‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 34 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

donne , comme 'père, de renoncer à votre projet. Si je pouvais sortir d'ici sans péril, sans nul inconvénient, je ne le voudrais pas Jugez si je puis le

vouloir au risque de votre vie et de celle de tant d'autres dont la patrie pourra peut-être un jour avoir besoin 1 Pensez-vous qu'il me soit si pénible de mourir? que la mort puisse me sembler un mal après quatre-vingt-dix années de vie? Je la désire, au contraire, mes enfants! C'est la seule pensée qui me soit consolante et douce, au milieu de mes angoisses, et vous voudriez me l'enlever! vous voudriez me priver du repos que Dieu daigne accorder enfin à mon cœur brisé, parce qu'il reconnaît lui-même qu'il a assez souffert ! De quelle utilité pourrais-je être désormais à notre patrie infortunée? Voudriez-vous me faire oublier, lorsqu'il s'agit de moi, les préceptes que je vous ai donnés? Le but de l'homme ne doit pas être de prolonger sa vie le plus qu'il peut, mais d'en faire un noble et saint usage pour savoir la quitter courageusement lorsqu'il le faut. —

Les deux jeunes gens ne purent retenir leurs larmes à ce discours ; ils essayèrent de fléchir la volonté du vieillard par les prières, par les instances les plus vives. Mais Niccolô ajouta avec un ton d'autorité qui leur fit perdre tout espoir :

— Je croyais, par mon exemple et mes paroles, vous avoir enseigné quelles sont les vertus qui distinguent les citoyens vertueux; je me flattais de vous avoir élevés de manière à ce que dans toute circonstance vous mettriez l'intérêt de la patrie avant tout autre... Voulez-vous donc que j'aille à la mort avec le désespoir de n'avoir pu réussir même en cela?

Qu'un vieillard vive quelques jours de plus ou de moins, cela importe-t-il au salut de Florence? Pensez à la patrie et non à moi... pensez à sortir de la ville, à vous mettre en sûreté, vous qui êtes jeunes

et pouvez utiliser votre vie Pensez à rallier les

émigrés du parti républicain... pensez à préparer la

vengeance à revenir un jour délivrer la patrie

que nous n'avons pas su défendre des traîtres

Montrez-vous dignes enfants de Niccolô si vous

tenez à être bénis par lui IS'ai-je pas vu mourir

vos frères, moi? Ai -je pleuré ou exprimé des regrets alors? ai-je tenté de les détourner de leur devoir? Et croyez-vous pour cela que je les aimais moins que vous ne m'aimez? Je ne veux pas ajouter un mot dé plus; car une pareille discussion me fait honte aussi bien qu'à vous. Adieu, mes enfants! séparons-nous maintenant. Nous nous reverrons heureux, dans cette patrie que peuvent conquérir les forts , mais non les lâches ! —

L'inébranlable fermeté du courageux vieillard se communiqua comme une flamme aux deux jeunes gens qui , sous l'impression d'un tel exemple, se sentirent en quelque sorte transportés dans une région supérieure, d'où ils voyaient à leurs pieds les sentiments et les faiblesses de l'humanité.

— Nous saurons vaincre notre douleur, dit Lani-

berlo; l'exemple de votre vertu nous soutiendra

Vous n'aurez pas à rougir de vos fils! et tant que nous vivrons, nous vous jurons que votre volonté, vos sentiments seront les nôtres...

— Aussi , Dieu vous bénira, repartit Niccolô complètement satisfait. Du ciel, où j'espère que Dieu vou-

dra me donner place, dans sa miséricorde, mes bénédictions, mes prières vous accompagneront. Quelques mots encore relatifs aux choses d'ici-bas; puis je n'aurai plus de pensées pour la terre. Tu te rappelles sans doute, Lamberto, que naguère je te recommandais ma famille... Maintenant, les espérances de ma maison sont tout entières sur la tête de cet enfant. Souvenez-vous toujours que vous êtes frères. Et toi , Bindo. .. puisque Dieu veut que tu sois orphelin... suis les conseils de Lamberto; qu'il serve de guide à ta conduite... Il est inutile que je te recommande Laudomie; elle est ta femme, et je te connais, Lamberto! Mais, Lisa! ohl que la volonté de Dieu soit faite!... C'est elle qui a le plus besoin d'aide et de consolation , pauvre malheureuse! Sachez —

Et Niccolô raconta à ses fils tout ce que Nobili lui avait appris à ce sujet.

