‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 5 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

Troïlo, s'avançant alors, dit d'un ton décidé :

— C'est moi qui te remplacerai Lamberto

mon frère!... Et vous, maître Niccolô, ne me refusez pas... Il n'est pas juste qu'il quitte sa fiancée en ce moment.... Je cours chez Malatesta, et je reviendrai avec la permission de partir à la place de Lamberto. —

Et l'hypocrite, profitant de l'occasion qui se présentait de pouvoir faire, sans risque, pompe de générosité, se mettait déjà en devoir de sortir, lorsque Lisa le retint à la dérobée par sa cape , et que Lamberto l'arrêta énergiquement par le bras. Franc et loyal comme était ce dernier , il crut à la sincérité de l'ofl're de Troïlo et lui en sut gré.

— Je te remercie, mon frère, lui dit -il en le regardant affectueusement pour la première fois, je te remercie ; mais l'honneur ne me permet pas d'accepter Tu connais le devoir d'un soldat Je n'oublierai pas cependant l'offre que tu viens de me faire. —

Et il lui serra la main.

— La patrie avant tout, mes enfants, dit Niccolô d'une voix sonore. Obéir aveuglément et ne pas s'enquérir du reste... Laudomie... Lamberto... je vous

en avais prévenus j'en souffre jusqu'au fond du

cœur... Mais ce n'est pas le moment des regrets, c'est le moment de se dévouer et d'agir. —

Puis, attirant sa fille dans ses bras, il lui dit à demi voix :

— Rappelle-toi ce que je t'ai dit... Il faut te montrer forte, résignée Garde-loi, dans une pareille

circonstance, de proférer de ces paroles qui vont droit au cœur et l'affaiblissent. —

La pauvre Laudomie , les yeux gonflés de larmes, ne répondit que par un geste d'assentiment, dans la crainte de laisser éclater ses sanglots.

Durant ces scènes d'émotion, le soldat inconnu était constamment resté immobile , appuyé contre le chambranle de la porte; une seule fois il s'était avancé de quelques pas, comme s'il eût eu l'intention de parler; mais aussitôt il était revenu à la même place. C'est que la généreuse Selvaggia , à la vue de la douleur de Lamberto et des pleurs de sa rivale ellemême , avait été sur le point de se faire reconnaître et de révéler l'abominable complot. Mais la force d'exécuter sa noble résolution, de renoncer à l'espoir de voir Lamberto, de lui parler encore une fois, lui manqua tout à coup. « Cette nouvelle douleur sera de courte durée pour lui... ce sera la dernière, » se dit-elle. Et elle revint à son premier projet.

Le temps pressait. Lamberto appela Mauritz.

— Va seller les chevaux, lui dit-il ; tu prendras la lance neuve de cerro (1)... et en sortant, indique à ce galant homme l'endroit où sont mes armes ; dans sa courtoisie et pour gagner du temps, il voudra bien m'aider à m'armer; n'est-il pas vrai îcontinua-t-il en se tournant vers Selvaggia ; car tu vois qu'il me reste peu d'instants, et je ne voudrais pas les perdre. .. Tu dois me comprendre, ajouta-t-il en souriant, si tu as jamais éprouvé ce que c'est que l'amour. —

Selvaggia, le cœur bondissant dans sa poitrine, suivit Mauritz d'un pas mal assuré.

Elle revint bientôt avec l'armure de Lamberto ;

(1) Espèce de chêne.

loutes les pièces étaient réunies en faisceau ; elle les déposa sur le plancher, puis les détacha une à une , pour les présenter successivement et en ordre aux parties du corps qu'elles devaient recouvrir.

Pendant que Selvaggia, après avoir ôté ses gantelets, remplissait, avec l'aide de Laudomie, le rôle d'écuyer près de Lamberto , tous les assistants gardaient le silence , sous le poids des plus pénibles préoccupations. Yieri seul était distrait en remarquant les mains de l'inconnu, et cherchait à s'expliquer comment un homme d'armes pût conserver une peau si blanche et si délicate; mais il ne fit point part de son observation, et ni Lamberto ni Laudomie n'étaient dans une situation d'esprit à leur laisser remarquer cette singularité.

