LES POISSONS AVEUGLES
garnies que de trois griffes ou doigts, qui sont trop faibles pour lui servir à se cramponner ou à porter son propre poids ; les pattes de derrière n'ont que deux griffes ou orteils, qui, dans les espèces plus grandes, sont tellement imparfaites que c'est à peine si on peut les discerner. Là où les yeux doivent exister, il n'y a que deux petits points, comme pour conserver l'analogie de la nature *.
Dans son état naturel, leprotée est d'une blancheur de chair transparente; mais lorsqu'elle est exposée au jour, la peau devient graduellement plus foncée, jusqu'à ce qu'elle prenne un teint olivâtre. Les organes de l'odorat sont assez développés chez lui, et ses mâchoires jouissent d'une
\ . Sur cette particularité singulière de poissons aveugles vivant dans les lacs souterrains où ne pénètrent jamais les rayons du soleil, nous avons déjà eu l'occasion d'ap-* peler l'attention des philosophes naturalistes, au p oint de vue de l'argumentation que ce fait nous fournit relativement à la diversité de la vie à la surface des différents mondes. L'existence de ces êtres a pu ôtre particulièrement invoquée par nous {Pluralité des mondes habités, p. 420, 42* édition), pour établir que les êtres vivants naissent, se développent sous l'influence des milieux et sous l'action des forces dont ils dépendent. Tous les organes se modiûent, et des variétés nouvelles se trouvent greffées sur les espèces primitives, c.
denture magnifique. On peut en conclure que c'est une bête de proie ; cependant, dans toutes les expériences qu'on a faites sur les conditions de son existence, lors même qu'on Ta gardé plusieurs années en renouvelant l'eau du vase dans lequel on le renfermait, jamais on ne Va vu mancjer.
Eubâthès, — Est-ce que ces animaux n'existent pas en d'autres endroits de la Carniole?
L'Inconnu. — C'est ici que le baron Zoïs en fît la découverte; mais, depuis lors, on les a trouvés, quoique rarement, à Sittich, à quelques lieues de dislance d'ici, rejetés par l'eau d'une cavité souterraine. J'ai également entendu dire qu'on a reconnu les mêmes espèces dans les couches calcaires de Sicile.
EuuATiiÈs. — Ce lac, où nous avons trouvé ces animaux, est très-petit; supposez-vous qu'ils aient pu être engendrés ici ?
L'Inconnu. — Nullement. Dans les saisons de sécheresse ils ne paraissent ici que rarement; mais après les grandes pluies, ils sont en assez grand nombre. Pour moi, je crois que l'on ne peut douter que leur demeure naturelle ne soit dans quelque lac souterrain très-étendu, et d'une grande profondeur, d'où, au moment des inon-
LE PROTÉB. nO
dations, le flux liquide les fait jaillir des fissures du sol et les amène jusqu'ici. Aussi, quand on considère la nature particulière du pays où nous sommes, il ne me semble pas impossible que la même cavité, étant sans doute d'une vaste étendue, puisse envoyer à la fois, à Adelsberg et à Sittich, ces êtres si singuliers.
Eubàthès. — C'est une manière assez bizarre d'envisager le sujet. Ne croyez-vous pas qu'il soit possible que cet être ne soit que la larve de quelque grand animal inconnu habitant ces cavernes souterraines ? Ses pattes ne sont pas en harmonie avec le reste de son organisation, et en les enlevant, il possède la forme caractéristique du poisson.
L'Inconnu. — Je ne puis supposer que ce soient là des larves. Je ne crois pas qu'il y ait dans la nature un seul exemple d'une transformation analogue à cette espèce de métamorphose d'un animal parfait en un animal imparfait. Le têtard ressemble au poisson avant de se transformer en grenouille; la chenille et le ver ne reçoivent pas Seulement des organes de locomotion plus parfaits, mais acquièrent encore ceux qui leur sont nécessaires pour habiter un nouvel élément.
11 est probable que cet animal, dans son lieu
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naturel et dans son état parfait, est beaucoup plus grand que nous ne le voyons ici ; mais l'examen de son anatomie comparée s'oppose entièrement à l'idée qu'il puisse être dans un état de transition. On en a trouvé de grandeurs bien variées, depuis la grosseur d'un tuyau de plume jusqu'à celle du pouce, sans qu'ils présentent cependant la moindre différence dans la forme des organes. Mon avis est que c'est très -probablement un animal parfait, d'une espèce particulière. Ceci nous est encore un exemple de plus de la manière merveilleuse dont la vie se produit et se répète en chaque coin de notre globe, même dans les endroits les moins appropriés aux existences organisées. Aussi découvre-t-on que la même sagesse et la même puissance infinie, dont on reconnaît les manifestations particulières, là dans l'organisation du chameau et de l'autruche , créés pour les déserts d'Afrique, — plus loin dans l'hirondelle, apte à cacher son propre nid sous les cavernes de l'île de Java, — plus loin encore dans la baleine des mers polaires, dans le morse et l'ours blanc des glaciers artiques , — se manifeste également dans le protée créé pour les lacs profonds et souterrains de l'Illyrie. J'admire, déplus encore, que la présence de la lumière ne lui soit pas nécessaire, que l'air
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ou l'eau, la surface d'un rocher ou les profondeurs vaseuses lui offrent les unes comme les autres autant de conditions diverses d'existence.