Lamberto et Bindo restèrent muets de stupeur et d'indignation contre le traître ; car c'était une infamie qui dépassait tout ce qu'ils pouvaient imaginer. Ils racontèrent à leur tour à Niccolô tout ce qui leur était arrivé depuis qu'ils avaient été séparés de lui. Us lui apprirent qu'ils avaient laissé Laudomie à Monte- Murlo, confiée aux soins du curé et de Selvaggia; que l'état de sa santé ne lui avait pas permis de les accompagner ; mais qu'elle avait exigé qu'ils se rendissent en toute hâte à Florence pour tenter tous les moyens de sauver son père. Niccolô ne fut pas moins stupéfait en apprenant jusqu'où pouvait aller la scélératesse humaine; et , se rappelant la confiance qu'il avait placée en Troïlo, il dit :

• — Dieu voulait nous punir; il nous a rendus aveugles il nous a ôté l'intelligence Vous porterez à mes filles, à Laudomie , ma dernière bénédiction; à Lisa, mon pardon Que Dieu veuille

oublier de même ce qu'elle a fait! Ayez soin de

cette pauvre délaissée. Consolons -nous du moins de ce que la fraude, mise en œuvre pour tromper la victime , ne déshonore que son auteur. Remerciez Fanfulla, Bozza, Mauritz, qui voulaient exposer leur vie pour moi. Que Dieu vous récompense, que Dieu vous bénisse tous !... —

Le vieillard fut interrompu par un bruit qui se fit entendre à la porte de la chapelle. Les deux jeunes gens se retournèrent; Bozza, après avoir échangé quelques mots avec les gardes, s'avança en disant :

— Voici le père Benedetto de Saint-Marc ; Madonna Lisa est avec lui.

— 0 mon Dieu! s'écria Niccolô, transporté d'une vive allégresse, comment ai-je pu mériter une si grande consolation? Eloignez-vous un peu, mes enfants, car il ne serait pas prudent qu'ils vous reconnussent ici. —

Le religieux s'approcha, suivi de Lisa qui pleurait, )a tête baissée et toute tremblante.

— Oh! père Benedetto, vous n'avez pas craint de vous exposer pour venir me consoler! — Les deux vieillards s'embrassèrent avec effusion , et se tinrent longtemps abandonnés dans les bras l'un de l'autre.

Lorsque Niccolô releva la tête, il aperçut à ses pieds, le front à terre, la malheureuse Lisa. En voyant son père dans ce lieu funèbre, en apercevant les terribles préparatifs de sa mort, l'horrible pensée qu'elle en

était la cause l'avait frappée d'une terreur si grande , l'avait accablée d'un désespoir si affreux, qu'elle eût désiré être engloutie sous les dalles de marbre que touchait son front , être anéantie à l'instant pour échapper à un tourment mille fois plus horrible que tout ce qu'elle avait pu imaginer. Les membres agités d'un tremblement convulsif, le front couvert d'une sueur glacée , elle murmurait par intervalle, d'une voix éteinte :

— Pardon!.... pardon!.... —

Le cœur d'un ennemi eût été ému de compassion; quelle impression ne dut pas ressentir le cœur d'un père! Il voulut se baisser pour relever sa fille. Le père Benedeilo ne lui en laissa pas le temps. Mais lorsque Lisa eut soulevé la tête , lorsqu'elle fixa sur son père ses yeux immobiles, vitreux, égarés, le vieillard s'écria en levant ses regards vers le ciel :

— Ohl l'infortunée! Voilà le comble du

malheur! —

Attirant sa fille à lui , il plaça une main sur son front, et crut toucher du marbre; il la pressa contre son cœur et lui dit en adoucissant autant qu'il put l'expression de sa voix et de ses regards :

— Viens, ma pauvre enfant ! . . . Repose ici ta tête. . . Réchauffe-la sur le sein de ton père qui t'a pardonné

et qui pleure avec t®i Oh! comme tu as froid!....

Dieu de miséricorde, oublie les paroles que j'ai proférées dans ma colère contre cette malheureuse... Ne te souviens que de mon pardon et de son repentir... Elle a bien assez souffert , elle n'est que trop punie! Lisa! ma fille !.... Prends courage, écoule-moi ; c'est

ton père qui t'aime, et qui te parie pour te consoler. —

Lisa, qui n'avait pas cessé de trembler jusque-là, sans manifester par aucun signe qu'elle entendît les consolations que lui adressait le vieillard , sembla alors revenir un peu à elle-même. Elle répondit :

— Je vous écoute, mon père.... Dieu vous récompense de vous être abaissé jusqu'à m'accorder vos caresses!...

