‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 6 sur 37 · RÉVÉLATIONS · texte numérisé non relu

RÉVÉLATIONS

A l'époque où nous avons fait connaissance, chez Niccolô, avec Franceso Ferruccio, ce vertueux citoyen était pour ainsi dire oublié par le gouvernement; mais lorsqu'on dut créer un commissaire pour Prato , il fut choisi , d'après le conseil de maître Donalo Gianotti, secrétaire de la république, qui regrettait de voir dans l'inaction un homme dont les services pouvaient être aussi utiles.

Le séjour du nouveau commissaire à Prato fut de courte durée ; les différends qui survinrent entre lui et le Podestà (1) Toraaso Sodérini décidèrent le gouvernement à l'envoyer à Empoli , gros bourg situé presque au centre du val d'Arno inférieur, à seize milles de Florence.

La conduite de Ferruccio répondit à ce qu'on attendait de son caractère et de sa vie passée. H ajouta de nouvelles fortifications aux remparts de la place , déjà très-solides , et qui, par là , devinrent inexpugnables. Tranquille, dès lors, sur les dangers d'un assaut, il put faire de fréquentes sorties contre les impériaux, qui occupaient les forts voisins, et le courage qu'il déploya dans les diverses rencontres lui eut bientôt acquis une réputation méritée.

(1) Podestà, gouverneur civil, cumulant les fonctions judiciaires, executives et administratives.

Peu de temps après son entrée en fonctions, il avait écrit au conseil des Dix pour leur exposer ses projets de nouvelles excursions , entre autres contre San Miniato-al-Tedesco, alors occupé par les Espagnols. Il demandait à cet effet un renfort de cavalerie, et ce fut en conséquence qu'Amico d'Arsoli et Jacopo Bichi reçurent l'ordre de se rendre à Empoli avec cent hommes d'armes, au nombre desquels la scélératesse de Troïlo fit comprendre Lamberto, que Fanfulla et Selvaggia accompagnèrent de leur côté , ainsi que nous l'avons annoncé dans le chapitre précédent.

Lorsque ces trois derniers arrivèrent sur la place San Spirito, ils trouvèrent la compagnie déjà à cheval et en ordre de bataille sur deux rangs en face de l'éghse; quatre trompettes étaient détachés à droite. Les deux capitaines se tenaient en avant, avec leur porte-enseigne et deux sergents. Lamberto et ses compagnons arrivaient donc les derniers ; aussi , Amico d'Arsoli leur cria-t-il , pendant qu'ils traversaient la place au grand trot pour aller se mettre en ligne :

— Allons, allons, pardieu! — du ton que connaissent ceux qui ont servi sous les ordres de ces vieux soldats inexorables sur la discipline , qui n'ont rien plus en horreur que ceux qu'on nomme vulgairement traînards.

La compagnie se trouvant ainsi au complet, les sergents firent l'appel , pour mieux s'assurer que personne ne manquait, et d'Arsoli, tirant son épée , fit tourner bride à son cheval , en donnant à haute voix l'ordre du départ :

— Par deux à droite... en avant!

Ils parcoururent ainsi a la file la rue du Fondaccio, passèrent le pont de la Carraja, et sortirent par la porte de Prato , pour prendre la direction de Signa.

La nuit était belle, l'air sec et froid, et les étoiles brillaient d'un vif éclat. Les cavaliers , enveloppés dans leurs manteaux, suivaient un à un, et d'un bon pas, les deux berges blanchies par la gelée de la nuit; le silence n'était interrompu que par quelques mots échangés entre voisins, ou par quelque juron contre un cheval qui bronchait', et que son cavalier redressait à coups d'éperons.

Lamberto, en rejoignant la compagnie, s'était placé sur la gauche, en sorte que, dans l'ordre que la marche avait pris, il se trouvait alors à la queue. Par un phénomène inexplicable, et qui, cependant, a été observé par tous ceux qui ont fait la guerre, la queue d'un régiment doit presque toujours hâter le pas , sous peine d'être bientôt séparée de la tête. Lamberto donc, ainsi que les autres soldats de l'arrière-garde , prenaient de temps en temps le trot, jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint ceux qui les précédaient; puis, peu à peu, laissés de nouveau en arrière , il leur fallait encore presser leurs chevaux , afin de regagner la distance perdue. Mais, pour continuer avec suite ce manège, il ne fallait pas avoir l'esprit préoccupé , ni être à Florence avec toutes les facultés de son âme , comme Lamberto.

