‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 7 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

cée, est déjà peut-être perdue pour toi. . . On t'a éloigné dans le seul but de te l'enlever plus facilement; et, fou que tu es, tu n'as pas su découvrir le piège ! Mais moi, je sais qui te l'a tendu, ce piège où tu succomberas; je sais tout, et je ne te le dirai pas. Si tes paroles barbares ne m'avaient pas déchiré le cœur, je t'aurais tout appris; et même, vois, malheureux, jusqu'où va le cœur de Selvaggia! oui, je serais allée jusqu'à t'aider. Tandis que maintenant tu pourrais me hacher en pièces que je ne t'en dirais pas davantage. Non, tu ne le sauras pas, et ta Laudomie, vois-tu, aucune force humaine ne pourrait la sauver. Dis-moi, à présent, te sens-tu, à ton tour, l'enfer dans le cœur? Le sens-tu , enfin ? Eh bien ! que ce soit pour toujours ! Maintenant, moi aussi, je te dis adieu! —

Faire tourner bride à son cheval, lui enfoncer les éperons dans les flancs, et partir comme un trait dans la direction de Florence fut pour Selvaggia l'affaire d'un instant. Quelques secondes après, l'on n'entendait plus même le bruit de ses pas.

Lamberto, que les dernières expressions de Selvaggia avaient singulièrement agité, surtout l'avis du danger indéfini dont Laudomie était menacée, s'élança pour rejoindre la fugitive et l'arrêter ; mais à peine eut-il fait faire quelques bonds à son cheval, qu'il reconnut la chose impossible; se rappelant, d'ailleurs, que sous aucun prétexte il ne pouvait déserter son drapeau, il revint sur ses pas en proie aux plus dou-. loureuses pensées.

Un moment de réflexion suflît cependant pour le tranquilliser sur l'imminence du danger que pouvait courir Laudomie. A Florence, dans la maison Làpi,

elle n'avait rien à redouter ; et il finit par se persuader que, quand même la trame dont lui avait parlé Selvaggia eût réellement existé, elle ne pourrait avoir une aussi prompte réussite , et que les menaces de la courtisane n'avaient été qu'une conséquence de son dépit, un moyen de vengeance. Ce fut à cette interprétation qu'il s'arrêta. Toutefois, il résolut, pour tous les cas possibles, de faire savoir à Laudomie et à son père ce qu'il venait d'apprendre, afin qu'ils se missent sur leurs gardes, et cherchassent même à éclaircir le mystère, si mystère il y avait.

Rassuré par ces diverses réflexions, Lamberto hâta le pas, afin de regagner la distance perdue. Puis, d'une idée à l'autre, il vint à considérer combien était digne de compassion cette infortunée qu'il avait repoussée, dans un but louable sans doute, mais pourtant d'une manière qui lui semblait alors trop cruelle. 11 craignait que cette nature indomptée ne s'abandonnât aux résolutions les plus funestes. Et ne pouvoir l'arrêter! ne pouvoir connaître, de longtemps peut-être, le sort qui l'attendait ! La croire malheureuse et devoir en ressentir le remords éternel ! C'étaient d'horribles tortures pour le cœur de Lamberto, et il fut sur le point de demander à Arsoli la permission de retourner en arrière. Mais l'honneur lui permettait-il une pareille demande? Niccolô, le père de Laudomie, n'exigeait-il pas qu'on plaçât avant tout la pensée de la patrie?

Entraîné par ces réflexions, il ne lui resta plus qu'à prier Dieu de vouloir bien , dans sa miséricorde, veiller sur le sort de la malheureuse Selvaggia.

Pendant que Lamberto se livrait à ses pénibles pensées, le cheval de Selvaggia, tourmenté par les éperons

qui lui déchiraient les flancs, dévorait l'espace. Dans quelques minutes il eut atteint le défilé à sa partie la plus montueuse et refusa d'aller plus loin. Ce fut alors une lutte terrible entre lui et son cavalier. Le cheval bondissait sous la pression des genoux de fer et sous l'action toujours plus violente des éperons; il se cabrait, s'élançait en écarts d'un côté à l'autre de la route afin de se soustraire à son persécuteur; et, ces bonds , ces écarts , ces mouvements furieux le portèrent plus d'une fois au bord du précipice.

La lutte dura longtemps; enfin Selvaggia en sortit victorieuse. Au bout de ses forces et de son haleine, le noble animal s'arrêta court au milieu des rochers qui bordent l'Arno.

Selvaggia porta la main à son front; il était baigné de sueur. Elle regarda autour d'elle. L'aube commençait à colorer d'une teinte azurée la crête des tertres voisins; et, dans la portion du ciel qu'elle apercevait au-dessus de sa tête, une bande de corbeaux tournoyait en croassant. Selvaggia les regarda un moment, l'œil hagard et fixe, puis, dans un accès de délire, elle éclata d'un rire insensé et bruyant qui retentit dans cette solitude.