— Pauvre enfant!... Nous allons nous quitter, tu le vois.... Rends-moi donc content, Lisa; que je puisse te voir un peu plus calme, un peu plus tranquille.... Moi, je te le répète, je t'ai pardonné, je te bénis. Ce

n'a pas été ta faute Tu as été trompée nous

avons été tous affreusement trompés Mais toi, tu

as été par trop cruellement trahie Ecoute, j'ai à

l'apprendre une chose qui te sera bien douloureuse, qui te surprendra d'abord, mais qui pourtant te délivre d'un joug bien pesant, et t'épargne de plus grandes infortunes.... Te sens-tu l'esprit assez calme pour pouvoir m' écouter?

— Je suis tranquille, mon père, vous le voyez. — La poitrine haletante , la pâleur, et surtout le regard de Lisa ne rassuraient guère le vieillard ; toutefois, dans l'espoir de procurer du soulagement à son cœur, il se décida à lui dire :

— Ecoute-moi donc , ma Lisa. Tu sais déjà que tu as été trahie... Mais tu ne sais pas jusqu'où va la trahison.... Avant que je ne t'en dise davantage, rappelle-toi que la honte est pour celui qui trompe, non

pour celui qui est trompé Ne va donc pas t'ac-

cuser de ce qui n'a pas été et ne pouvait pas être....

Apprends.... je te dirais presque de t'en réjouir.... apprends que tu n'es pas la femme de Troïlo.... que tu ne l'as jamais été.... —

Lisa tressaillit.

— Calme-toi, mon enfant! Ecoute.... tu verras... que Dieu veut peut-être t'offrir un moyen.... croismoi, Lisa. Non, tu n'es pas sa femme; il a feint le mariage. .. Celui que lif as pris pour un prêtre n'était qu'un de ses valets. Et plus tard, le traître, non content de cette première infamie, voulait encore déshonorer ta sœur. La nuit dernière il l'a menée à la villa de Yalori ; et si Dieu , dans sa miséricorde , ne fût venu à son secours, elle ne pouvait échapper à ses projets criminels...

Pauvre enfant! je le sens, cela doit te sembler horrible. Moi non plus, je ne pouvais y croire... Cependant, réfléchis qu'il n'y a pas eu de faute de ta part, puisqu'il n'y a pas eu de volonté... il ne peut même y avoir de déshonneur... C'est un malheur, un malheur terrible, sans doute. Mais ne serait-ce pas plus horrible encore si lu étais enchaînée à lui après ce qui est arrivé? Maintenant tu es libre; tu peux.. . je ne te dirai pas de le haïr.... pardonnelui, ma fille, et que Dieu puisse aussi lui pardonner... Mais tu peux le fuir — tu n'es plus attachée à un

traître tu pourras vivre, sinon heureuse, du

moins tranquille, honorée avec tes frères, avec Laudomic... aller où ils iront. Peut-être même... je suis vieux, vois-tu, et je sais qu'il n'y a rien de durable ici bas, le bonheur passe, mais la douleur aussi.... peut-être viendra le temps où les blessures de ton pauvre cœur seront guéries... —

Lisa, les regards fixés sur le visage de son père, semblait attentive. Tout à coup elle s'écrie en se tordant les mains et de cette voix qui part d'un cœur que la douleur a brisé :

— Mais il ne m'a donc jamais aimée, jamais!... pas même alors ! . . . Ce qu'il me disait n'a donc jamais été la vérité! pas une seule fois!... Et quel visage! quelle beauté d'ange! comme tu étais beau, Troilo! —

Niccolô, en proie aux plus funestes pressentiments, ne quittait pas sa fille du regard; il vit alors ses yeux, les traits de son visage se transformer, se changer, pour ainsi dire, en une nouvelle physionomie.

La raison de la malheureuse Lisa , déjà vacillante, avait succombé à ce dernier coup: elle était folle.

Après être restée immobile quelques instants, elle étendit les bras avec l'effort qui suit l'engourdissement du sommeil. Puis elle se mit à rire, à remuer les lèvres avec volubilité , comme se parlant à ellemême, tout en faisant des gestes rapides, violents, insensés.