Dans toute autre circonstance , cette marche nocturne pour aller à une expédition dangereuse et importante, eût été une fête pour notre jeune ami ; mais , dans l'étal de choses que nous connaissons, il fau-

drait être bien sévère pour le condamner de ce que son cœur était rempli de tristesse et d'une inquiétude indéfinissable. Il lui semblait voir dans l'obstacle imprévu qui s'opposait à son bonheur l'indice infaillible d'une fatalité qui le poursuivait. Pour lui seul , il eût envisagé l'avenir avec indifférence ; mais , désormais , comment séparer sa destinée de celle de Laudomie?

Durant les préoccupations de Lamberto, la tête de la compagnie, qui avait déjà passé le pont de Signa, était arrivée à l'endroit où la roule monte vers Malmantile et serpente longtemps à travers les déchirures d'une colline couverte de broussailles épaisses. Lorsque Fanfulla s'aperçut qu'on allait s'engager dans ces chemins creux où les ennemis pouvaient si facilement avoir préparé une embuscade, il prévit que les capitaines, avant de pousser plus loin, réuniraient la compagnie , et détacheraient des éclaircurs. Ne voyant plus Lamberto à ses côtés, il se retourna, et le reconnut dans l'éloignement. Tournant bride aussitôt, il l'eut bientôt rejoint au galop en lui criant :

— Faites jouer les éperons, maître Lamberto , si vous ne voulez pas entendre quatre mots d'Arsoli.... Il n'est pas homme à laisser ses gens à la débandade, au moment d'entrer dans la bouche de four que nous avons devant nous. —

Lamberto revenu à la réalité, éperonna son cheval; et ils eurent bientôt rejoint le gros de la troupe, suivis de Selvaggia, qui , jusque-là , n'avait pas quitté d'un pas les côtés du jeune homme. N'ayant pas su trouver, pendant ce long tête-à-tôte, le courage de se faire connaître, elle se dépitait alors d'avoir perdu une

occasion qu*elle avait recherchée avec tant de persévérance , en se promettant bien d'être moins timide et moins indécise dans une nouvelle rencontre. Les deux retardataires, précédés de Fanfulla, arrivèrent au moment où d'Arsoli commandait à sa troupe de faire halte.

Le capitaine aurait eu besoin de quelques hommes d'infanterie légère pour fouiller les broussailles à travers lesquelles on devait monter, et s'assurer que le passage était libre. Ses cavaliers, pesamment armés, ne pouvant pas remplir cette tâche , il lui fallut se contenter de détacher huit hommes d'armes en guise d'avant-garde. Lorsqu'il put croire que ceux-ci avaient franchi les passages les plus dangereux , il se mit en mouvement avec le reste de sa troupe et entra dans ces gorges escarpées, accidentées de mille façons bizarres, en saillies, en masses obscures, dont la silhouette se détachait sur l'azur du ciel.

La compagnie montait d'un bon pas, en rangs serrés ; chaque soldat avait dépouillé son manteau afin d'être prêt à tout événement. Les deux capitaines marchaient bravement en tête, la lance en arrêt. Los conversations à voix basse, mais assurée, qui couraient les rangs, indiquaient la tranquillité d'esprit de ces braves soldats, au moment où ils étaient exposés à un danger obscur, indéfini, contre lequel les armes et la valeur ne pouvaient rien, dans une de ces circonstances, enfin , qui mettent à l'épreuve le courage du guerrier.

Mais les hommes sous les ordres d'Arsoli avaient depuis longtemps promis à la patrie le sacrifice de leur vie ! Et presque tous tinrent letir promesse à

Gavinana , où leurs ossements épars ne sont pas encore aujourd'hui entièrement réduits en poussière, et arrêtent quelquefois le soc du laboureur.

La fortune, qui leur réservait une mort glorieuse et au grand jour, n'avait point placé d'impériaux en embuscades, et nos amis passèrent sans obstacle. Ils arrivèrent sous l'antique forteresse de Malmantile ; de là , ils descendirent sur Monte-Lupo et furent bientôt hors des défilés, au point où commence la plaine d'Empoli et où le val d'Arno s'élargit entre des collines plus distantes et moins escarpées.

L'ordre de marche que l'on avait observé tant que le péril avait été imminent , se ralentit peu à peu lorsque la troupe se trouva en rase campagne ; et Selvaggia, qui ne s'était jamais éloignée de Lamberto, retenait la bride dans l'espérance que le cheval de son compagnon, abandonné à lui-même, ralentirait aussi le pas. Cette fois, elle était bien résolue à dire... Mais quoi ? La malheureuse ne le savait pas elle-même. Elle connaissait trop désormais la position de Lamberto pour pouvoir conserver la plus faible espérance. Alors pourquoi nourrir une passion dévorante pour celui qui ne pouvait y répondre désormais que par une stérile et humiliante pitié?

