivi de mort. A ce signal, les membres de la confrérie quittent , par la ville , leurs affaires ou leurs plaisirs et se rendent au lieu de réunion. Les premiers arrivés prennent leurs capes et leurs chapelets, se chargent du brancard et vont chercher le blessé pour le porter à l'hôpital,ou le cadavre pour le déposer dans la chambre mortuaire. Le Souverain fait presque toujours partie de celte noble institution , et le Grand- Duc actuel ne s« borne pat à en être membre honoraire.

vie mortelle, nous sommes venus l'assister, ainsi que le veut notre sainte règle. —

Le vieillard fut conduit près d'un petit lit placé en face de l'autel et destiné aux condamnés que le grand âge ou les infirmités forçaient à prendre du repos avant de se rendre au lieu de l'exécution.

Lorsque Niccolô se fut assis, il répondit à ces charitables inconnus :

— Je vous remercie, mes frères. Que Dieu récompense votre charité ! —

On dressa alors une petite table , et l'un des frères 'demanda à Niccolô quelle nourriture il désirait prendre.

— Je ne veux pas me charger de nourriture , mes enfants; car, durant le peu d'heures qui me restent, je dois moins songer au corps qu'à l'esprit. Cependant, pour soutenir mes forces, je prendrai un peu de bouillon et quelques gouttes de vin. Je vous remercie de nouveau. —

Ce peu d'aliments semblèrent visiblement rétablir les forces du vieillard. Ceux qui le servaient le voyant se tenir avec plus de vigueur et promener autour de lui des regards moins languissants, parurent se concerter. Quatre d'entre eux allèrent se placer entre la porte et le condamné, tandis que le cinquième vint s'asseoir près de lui; collant sa bouche à son oreille, il lui dit :

— Maître, j'ai quelque chose à vous apprendre... mais gardez-vous de manifester aucune surprise. —

Niccolô étonné fit un signe d'assentiment.

— Sachez donc que je suis Bozza. Ceux que vous \oyez ici sont maître Bindo, votre fils, maître Lam-

berto, celui qu'on nomme Fanfulla et un certain Mauritz. La nuit dernière, avant l'aube, ils sont venus m'appeler, et nous avons fait en sorte de changer de tour avec les frères qui devaient être de service aujourd'hui. Nous sommes bien armés sous nos capes et déterminés à vous délivrer ou à mourir avec vous ; Bozza vient tenir la promesse qu'il vous a faite à Saint-Marc... Maître Lamberto va venir vous parler et vous dire de quelle manière nous allons nous y prendre. —

Bozza s'était retiré avant que Niccolô eût pu répondre. Peu après, Lamberto et Bindo vinrent le remplacer : chacun d'eux s'empara en secret de l'une des mains du vieillard et la pressa avec transport sur ses lèvres. Lamberto prit la parole :

— Notre seule crainte était que vous ne pussiez vous soutenir et marcher. Mais puisque vous en avez la force, Dieu merci, nous nous chargeons du reste. Nous allons nous jeter sur les sbires de garde; si nous parvenons à nous en délivrer du premier coup et sans bruit, nous vous couvrirons d'une cape de la confrérie, et vous sortirez librement. D'autres frères arriveront... Il semblera qu'ils viennent nous relever... Un grand nombre de nos amis attendent dehors et nous prêteront main-forte...

— Lamberto, Bindo, mes enfants! répondit le vieillard, je remercie Dieu de ce qu'il a bien voulu m'accorder une consolation à laquelle je ne pouvais

songer celle de vous voir encore une fois Je

vous remercie et je sais que vous feriez plus encore que vous ne dites... mais je ne puis accepter vos généreuses propositions. Je vous prie, je vous or-

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