Le vieillard se couvrit les yeux , tandis que le père Benedetto profondément ému de pitié lui dit d'une voix altérée :

— Niccolô, voici le temps de te rappeler que le Christ, saint et innocent, a souffert sur la croix bien plus que tu ne souffres en ce moment. 11 a souffert pour toi ainsi que pour Lisa. Le jugement qu'il a prononcé sur la tête de cette infortunée est sans doute pour son plus grand bien. Prosternons-nous, et adorons les décrets de la Providence. Non sicut ego volo, Domine, sed sicut tu!

Niccolô , qui était resté jusque-là le front dans ses mains , répéta avec son ami :

— Que ta volonté soit faite, ô mon Dieu, et non pas la mienne! —

Et ses bras retombèrent sans force sur le lit.

Reconnaissant Fanfulla sous la cape, à sa haute stature, il lui fit signe d'approcher, et lui dit à voix basse :

— Reconduisez-la à la maison, et que Dieu ait pitié d'elle. —

Fanfulla vint à Lisa, la prit par la main et l'entraîna vers la porte, sans que la pauvre folle opposât aucune résistance. Au moment où ils passèrent le seuil , le malheureux père leva ses bras fatigués pour implorer la bénédiction du ciel sur la tète de sa fille. Sesouvenantalors delà malédiction qu'il avait appelée sur elle dans un jour de colère, il s'écria douloureusement :

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous exaucé!

Durant ces diverses scènes, les vitraux avaient perdu graduellement toutes leurs couleurs et ne réfléchissaient plus que la lumière des cierges : hors de la chapelle, l'obscurité était complète. De nouveaux membres de la confrérie étaient venus remplacer les premiers; il s'étaient placés des deux côtés de l'autel en récitant des psaumes à voix basse, afin de ne pas distraire le condamné. Celui-ci, immobile, silencieux, tenait le front baissé. Le père Bcnedetto était assis près de lui , en tenant les mains de son ami dans les

siennes. Il ne lui parlait pas, jugeant qu'il valait mieux attendre que cette terrible et dernière émotion laissée à elle-même s'affaiblit par degré. Après quelques instants de silence, le moine dit enfin :

— Mon ami, Dieu te fournit l'occasion de mériter beaucoup, puisqu'il te donne beaucoup à souffrir durant les dernières heures qui te restent. Fais tous tes efforts pour porter ta croix avec empressement et

résignation Pour calmer tes inquiétudes à l'égard

de Lisa , songe que celui qui a soin du passereau , qui donne leur robe aux lys des champs , ne peut abandonner une créature faite à son image. Dieu , en laissant tomber un voile sur sa raison, n'a-t-il pas voulu peut-être émousser en elle le sentiment de la douleur? A-dorons, Niccolô; espérons en celui qui ne brise pas le roseau fêlé, calamum quassalum nonçonfringet... Espérons en celui qui a dit à l'homme : « Du milieu de tes misères, élève ton cœur vers moi, appelle-moi ton père. » —

Niccolô répondit en joignant les mains et en poussant un soupir.

— Père Benedetto, je crois avec une foi entière tout ce que vous me dites; et comment pourrais-je douter de la bonté de Dieu au moment même où il vient de m'accorder la plus douce des consolations, celle de vous avoir près de moi , d'entendre de votre bouche les encouragements de la religion. Que la volonté de Dieu s'accomplisse sur moi et sur mes pauvres enfants! je me confie en sa miséricorde. Maintenant il ne me reste plus qu'une seule chose à désirer sur la terre. Je voudrais être enseveli demain matin, sans aucune pompe, et en habits de Dominicain, dans

le caveau de ma famille à Saint-Marc. Je vous demande de célébrer une messe pour le repos de mon âme. —

— Je te le promets, Niccolô; et tout ce que tu pourras encore désirer sera exécuté religieusement.

— Je ne désire pas autre chose, père Benedelto, et je vous remercie... Pourtant... oui, j'ai encore une prière à vous adresser. Je me sens fatigué , je souffre. . . Je voudrais pouvoir tourner toutes mes pensées vers Dieu. . . mais mon esprit n'en a plus la force. . . ma tète est brûlante : il me semble qu'elle va se fendre... Permettez-moi de l'appuyer un peu sur votre épaule... serrez-moi le front dans vos mains... il me semble que cela me soulagera et qu'alors je pourrai mieux songer à mon âme... —

Le père Benedelto, sans laisser achever la phrase, appuya sur sa poitrine, en la tenant serrée, la tête vénérable du vieillard, l'invitant à choisir une posture qu'il pût garder longtemps.