Au milieu du triste et morne silence qui présidait à l'armement de Lamberto , on entendit venir de loin sur les dalles de la rue un cheval au grand trot. Laudomie s'arrêta en prêtant l'oreille : « Oh! si c'était un contre-ordre du capitaine-général! Si tout cela n'était qu'une méprise, une fausse alarme pour m'éprouver!... » —

Le cheval s'avançait rapidement; il s'arrêta à la porte de la maison.

— C'est ici qu'il vient! s'écria Laudomie avec une espérance croissante.

L'infortunée ne se rappelait pas que l'écurie du cheval de Lamberto était assez éloignée, et que Mauritz , après l'avoir sellé , devait l'amener en toute hàle. EfTeclivement, le valet rentra pour annoncer que tout était prêt.

Lamberto, armé de pied en cap, étincelant d'or et

d*acier, et la visière levée sur son visage pâle mais assuré, embrassa Niccolô et tous ceux qui se trouvaient présents , sans proférer une seule parole. Il cherchait FanfuUa pour l'embrasser aussi ; mais celui-ci avait disparu sans rien dire à personne, aussitôt qu'on avait connu le secret du message apporté par Selvaggia. Lamberto ne l'apercevant pas, disait : « Faites mes saluts à FanfuUa , » lorsque Fanfulla rentra tout essoufflé, comme un homme qui vient de faire une longue course.

Il portait le corselet et le morion de l'infanterie, et tenait une pertuisane à la main.

— Que le diable emporte celui qui a planté si loin le palais Serristori ! dit-il en reprenant haleine ; et pour courir le prix avec le corselet sur le dos, les jambes de Fanfulla sont un peu mûres... N'importe, en voilà encore une de faite... En somme, maître Lamberto, il n'y a pas de remède, il faut marcher. Je suis allé trouver Malatesta pour voir s'il voulait m' envoyer à votre place ; mon départ n'eût fait pleurer personne, et une entaille de plus ou de moins à mon vieux cuir ne paraîtrait pas... Mais il n'y a pas eu moyen... et, dans ce cas, la cuirasse sur le dos et cette carotte à la main, me voici prêt pour aller faire avec vous un tour à la campagne, si toutefois vous ne faites pas difficulté d'aller en compagnie d'un pauvre fantassin... Car, voyez-vous... depuis une certaine affaire, je fais le métier à pied; mais, avant de mourir... suffît. Ecoutez, madonna Laudomie, maître Lamberto n'a pas besoin de nous, sans doute, pour se chasser les mouches; mais n'importe... je veux que ce soit moi qui vous le ramène sain et sauf. ... Et re-

tenez que je sais ce que je vous dis, et que, d'une façon ou de l'autre, vous le reverrez.

Laudoraie courut aubonFanfulla, les mains jointes, comme pour recueillir de plus près des paroles qui lui semblaient venir du ciel.

— Vous ne ferez certes pas l'expédition à pied,— ^ dît Lamberto. Et il voulut que Fanfulla prît le chetal de son valet. Niccolô envoya en toute hâte chercher une armure de cavalier pour en faire présent au vieux soldat qui crut renaître à la vie et à l'honneur : il sortait des rangs de cette maudite infanterie, pour laquelle il professait une si profonde aversion. Arrivés à la porte de la rue, ils trouvèrent Selvaggia déjà en selle. Fanfulla sauta sur sa monture sans presque toucher les étriers, et il ne put retenir un ah! de satisfaction lorsqu'il se sentit un cheval entre les jambes, et un cheval d'une toute autre encolure que celle de son pauvre Griffon.

Jusque-là, Laudomie avait pu contenir sa douleur sans proférer une seule parole, afin de ne pas désobéir à son père ; seulement, elle se serrait au bras de Lamberto, en s'y abandonnant de tout son poids.

Au moment suprême du départ,'elle lui dit d'une voix faible et entrecoupée : « Que Dieu te défende ! » Elle ferma les yeux, sentit les lèvres tremblantes de son fiancé s'imprimer sur sa main; puis elle entendit jpresque en môme temps les trois chevaux partir au galop. Lorsque Laudomie revint à ellcMnême, elle se trouva dans les bras de Niccolô, qui lui dit en la serrant avec tendresse sur son cœur :

— Je suis content de toi, ma fille ; tu peux pleurer maintenant! — Et la pauvre enfant éclata en sanglots.

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