‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 103 sur 145 · SALM0NIA, OU LA PÊCHE · texte numérisé non relu

SALM0NIA, OU LA PÊCHE

Il y avait quequcs semaines à peine que je me reposais ainsi, lorsque m'arriva, précisément sur

donner le plaisir d'en faire un résumé succinct, qui montrera le philosophe chimiste à nos lecteurs sous un aspect assurément inattendu.

La pèche à la ligne, qui a fourni le sujet de tant de caricatures et môme de plusieurs satires assez bien réussies, a fourni à sir Humphry Davy le sujet d'un livre très-intéressant du môme volume que celui-ci, intitulé : Salmonia, or the days of fîy-fishing> with some account of the habits of Fishes. On a qualifié à juste titre cet ouvrage de : a chef-d'œuvre à la fois grave et charmant, écrit par l'un des plus illustres savants de notre siècle*. » Le génie ne touche à aucun sujet qu'il n'y laisse son empreinte. Davy, l'une des gloires de la chimie, ne dédaignait point, pour se reposer de ses laborieuses découvertes, de pêcher à la ligne ; et, en 1828, à une époque où il sortait d'une maladie longue et douloureuse, où les travaux du laboratoire lui étaient encore interdits, voulant donner à son esprit actif un aliment, il composa à Laybach, en Illyrie, précisément ici où se passe la scène de ce quatrième dialogue, ce petit livre de Salmo?iia, qui traite de divers sujets, et peut être très-justement considéré, dans son ensemble, comme Tapologio du pêcheur à la ligne et des poissons.

Cette œuvre est un petit drame qui dure neuf jours. Les principaux personnages (après les poissons, bien entendu) sont : Halieus, pêcheur habile, qui, dans l'intention de l'auteur, est le portrait du célèbre docteur William Babington ; — Poiêtès, homme d'imagination, admirateur

• Magasin pittoresque, juin 1 853.

cette belle cataracte de laTraun à laquelle j'avais donné toute mon admiration, un accident —

enthousiaste de la nature, prévenu contre le plaisir de la pôche; — Physicus, qui n'entend rien à la pèche, mais qui est très-avide de connaître tout ce qui peut intéresser la science; — Ornither, amateur de tous les plaisirs de la çampagne, encore peu expérimenté dans l'art de la pêche à la ligne.

La première journée se passe à Londres; Halieus,Poietès, Physicus et Ornither sont à table.

Physicus à Ualieus. — Je suis sûr que vous savez où l'on a pris cette excellente truite: je n'en ai jamais mangé de meilleure.

Ualieus. — Je dois le savoir, car c'était un matin, dans les eaux delà Wandle, à moins de dix milles d'ici, et c'est à moi que vous devez de la voir sur notre table.

Physicus. — C'est vous-même qui l'avez prise?

Ualieus. — Oui, avec la mouche artificielle.

Physicus. — J'admire le poisson, mais je ne puis en faire autant de l'art qui vous a servi à le prendre, et je m'étonne que vous, homme d'un esprit si actif, d'un caractère si élevé, vous puissiez vous complaire à un genre de divertissement qui me paraît si triste et (dirai-je toute ma pensée ?) si ridicule.

Ualieus. — Je pourrais tout aussi bien m'étonner à mon tour qu'un homme doué comme vous d'une imagination si riche et d'une curiosité si généreuse, qu'un esprit si disposé à la contemplation n'aime point ce divertissement, et se hasarde, sans le connaître, à l'appeler triste et ridicule.

Physicus. — J'ai du moins pour moi l'autorité d'un grand moraliste, le docteur Johnson.

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assez grave, comme on va le voir, — et dont le premier résultat devait être de me donner une

Haiieus. — Je n'accorderai à aucun homme, si grand philosophe ou si grand moraliste soit-il, le droit de dénigrer un divertissement dont il n'a pas fait l'expérience. D'ailleurs, si j'ai bon souvenir, le môme illustre personnage a beaucoup loué le livre et le caractère du grand patriarche des pêcheurs à la ligne, Isaac Walton.

Physicus. — Un autre écrivain célèbre, lord Byron, a fort maltraité votre grand patriarche et en termes trèsénergiques. Ne l'appelle-t-il pas, si j'ai bonne mémoire, un a vieux sot affecté et cruel?... »

Haiieus. — Je n'entreprendrai pas d'exhumer et d'agiter les cendres des morts, ni de venger la mémoire de Walton aux dépens de Byron, qui était aussi ignorant de la pèche que Johnson ; mais je pourrais opposer à l'autorité de votre poëte celle du poëte philosophe des lacs, de Coleridge, qui célèbre la pêche à la mouche et les pêcheurs; celle de Gay, qui a chanté dans son poëme ce plaisir dont il faisait ses délices à Amesbury pendant les mois d'été; celle de l'excellent et ardent pêcheur John Tobin , auteur de l'Homme dans la lune.

Physicus. — Je vous arrête; je me contente de ces autorités choisies dans le monde poétique.

Haiieus. — J'en trouverais d'autres, au besoin, dans tous les genres, des hommes d'État, des héros, des philosophes. Je puis remonter jusqu'à Trajan, qui avait la passion de la pêche. Nelson était un habile pêcheur à la mouche, et la meilleure preuve de la vivacité de son goût pour ce plaisir, c'est qu'il continua à s'y livrer alors même qu'il ne pouvait plus se servir que de sa main gauche. Le docteur Paley avait un tel amour pour ce divertissement,

nouvelle réincarnation; car je ne puis encore comprendre comment j'ai pu être sauvé.

qu'un jour l'évêque de Durham lui demandant quand il achèverait l'un de ses ouvrages les plus importants, il répondit avec simplicité et gaieté : « Monseigneur, je m'y remettrai avec zèle quand la saison de la pêche sera passée, » comme si la pôche était pour lui une affaire sérieuse. Mais je ne veux citer qu'avec réserve nos contemporains; autrement je vous déroulerais une longue liste des plus grands noms de l'Angleterre, noms illustres, en ces derniers temps, dans la science, les lettres, les arts ou la guerre, et qui sont les ornements de la confraternité des pêcheurs, pour me servir d'une expression empruntée à la franc-maçonnerie de nos pères.

Physicus. — Je comprends sans beaucoup de peine que les guerriers et même les hommes d'état, ces pêcheurs d'hommes qui trouvent tant déplaisir (comme je l'ai vu souvent) à tirer des coups de fusil et à tuer des animaux, puissent aimer aussi à s'armer de l'hameçon; mais j'avoue que je cherche en vain ce qui peut attacher à ce genre de distraction des philosophes et des poètes.

Halieus démontre sans peine que le plaisir de la pêche, comme celui de la chasse, dérive de nos instincts. A l'état • sauvage, l'homme, pressé par la faim, fait la guerre aux animaux, dans les plaines, dans les forêts, sous les eaux; il tue les poissons comme les bêtes fauves, avec la massue, l'épieu et le javelot ; il lutte avec eux corps à corps. Il y a loin*de cette poursuite brutale aux stratagèmes modernes, loin de ce3 armes grossières aux filets et au mécanisme de certaines lignes dont se sert le pêcheur expérimenté. L'habileté du véritable pêcheur à la ligne suppose la patience, la vigilance, le calme, et aussi la sagacité, l'esprit d'ob-

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