Bientôt Niccolô ferma les yeux; son accablement avait fait place à un sommeil paisible. Les frères qui récitaient l'office s'apercevant que le vieillard dormait , se turent aussitôt et restèrent immobiles. Cette scène silencieuse et imposante dura une demiheure. On entendait la respiration pleine et libre de Niccolô qui montrait, par la manière dont il se préparait à la mort, tout ce que l'âme d'un homme peut contenir de vertu et d'énergie.

A la fin, le soupir d'une respiration plus longue et plus profonde annonça qu'il s'éveillait. En effet , soulevant lentement le front, il y posa une main et dit d'une voix affectueuse :

— Vous m'avez procuré un grand soulagement,

père Benedetto , que Dieu vous récompense,.. Oh! que de choses , disait-il avec un sourire , que de choses ravissantes, divines, j'ai vues pendant mon sommeil! Mon Dieu! c'est trop de bonté pour ton pauvre esclave !... La nuit dernière aussi, il a daigné me donner une vision de sa gloire... 11 m'a envoyé son saint martyr... Oh! père Benedetto, quelle consolation!... Pensez donc... il est venu de nouveau... je l'ai vu tout à l'heure... il m'encourageait!... Que rendrai-je au Seigneur?... Comment puis-je, dans ma misère, remercier dignement rélernelle bonté pour une si grande faveur?... Maintenant, je me sens rempli de cette force que Dieu seul peut donner; je me sens animé de cet esprit que lui seul inspire et qui ne peut ni s'altérer ni s'éteindre.

— Rends-lui grâce donc... rendons-lui grâce ensemble, dit le rehgieux transporté d'une suave allégresse en voyant son ami si plein de confiance et de résignation.

— Oui, répondit le vieillard, gloire à Dieu au plus haut des cieux!... préparons-nous à entrer dans sa gloire! —

Niccolô, se sentant l'esprit plus libre, voulut se confesser immédiatement. Lorsqu'il eut fini, on disposa tout ce qu'il fallait pour lui donner le viatique. Le père Benedetto étant monté à l'autel , fit allumer d'autres cierges et revêtit les habits sacerdotaux.

Chacun des frères alluma une torche, et tous se rangèrent en cercle en avant des marches de l'autel; deux seuls d'entre eux (c'était Lamberto et Bindo) s'approchèrent de Niccolô, placèrent un coussin à

terre à l'endroit où il devait s'agenouiller, et se tinrent ensuite à ses côtés pour le soutenir.

Le père Benedetto lira le Saint-Ciboire du tabernacle, l'ouvrit, y prit une hostie; puis, se tournant, les mains levées à la hauteur de la poitrine, il prononça les paroles augustes et sacramentelles.

INiccolô était à genoux , les yeux animés d'un feu céleste; ses deux fils le soutenaient.

Ceux qui se rappellent la tête de saint Jérôme, dans le tableau de la Communion duDominiquin, peuvent avoir une idée de l'expression sublime qui anima le visage de INiccolô, lorsqu'il vit le père Benedetto s'approcher en lui présentant l'hostie. Il dit alors, en versant des larmes d'attendrissement :

— Je te remercie, Dieu tout-puissant, qui viens visiter ton serviteur pour conduire son âme immortelle hors de cette vallée de ténèbres! Purifie-moi de toute souillure et de tout péché; je me repens ! Ratifie le pardon que j'accorde de bon cœur à mes ennemis à ceux qui nous ont laissés sans patrie

Vous qui m'entourez , soyez témoins qu'en mourant je pardonne aux Palleschi... Je sens dans mon cœur que je les aime comme frères... Je promets de prier au ciel pour eux, afin que nous puissions un jour nous trouver tous réunis dans cette Jérusalem céleste, où toutes les haines seront éteintes... —

Les assistants pleuraient, et le père Benedetto eut peine à maîtriser assez son émotion pour déposer le viatique entre les lèvres décolorées du vieillard.

Il remonta à l'autel, termina les oraisons, puis, après avoir dépouillé ses ornements, revint se placer près de son ami, qui, toujours à genoux, toujours

soutenu par ses fils, tenaille visage levé, la sérénitéet la joie dans les yeux, et murmurait par intervalle de courtes et secrètes prières.