Elle se souvint d'avoir vu quelquefois sur les champs de bataille des nuées de ces mêmes oiseaux voltiger joyeusement parmi les cadavres, dont les entrailles leur fournissaient un riche festin. Transportée par la haine qu'elle ressentait alors contre tous les hommes indistinctement, et par le désir de la vengeance contre cette race sans pitié qui avait accumulé tant de douleurs sur sa tête, elle s'écria en continuant à rire et en suivant des yeux les oiseaux funèbres jus-.

qu'à ce que le dernier eût disparu derrière les rochers :

— Oh! Dieu vous bénisse mille fois, corbeaux vengeurs! —

Enfin elle mit pied à terre, s'étendit sur la berge de la route et y resta immobile dans cet état de l'âme qu'on pourrait comparer au crépuscule , c'est-à-dire avec assez de conscience de soi-même pour sentir le malheur, mais sans la lucidité d'esprit nécessaire pour en apprécier la nature et l'étendue.

La terre était couverte d'une épaisse gelée blanche. Le froid, un court repos parurent soulager l'infortunée; il lui sembla que les épaisses ténèbres qui obscurcissaient son intelligence se dissipaient graduellement.

Elle crut voir Lamberto devant elle; elle entendait ses dernières paroles comme s'il les eût proférées de nouveau, et elle disait avec un sourire sinistre :

— Oh! oh! le rire de moi!... ajouter le sarcasme au mépris!... Prends garde!... Le jeu pourrait bien finir à rebours, et ce serait à mon tour de rire et au tien de pleurer!... Oh! si l'occasion pouvait se présenter. Je voudrais le voir cet homme parfait avec sa grande vertu , avec sa valeur; cet homme près duquel il semble que tout le reste ne soit que fange et abjection ! Et cette femme qu'il adore, cet ange , ce prodige, je voudrais les voir! ils sauront dire si c'est à eux de demander pitié, les mains jointes, et à qui? A Selvaggia, à la couriisane, à l'infâme, à la folle!

Elle se leva avec un geste menaçant , et continua :

— Tous contre moi! soit. Moi contre tous!... Qui a plus de fd fera plus de toile!... et nous verrons. Tu

as vu jusqu'à présent comment agit l'amour ! Au tour de la haine maintenant ; tu verras comment je sais plaisanter aussi ; tu verras si je me connais en vengeance... Laisse, que j'y pense un instant... Hé! je ne veux pas suivre la route frayée aux vengeances vulgaires! Un homme comme toi, si supérieur à tout autre, ne doit pas être traité comme le commun des mortels!... —

Et Selvaggia, la tête basse, les joues livides, le regard dévorant, se mit à ruminer mille projets sinistres que l'on voyait , pour ainsi dire , passer sur son front, ainsi que sur un ciel orageux courent les nuages aux cent formes fantastiques et changeantes.

A la fin, elle tressaillit, comme si une nouvelle idée se fût emparée d'elle; relevant la tête tout à coup, elle parut attentive , on eût dit qu'elle écoutait une voix intérieure ; puis elle se dit à haute voix :

— Celle-là serait la plus terrible de toutes. Oh! si je pouvais réussir!... Mais, aurai-je le courage d'aller jusqu'au bout? —

Un soupir de regret sortit encore de cette poitrine dans laquelle bouillonnait tant de fureur. Peutêtre son nouveau projet lui serabla-t-il trop cruel, trop monstrueux... peut-être le souvenir de son amour se ranimait-il en ce moment dans son cœur ainsi qu'il arrive lorsqu'on veut étouffer sous la cendre un brasier trop ardent et qu'une étincelle, se frayant un passage, s'élance et brille un instant d'un vif et dernier éclat.

Du reste, peu importe, quant à présent, de découvrir la cause de ce soupir, dont le lecteur trouvera l'explication dans la suite de cette histoire. Le fait est,

qu'après avoir laissé paraître deux ou trois fois le même signe de sensibilité, Selvaggia se couvrit le visage de ses mains , et celui qui l'eût regardée dans ce moment eût pu supposer, aux soulèvements convulsifs de sa poitrine, qu'elle pleurait. Après être restée longtemps assise dans cette attitude, ses forces l'abandonnant tout à fait, elle tomba, privée de connaissance, sur la terre glacée.

On eût pu voir alors son visage pâle et défiguré, ses muscles relâchés après la contraction de la colère, mais conservant encore l'empreinte de l'horrible tempête qui venait de passer sur cette âme désolée. Elle rendait en quelque sorte l'image d'une campagne balayée par l'ouragan , après lequel s'étendent sur la terre sillonnée par les eaux , sur les arbres arrachés et renversés , sur la nature entière , un silence de mort, un calme d'épuisement et d'effroi...

