NOYÉ — ET SAUVÉ
je me sentis enlevé et renversé... La force violente de la chute me fit perdre connaissance immédiatement, et mes yeux se fermèrent dans le néant.
Combien de temps restai-je ainsi? je l'ignore. Mes premières impressions, après cet accident, furent la présence d'une lumière brillante autour de moi, et une courbature générale avec le bruissement de la cataracte dans mes oreilles. Il me sembla être éveillé d'un sommeil profond, et je m'efforçai, mais inutilement, de rappeler mes souvenirs ; puis peu à peu je sentis que je me rendormais. De ce sommeil je fus réveillé par une voix que je croyais m'être connue en quelque sorte, et mes regards se fixèrent sur l'œil clair et la belle physionomie de mon Inconnu.
A peine eus-je la force d'articuler : « Suis-je dans un autre monde? — Nullement, me dit l'étranger, vous êtes certainement vivant dans celuici : vous vous êtes meurtri dans votre chute ; mais bientôt tout ira bien; soyez calme et reposezvous. Votre ami est ici, et vous n'aurez pas besoin d'autres secours que de ceux qu'il peut vous donner. » En parlant ainsi, il prit une de mes mains, et je reconnus le même serreipent, fort et sympa-
thique, que j'avais ressenti à Pœstum, lorsqu'il m'avait dit : « Au revoir ! » Eubathès m'arriva aussitôt avec un air de joie et d'expansion que je ne lui avais jamais vu, me saisit l'autre main, et me dit en la serrant : « Il vous faut du repos encore pendant quelques heures. » Après un sommeil profond jusqu'au soir, je pus prendre un peu de rafraîchissements, et ne me trouvai pas beaucoup incommodé de mon accident, sauf quelques meurtrissures sur la partie inférieure du corps et un étourdissement.
Le lendemain, je pus retourner à Gmûnden, où j'appris de l'Inconnu tous les détails sur la manière presque miraculeuse par laquelle ma vie avait été sauvée en cette circonstance. 11 me raconta qu'il se plaisait à combiner les études de l'histoire naturelle avec les plaisirs champêtres. Le jour de mon accident, il péchait, au-dessous de la chute de la Traun, une espèce de grand saumon du Danube qui, heureusement pour moi, ne peut être pris qu'à l'aide de forts appareils. Il avait vu, à sa grande surprise, le bateau et mon pauvre corps précipités par-dessus la cataracte, et il avait été assez heureux pour pouvoir engager ses crochets dans mes vêtements, lorsque je n'étais encore que depuis une minute à peine englouti