Mais l'amour qui transige avec l'orgueil devrait plutôt se nommer amour-propre; celui de Selvaggia n'était pas de cette nature.

— Je trouverai des paroles pensait-elle; et si je ne puis parler, il verra mes pleurs , mon désespoir... je me jetterai à ses pieds, sous les pieds de son cheval qui m'écrasera. . . Mais que je sorte de cette vie d'enfer !

Tout en composant ainsi avec ses faibles résolutions,

Selvaggia avait réussi , selon son désir, à rester un peu en arrière avec Lamberto. Le profond silence de la nuit, à peine troublé par le murmure lointain de l'Arno, lui permettait d'entendre la respiration fréquente de son compagnon, qui marchait de front avec elle, sans avoir encore peut-être remarqué sa présence.

Selvaggia, les yeux constamment fixés sur lui, attendait avec anxiété qu'il tournât la tète de son côté. Elle espérait trouver alors un prétexte pour échanger quelques mots et commencer l'entretien ; mais vaine attente!.... Cependant il lui était impossible de se taire plus longtemps.

Pour fixer un terme à ses cruelles incertitudes, l'infortunée se désigna un arbre qui se trouvait à une petite distance sur le bord de la route, et se dit : « Arrivée là, je parlerai. »

Mais, arrivée au point fixé, avec un battement de cœur tellement violent que sa poitrine semblait ne pouvoir le contenir, elle essaya vainement de parler. Il ne sortit de sa bouche que des sons étouffés , inintelligibles; la malheureuse, au désespoir, sentit ses yeux se baigner de larmes et finit par éclater en sanglots. Lamberto , forcément arraché à ses pensées , se tourna aussitôt, étrangement surpris; car dans la persuasion que son compagnon était un homme d'armes, le fait lui semblait assez extraordinaire.

— Qu'est-ce? dit-il, en ralentissant le pas et en fixant ses regards sur le visage de Selvaggia que l'obscurité l'empêchait de reconnaître, bien qu'elle eût la visière levée.

Après avoir répété deux ou trois fois la môme interrogation sans obtenir de réponse, il commençait

à craindre que son compagnon ne fût devenu fou , lorsqu'à la fin une voix connue et entrecoupée de sanglots lui dit avec un accent de terrible vérité :

■ — Et si je suis sans défense contre toi... moi qui t'ai fui ainsi que tu l'as voulu!...si je n'ai pu mourir... si j'ai dû reparaître encore en ta présence, est-ce ma faute?... Je te suivais en silence sans t'importuner... sans oser t'adresser une parole... et cependant il me semblait n'être plus seule au monde!.... Mais si mon agitation a été plus forte que moi , si je n'ai pu pleurer assez bas pour ne pas être entendue, encore une fois est-ce ma faute?... Maintenant que je connais tout... que j'ai tout vu de mes yeux... je sais ce qui est réservé à une misérable telle que moi.. . Mais sois indulgent! C'est la dernière fois !... Je voudrais... jeté demande...

Et, ne sachant elle-même ce qu'elle voulait ni ce qu'elle demandait, et les paroles lui manquant de nouveau pour achever sa phrase, elle se remit à sangloter, la tête baissée , courbée sur le cou de son cheval, les mains appuyées au pommeau de la selle pour ne pas tomber.

A cette voix, à ces expressions passionnées, Lamberto reconnaissant Selvaggia, s'était senti frappé au cœur. Ne pouvant lui offrir aucune espèce de consolation , il eût acheté à tout prix le moyen de la guérir d'un amour insensé. Et la compassion qu'il ressentait lui aurait fait tout entreprendre pour apaiser l'agitation de l'infortunée et la voir tranquille et heureuse. Déjà môme, en prévoyant cette rencontre dans les événements possibles, il avait réfléchi à la conduite qu'il tiendrait, le cas échéant, et il avait raisonné de la

sorte : « Si je lui laisse voir la pitié qu'elle m'inspire, en cherchant à la consoler par des manières affectueuses, son cœur ardent conservera toujours une secrète espérance : me jugeant bon et généreux, elle m'aimera plus que jamais. Qu'elle me trouve, au contraire, dur, orgueilleux, doutant de ses souffrances! Le remède sera amer, douloureux pour elle autant que pour moi ; mais le premier moment passé, son estime se changera peut-être en mépris, son amour

en haine Elle m'oubliera bientôt, et je lui aurai

rendu le seul service qui soit en mon pouvoir. »

Nous n'osons pas affirmer que la prévision d'un semblable dénoûment n'excitait pas quelques regrets involontaires dans le cœur du jeune homme. Toutefois 5 il serait injuste de croire qu'il fût sous l'empire de ce puéril et honteux sentiment que l'on nomme coquetterie, et qui ne germe pas exclusivement dans le cœur des femmes. Mais, tout bien pesé , il résolut de suivre la ligne de conduite qu'il s'était tracée; et le coup qu'il ressentit à la vue de Selvaggia ne fut que cette douloureuse impression qui précède l'exécution d'une résolution pénible, prise longtemps à l'avance, lorsque le moment d'agir arrive à l'improvis'le.