Lorsque Selvaggia revint à elle-même , ses membres étaient brisés, anéantis, et il lui fallut de pénibles efforts pour se relever. S'approchant de son cheval, elle lui jeta la bride sur le cou, saisit la crinière et l'arçon , mit le pied dans l'étrier, et après deux ou trois élans répétés, elle parvint, non sans peine, à se remettre en selle.

Selvaggia reprit la route de Florence, le corps penché en avant, la tête abandonnée sur la poitrine, sans presser ni diriger les pas lents et incertains de son cheval épuisé.

Ils disparurent tous deux au premier détour de la route , et, avec la permission du lecteur , nous leur laisserons continuer leur voyage pour aller retrouver

Lamberto et toute la troupe d'Arsoli qui nous attendent à la porte d'Empoli.

Les rayons du soleil levant doraient déjà le manteau de givre qui s'étendait sur les arbres, sur les toits, sur les collines, tout en laissant dans une teinte azurée et diaphane les points qu'ils n'éclairaient pas encore, lorsque le soldat de garde sur la tour de la porte, aperçut de loin la compagnie d'Arsoli. Reconnaissant l'étendard de la république, il signala l'arrivée du secours attendu, et Ferruccio en fut bientôt averti.

Le commissaire, sur pied depuis longtemps, surveillait à peu de distance la réparation d'un bastion. A peine eut-il été averti, qu'il se dirigea à la rencontre de nos cavaliers, fit baisser le pont , lever la herse, et ordonna d'ouvrir la porte.

La troupe entra, trempettes en tête, et précédée de ses deux capitaines qui passèrent devant le commissaire en le saluant par une inclinaison du corps et de la lance.

Ferruccio, couvert d'une cape brune , une large toque noire penchée sur la tempe gauche, les regarda défiler; il était planté sur ses deux jambes un peu écartées, les bras croisés sur la poitrine, le front haut et sévère ; la couleur des prunelles et la saillie des sourcils assimilaient son regard fier et assuré à celui de l'aigle.

D'un léger mouvement de tète, il répondit au salut des deux Condoilieri , en leur donnant de la main l'ordre de ranger leur troupe en bataille sur la place qui s'ouvrait à l'entrée de la ville. Ferruccio s'avança ensuite, les bras toujours croisés; puis, s'approchanl

des deux capitaines, qui s'étaient placés au milieu du front, un peu hors des rangs, il leur dit d'une voix sonore, de ce ton bref qui domine les soldats :

— Belle compagnie! hommes, chevaux, armes, tout est bien. Nous les verrons à l'action, et bientôt; car, vive Dieu! je n'attendais que vous... Faites-les rafraîchir, capitaines; je vais vous attendre à mon quartier. . . Il n'y a rien de nouveau à Florence, aujourd'hui ? Les lettres d'hier m'ont appris l'assaut tenté par le prince. 11 aura pu s'assurer que les marchands ne s'entendent pas trop mal à construire des bastions et à faire jouer l'artillerie. Maintenant , deux mots à vos soldats.

— Ces goujats d'Espagnols qui courent la contrée ont de maudites jambes que j'avais de la peine à suivre, dit le commissaire en souriant; vous ferez la besogne , mes braves , et avec de bons éperons et six aunes de lance vous leur tâterez les reins , s'il plaît à Dieu. Rappelez- vous que nous combattons tous pour la patrie; et dans cette cause sainte, je n'épargnerai ni ma vie ni la vôtre, je vous en avertis. Je saurai faire mon devoir de capitaine , puisque nos seigneurs m'ont jugé digne d'un poste aussi honorable. Quant à vous, songez à vous conduire en vaillants soldats ; car ce n'est pas moi qui vous permettrais de rester en arrière.

Allez vous reposer maintenant ; je ne vous laisserai pas longtemps les bras croisés Vive le Mar-

zocco (1)1 vive la république! —

(1) Le lion de Florence.

Ce cri fut répété par toute la troupe et par le peuple qui s'était réuni en foule aux alentours. Les soldats, en mettant pied à terre pour conduire leurs chevaux à la main, disaient entre eux :

— Voilà ce qui s'appelle parler! C'est un \rai diable, qui ne serait pas embarrassé devant l'empereur lui-même. Mais il paraît qu'il faudra marcher droit devant ce museau-là. S'il a envie de taper, les mains nous démangent aussi. —

Et l'un d'eux s'adressant à Fanfulla, qui sifflait sous ses moustaches, tout en rejetant les étriers sur la selle :

— Et qu'en dit notre frère Bombarde? —

Frère Bombarde dit : « Si tu avais le flacon à la bouche et que le commissaire te dise, assez! fais bien attention de ne pas avaler une goutte de plus. En fait de museaux, je m'y connais, vois-tu, et j'en ai vu plus d'un sous le morion, avec le poil passablement dur j mais comme celui-ci, je n'en ai vu que deux jusqu'à présent, celui du signer Giovanni, et celui du grand capitaine. Voilà ce que je dis pour le moment. »

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