CHAPITRE XXV
FEBRUGGIO.
Aussitôt que les capitaines eurent installé leur compagnie, ils se rendirent chez le commissaire ; Lamberto les accompagnait, car, nous avons oublié de le dire, il avait été chargé par Niccolô d'aller faire part à Ferruccio des derniers événements arrivés dans la famille.
Ferruccio était logé dans la maison communale sur la place. Il les attendait dans une salle du premier étage , dont les parois , toutes couvertes de lys et de lions (armes de la république), étaient bordées à leur partie supérieure par les écussons peints à fresque des Podestà qui avaient successivement commandé la place. Le commissaire était assis près d'une grande table en bois de chêne. Il salua les nouveaux venus qui entrèrent tout armés. D' Arsoli prit la "parole :
— Seigneur commandant, je vous présente maître Lamberto, que vous connaissez déjà de réputation.
— Ah! répondit Ferruccio avec une expression d'agréable surprise, je suis bien aise de vous voir; car je n'ai pas de meilleur ami que maître Niccolô, et je sais le cas qu'il fait de vous. —
Lamberto, après avoir fait à Ferruccio les saints de son beau-père, lui raconta l'histoire de Troïlo et la manière dont celui-ci avait quitté le camp pour se dévouer
entièrement au parti des Piagnoni. Il parla ensuite de son prochain mariage avec Laudomie, expliqua la manière dont il avait été retardé; puis, voyant que Ferruccio lui prêtait une grande attention, il lui fit part de l'avis mystérieux qu'il avait reçu en chemin des trames ourdies contre sa fiancée, et finit par demander la permission d'envoyer quelqu'un à Florence pour avertir Niccolô de tout ce qu'il venait d'apprendre.
— J'y consens bien volontiers, et si le service de la place me le permettait, je vous dirais : « Allez-y vousmême; » mais une bonne épée vaut son pesant d'or aujourd'hui , et je ne puis me priver de la vôtre. Je sens que vous devez être au désespoir, maître Lamberto, de laisser une si belle fiancée pour empoigner la lance... du moins, je le suppose... dit-il en souriant, car je me connais peu en cette matière, n'ayant jamais eu dans ma vie le loisir de penser à l'amour... Quoi qu'il en soit, un homme comme vous sait prendre son parti. Pour le quart d'heure, nous n'avons à courtiser que des arquebuses et des bombardes.
— Quant à cela, j'espère vous prouver que je connais mon devoir, et que c'est la patrie qui tient la première place dans mon cœur. —
Lamberto fit cette réponse avec une énergie qui ne permettait pas de douter de sa sincérité : il salua Ferruccio et sortit pour aller à la recherche d'un muletier qui consentît à porter une lettre à Laudomie; l'ayant bientôt trouvé, il écrivit à la hâte et raconta en détail tous les événements de la nuit, sans rien omettre de son entretien avec Sclvaggia. Après avoir instamment recommandé qu'on fit en sorte de dé-
couvrir si Laudomie était réellement en butte à quelque machination, ou bien si ce n'était qu'une invention de Selvaggia, inspirée par le dépit, il déplorait et regrettait vivement la dureté avec laquelle il avait traité cette infortunée, tout en exposant à Laudomie les motifs qui avaient déterminé sa conduite.
L'agitation que la fuite de Selvaggia causait à Lamberto se peignait parfaitement sous sa plume, et peutêtre même avec des couleurs trop vives; car, écrivant à la hâte et l'esprit préoccupé, il ne put peser et calculer ses expressions , ni pressentir l'effet qu'elles devaient produire sur celle qui les lirait avec une tout autre disposition d'esprit. Il finissait donc en priant Laudomie de vouloir bien mettre des gens à la recherche de Selvaggia, soit sur la route d'Empoli, soit dans les environs. Enfin, comme il avait écrit longuement et que le temps pressait, il termina sa lettre d'une manière un peu brusque, ce qu'il n'eût certainement pas fait dans d'autres circonstances.
Il plia la lettre en quatre , comme c'était alors l'usage, puis la traversa d'un fil dont il fixa les extrémités par un cachet.
Le muletier partit, et sut si bien piquer sa bête qu'il arriva à la porte de la maison Làpi environ deux heures avant la nuit.
Ce fut Monna Féde qui alla ouvrir; elle prit la lettre et courut toute joyeuse à la chambre de Niccolô, où se trouvaient Lisa et Laudomie : le hasard y fit trouver aussi Troïlo. Laudomie, reconnaissant la main qui avait tracé l'adresse, fit une exclamation de joie et rougit légèrement.
«— Oh! pauvre Lambertoî il m*a déjà écrit!...
A. mesure qu'elle avançait dans la lecture du message, on voyait paraître sur son visage, tantôt une expression de surprise, tantôt une expression de tristesse ou de compassion ; mais lorsqu'elle fut à la fin, il sembla qu'un soupçon pénible eût altéré la sérénité de son front.
— C'est une chose sérieuse, dit-elle avec un sentiment d'inquiétude; puis elle ajouta en présentant la lettre à Niccolô :
— Voyez vous-même ce qu'il convient de faire. — Niccolô prit la lettre. Son contenu parut faire une
tout autre impression sur le vieillard , et lui causer même du plaisir.
— C'est un brave garçon, dit-il enfin. Du reste, il faut faire ce qu'il conseille...