« Allons, se dit Lamberto, pour se raflPermir encore pendant que Selvaggia parlait, songe à ce qui vaut le mieux pour cette malheureuse , et non au rôle qu'il te serait plus agréable de remplir, n

11 répondit donc, en simulant autant qu'il put l'indifférence et l'ironie :

— Mais ne sais-tu pas , Selvaggia , que c'est vraî-

ment grand dommage que lu ne sois pas née aux temps du roi Arthur et de la Table Ronde?... Car ces rencontres nocturnes, ces malheureuses amours auraient été mieux à leur place dans la forêt des Ardennes , auprès de quelque fontaine enchantée, que sur la grand'route d'Empoli, au milieu de ces champs, prosaïquement couverts de tiges de maïs. —

Les sanglots de la jeune femme s'arrêtèrent tout à coup. Lamberto en augura bien pour la réussite de son plan, et continua :

— Nous sommes en d529, ma chère Selvaggiû; moi, je suis un pauvre soldat, tout bonnement, comme les autres, et non un chevalier errant; je ne m'appelle ni Amadis, ni Galaor, à qui Dieu fasse paix. Que vas-tu donc te mettre dans la tête?... Mais ne sais-tu pas que je suis déjà marié, ou à peu près, et que, par conséquent , je dois m'occuper de ma maison et de mes affaires, au lieu d'avoir la tête à ces belles aventures de romans et de paladins?

Je croyais que depuis cette fameuse nuit, en Lombardie, sur la rive du Pô, tu avais renoncé à me conquérir; je pensais même que tu avais sans doute trouvé bonne fortune ailleurs. Je t'avouerai encore que j'étais à cent lieues de songer à toi... Mais non ! te voici de nouveau, en belle humeur de comédie, et c'est à recommencer. —

La pauvre femme, devenue presque folle de douleur, en écoutant cette amère ironie, se taisait, la .tête courbée sur sa poitrine. Lamberto, faisant un effort sur lui-même, continua :

— Lnfin , Selvaggia , il est temps d'être raisonnable; d'ailleurs, si lu ne le décides pas, je mo dé-

ciderai, moi. Toutes ces scènes de comédie et de tragédie n'ont aucun but , et si tu veux que celle-ci soit la dernière , tu me feras grand plaisir. Je ne puis rien faire pour toi... laisse-moi donc en paix, et que Dieu te bénisse mille fois. Adieu.

— Oui, adieu, et pour toujours, répondit Selvaggia hors d'elle-même, et sous l'empire de l'indignation et de l'orgueil blessé qui fit taire un instant l'amour dans son cœur. Mais rappelle-toi, homme sans cœur,.... rappelle-toi que Dieu est juste! Il te réserve le châtiment qui t*est dû, et te frappera plutôt que tu ne le penses. Crois-tu donc que j'aie été mise au monde pour te servir de jouet?...

Etmoiaussi, parleDieuéternel, j'aiuneâme, j'ai une forme humaine, je ne suis ni un reptile ni un démon. Sache même qu'aucun souverain de la terre n'a possédé un trésor qui vaille le cœur que cette infortunée t'avait offert, et que tu ne méritais pas ! Ingrat ! mais ne te suffisait-il pas de le repousser sans prendre à tâche de l'avilir, de l'insulter?.... Insultes, outrages! à moi!... Et qui es-tu donc? Crois-tu qu'il te soit permis de te rire de moi, de moi à qui tu dois la vie? Oui, sache-le, ce fut moi, et moi seule... là, sur la

Capitane d'Espagne, à la bataille deSalerne j'af

reçu dans la poitrine le fer de la pique qui devait te

percer le cœur Pour t'avoir sauvé la vie, j'ai vécu

dans les douleurs, dans la misère, dans le désespoir... Maintenant, crois-tu qu'un de tes outrages puisse arriver assez haut pour m'atteindre? Tu me fais pitié! Car, encore une fois. Dieu va te punir comme tu

le mérites Apprends que, dans ce moment

même, pendant que je te parle, cette femme, ta fian-

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