Le vieillard resta en extase jusqu'à ce que cinq heures de nuit sonnèrent à l'horloge du Palais. Celui qui était chargé de l'exécution de la sentence entra. C'était un homme grossier, trapu, à l'air stupide; il s'approcha de INiccolè et lui dit, selon l'usage :

— Messire , je viens remplir mon devoir et je vous en demande pardon. —

— Je te remercie, au contraire; tu m'ouvres la porte du ciel ! —

Et Niccolô voulut l'embrasser. Puis il dit au père Benedetlo :

— Veuillez me couper ce peu de cheveux sur la

nuque! C'est la dernière peine que je vous

donne... —

On envoya chercher une paire de ciseaux. Le moine fit l'opération d'une main tremblante, puis, sur un signe du vieillard, lui remit les cheveux qu'il lui avait coupés. Niccolô, saisissant le moment où il n'était pas observé, remit ce dernier souvenir à Bindo, sous sa cape, en lui serrant la mainj et , dans celte étreinte, il sentit se résumer, pour ainsi dire, son immense amour pour le plus jeune de ses enfants , pour le seul fils qui lui restait alors.

La dernière heure s'écoula... Six heures sonnèrent... Au dernier coup , les huissiers entrèrent avec des torches allumées. Le Père Benedetlo, Bindo, Lamberto, tous les assistants tressaillirent; Niccolô seul ne perdit rien de son calme et de sa sérénité. Il se leva avec l'aide de ses fils; et, s'adressant aux

Frères qui renlouraient, il leur dit en souriant et à deux reprises : — Adieu ! . . . adieu ! . . . —

On se mit en marche; Bindo soutenait son père d'un côté, Lamberto le tenait sous les aisselles, le bon religieux lui donnait le bras de l'autre côté en lui montrant un crucifix, en lui suggérant des prières et de saintes pensées.

La démarche de Niccolô était franche, assurée, sans affectation.

11 arriva à la porte qui ouvre sur le haut de l'escalier, d'où il découvrit la cour éclairée alors par un grand nombre de torches, et garnie tout autour d'huissiers et de soldats armés de hallebardes ; tous étaient silencieux ,, et portaient leurs regards dans la direction du condamné.

Le vieillard descendait lentement les degrés. Arrivé au milieu de la cour, prés du bourreau qui tenait à deux mains une hache luisante , il s'arrêta et dit à ce dernier :

— Lorsque j'aurai la tête sur le billot, donne-moi un moment pour recommander mon âme à Dieu. —

Promenant ensuite ses regards autour de lui, il ajouta d'une voix distincte en s'adressant à tous les assistants :

— Je pardonne à mes ennemis, et je prie Dieu d'agréer ma mort pour le salut de noire patrie. —

Niccolô s'agenouilla, mit le cou sur le billot. Bindo et Lamberto fermèrent les yeux. Ily eut un instant de silence solennel.... puis, on entendit un coup sourd et pesant. Nos amis ouvrirent les yeux : d'un côté du billot gisait le tronc, de l'autre la tête du martyr,

blanche comme le marbre, le sourire encore sur les lèvres

Les fils de Niccolô eurent assez de force d'àme pour s'approcher aussitôt et ne pas permettre que d'autres rendissent les derniers devoirs aux restes encore palpitants de leur père. Ils étendirent le corps sur un brancard, et replacèrent ensuite la tète dans sa position naturelle. La hache du bourreau avait coupé si net, qu'il ne 'resta sur le cadavre d'autre trace de l'exécution que l'apparence d'un ruban vermeil autour du cou.

Le 16 août, le matin avant le jour, la cloche de Saint-Marc sonnait en mort. Une bière était placée au milieu de l'église entre quatre chandeliers de fer. A l'autel , le père Benedetto célébrait la messe en ornements noirs, avec tout le cérémonial que nous avons décrit dans le premier chapitre de cette histoire. Sur la bière, était disposé le cadavre de Niccolô en habits de dominicain. 11 semblait endormi, tant son visage était pur et serein.

Lamberto, Bindo , Fanfulla, Mauritz , Bozza, une foule d'artisans et d'hommes du peuple étaient agenouillés à l'entour, et priaient silencieux et immobiles; seulement, de temps à autre, ils s'essuyaient les yeux du revers de la main.

La messe achevée, on fit les obsèques. Enfin, lorsque toutes les cérémonies furent terminées, on souleva la pierre tumulaire placée en avant de l'autel de la Madone. Lamberto et Bindo , avec l'aide de leurs amis, enlevèrent le corps dans le linceul sur lequel il était étendu , et le descendirent avec précaution dans

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