S'adressant ensuite à Troïlo, qui lui inspirait chaque jour plus de confiance, surtout depuis qu'il l'avait vu s'offrir avec tant d'empressement pour remplacer Lamberto, il lui dit, tout en regardant sa fille comme pour obtenir son assentiment :
— Avec le bon plaisir de Laudomîe, je veux que
vous lisiez cette lettre Vous jugerez ce que vaut
notre Lamberto... et que si vous vouliez aller au feu pour lui, votre courtoisie était bien placée. —
Troïlo, reconnaissant que quelque chose de ses projets avait transpiré, ne put se défendre d'un mouvement de surprise et d'effroi. Mais, voyant que la lettre ne nommait personne, il reprit bientôt toute son assurance.
— - Il n'y a pas de doute, dit-il à la fin ; il faut faire ce que veut Lamberto. Laissez-m'en le soucii je saurai
trouver qui s'acquittera parfaitement de cette mission. Je garde la lettre, afin de ne pas oublier le signalement de cette femme ; et si elle n'est pas sous terre, je la trouverai. —
Il sortit en disant ces mots.
Laudomie sortit aussi un instant après et monta dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle ne savait pas, ou bien elle ne voulait pas s'avouer pourquoi elle n'était pas contente d'elle-même 5 mais elle éprouvait une répugnance indéfinissable à s'examiner en ce moment.
Si la bonne Laudomie eût voulu descendre au fond de son cœur, elle serait peut-être arrivée graduellement à faire une foule de commentaires sur cette pitié si vive de Lamberto pour Selvaggia, sur la conclusion trop laconique de sa lettre; elle eût peut-être ressenti le désir d'être seule à éprouver de la compassion pour cette infortunée...
Heureusement Laudomie ne s'arrêta pas à analyser ses premières impressions. Mais la semence une fois tombée dans le sillon ne germe- telle pas d'elle-même ? Elle croit sans être aperçue, et lorsqu'elle se montre au-dessus du sol, ses racines sont déjà profondes.
Pendant ce temps, Troïlo ne négligeait rien pour découvrir Selvaggia , qui paraissait informée de ses projets, sans qu'il pût comprendre comment. Et certes, ni Lamberto ni personne au monde ne désirait alors plus vivement que lui qu'on parvînt à la rencontrer. Il mit des gens en campagne, et fit faire toutes les recherches possibles ; mais tout fut inutile, après deux jours de démarches les plus actives , il n'avait pu encore en avoir aucune nouvelle. Niccolô
écrivit à Lamberlo le résultat infructueux de ses recherches, et confia la lettre à Mauritz , qui fut enchanté de pouvoir aller rejoindre son maître.
Le temps que Lamberlo passa en suivant la fortune deFerruccio à Volterra, à Pise et en dernier lieu ù Gavinana , ne fut marqué par aucun changement notable dans l'état de Laudomie et des autres personnages de cette histoire. Les derniers malheurs de la famille Làpi, malheurs qui serviront de conclusion à notre récit, sont liés étroitement aux désastres de la ville et aux derniers soupirs de la liberté de Florence. Ils se trouveront donc retracés sous le même pinceau qui va nous servir à peindre la douloureuse agonie de la république , ainsi que les infamies des traîtres qui étouffèrent le dernier souffle de la liberté italienne.
Notre tableau paraîtra sans doute pâle et sans vie près de celui que nous a laissé Varchi, dans son histoire si richement colorée et si pleine d'action; histoire que nous engageons notre lecteur, surtout s'il est Italien, à lire d'un bout à l'autre. Mais comment donner le même conseil à notre lectrice sans craindre de l'effrayer par la seule vue de l'immense in-folio de la belle édition de Cologne, avec son papier jauni et son texte sans alinéas? Cependant nous voudrions aussi que les femmes connussent les gloires de noire commune patrie , afin de pouvoir les raconter de bonne heure à leurs enfants.
C'est donc spécialement à nos lectrices que nous consacrons ces pages. Puisse le désir de leur épar-? gner un peu de fatigue obtenir leur indulgence pour nos efforts !
Quelques jours après l'inutile assaut donné aux remparts de Florence par le prince d'Orange, la Lastra , château fort parfaitement situé pour commander la route d'Empoli, tomba au pouvoir des impériaux. La place n'avait été livrée qu'à la condition que les biens seraient saufs et les personnes respectées; cependant, le premier soin des vainqueurs fut d'égorger la garnison.
Un cri d'indignation et de vengeance s'éleva dans Florence à la nouvelle de cette infamie, et la milice, qui brûlait d'en venir une fois à se mesurer de près avec Tennemi, trouva son capitaine Stefano Colonna disposé à la conduire. Durant une nuit obscure , celui-ci fit sortir environ mille fantassins, presque tous armés de lances et d'espadons à deux mains, avec quelques arquebusiers seulement; car il avait le projet de tomber à l'improviste sur les impériaux, et de ne combattre que corps à corps. Malatesta avait été consulté, mais, selon sa coutume, il avait désapprouve une résolution qui contrariait ses desseins. Le but du traître était de faire consumer peu à peu les forces de la ville dans les misères d'un long siège. Connaissant le courage et l'ardeur de la milice florentine , il craignait que, dans ses expéditions hardies, elle ne parvînt une bonne fois à forcer le camp ennemi; cependant il avait dû consentir au plan d'attaque projeté par Stefano , afin de ne pas trop exciter de soupçons.
Dans la nuit sombre et pluvieuse du 11 décembre, Stefano Colonna sortit du bastion de San Francesco, après avoir fait mettre à chacun de ses soldats une chemise par-dessus le corselet comme signe