Philaléthès. — Il y a dix ans, depuis ma première visite à cet endroit, je fus extrêmement désireux, de voir le protée, et je vins ici avec mon guide le soir du jour même où j'arrivai. à Adelsberg; mais, malgré un examen rigoureux du fond de la caverne , on n'en trouva pas un seul. Le lendemain matin , nous recommençâmes nos recherches avec un meilleur succès, car nous en découvrîmes cinq tout près du rivage, dans la vase qui s'étendait au fond du lac. La vase n'avait été remuée d'aucune façon et l'eau était parfaitement limpide. Leur arrivée pendant la nuit me parut être un fait si remarquable, que je ne pus m'empêcher de voir en eux des créations nouvelles, des générations spontanées. Je ne pus découvrir aucune fissure par laquelle ils eussent pu entrer, et la léthargie du lac m'affermit dans mes idées.
Ces observations m'entraînèrent à des réflexions * rétrospectives sur l'histoire de la vie à la surface de notre globe. Je me laissai emporter sur les ailes de l'imagination vers l'état primitif de la terre, au temps où les grands animaux de l'espèce sau-
rienne furent crées sous la pression d'une lourde atmosphère. Et mes pensées sur ce sujet furent corroborées, lorsque j'appris d'un anatomiste célèbre, — à qui j'avais envoyé les protées péchés par moi, — que l'organisation de l'épine dorsale du protée était analogue à celle d'un animal du genre saurien, dont les restes gisent dans les plus anciennes couches secondaires. On disait alors qu'aucun physiologiste n'avait jamais pu découvrir d'organes de reproduction chez le protée, ce qui ajoutait un certain poids à mon opinion sur la possibilité de leur génération spontanée, — idée que sans doute vous considérez comme entièrement visionnaire et indigne d'un homme qui a consacré sa vie aux sciences positives.
Eubathès. — Le ton sur lequel vous venez de prononcer vos dernières paroles semblerait indiquer que vous ne croyez pas vous-même à cette génération spontanée. Pour moi, je n'y crois pas du tout. Par la même raison apparente, on pourrait regarder les anguilles comme des créations
nouvelles, car on n'a jamais vu de leurs ovaires
en état de maturité ; et elles montent de la mer aux rivières par un procédé si spécial qu'il est très-difficile de tracer leur route.
L'Inconnu. — Le problème de la reproduction
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du protée, comme celui de l'anguille commune, est encore à résoudre. Cependant, les ovaires ont été découverts dans les animaux des deux espèces, et, dans ce cas, comme dans tout autre appartenant à Tordre existant des choses, on a pu faire l'application du principe de Harvey : omne vivum ex ovo.
Eubatiiès. — Vous disiez tout à l'heure que cet animal avait été depuis longtemps, pour vous, un objet de recherches. L'avez-vous étudié en qualité d'anatomiste , cherchant par l'anatomie comparée à résoudre le problème de sa procréation?
L'Inconnu. — Non. Cette recherche a été faite par des savants beaucoup plus capables de la faire que moi : entre autres par Schreiber et Coniigliachi; mes recherches ont eu plutôt pour objet son mode de respiration et les changements occasionnés dans l'eau par ses bronches.
Eubathès. — J'espère que vos études ont eu pour vous des résultats satisfaisants.
L'Inconnu. — Au moins ai-je obtenu la preuve que non-seulement l'oxygène était dissous dans l'eau, mais encore qu'une partie de l'azote était absorbée dans la respiration de cet animal.
Eubathès. — De sorte que vos recherches vous
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font partager les opinions d'Alexandre de Humboldt et des savants français, savoir que, dans la respiration des animaux qui séparent Ysji de l'eau, les deux principes de l'atmosphère sont absorbés.
Philaléthès. — J'ai entendu tant d'opinions variées sur la nature de la fonction de la respiration, soit pendant mes années d'études, soit depuis, que je serais charmé moi-même de savoir quelle est la doctrine définitive sur ce sujet. Je ne puis, sur ce point, m'en rapporter à une autorité meilleure que la vôtre, et c'est une raison pour moi de désirer obtenir quelques nouveaux éclaircissements à cet égard ; d'autant plus que je me suis trouvé, comme vous le savez, personnellement soumis à cette expérience, à laquelle j'aurais assurément succombé sans votre bon et effectif secours.
L'Inconnu. — Je vous transmettrai avec le plus grand plaisir ce que je sais ; malheureusement, c'est bien peu de chose.
Dans la science de la matière inanimée, dans la physique et la chimie, nous possédons un certain nombre de faits, et de plus quelques principes, quelques lois déjà déterminées; mais, là où il s'agit des fonctions de la vie, quoique les faits soient nombreux, à peine avons-nous, môme à
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notre époque, le commencement de la connaissance des lois générales. De sorte que dans la vraie science on finit par où Ton commence, c'est-à-dire en déclarant son ignorance complète.
Ecbathès. — Je ne veux pas admettre que cette ignorance soit complète. On ne peut douter qu'il y ait déjà quelque chose de gagné par la science, sur la circulation du sang et son aérage dans les poumons. Si ce ne sont pas là des lois, du moins ce sont des principes fondamentaux.
L'Inconnu. — Je ne parle des fonctions que dans leur rapport avec la vie. On ignore encore la source de la chaleur animale, bien qu'il y ait un siècle et demi déjà que les chimistes aient cru prouver qu'elle est due à une espèce de combustion carbonique du sang.
Philaléthès. — Puisque nous voici maintenant à l'heure de notre retour à notre hôtel, ce serait un excellent moyen de charmer notre promenade que de converser tranquillement sur la nature de cette fonction, dont l'importance est si grande pour tout être vivant. Dites-moi ce que vous en savez, ce que vous croyez vous-même, et aussi ce que les autres s'imaginent savoir.
L'Inconnu. — L'entretien des facultés et de la force de notre organisme est dû à ce fait remar-
SSG L'IMMORTALITE.
quable : que notre corps se transforme continuellement dans chacune de ses molécules. Le dépérissement du corps, produit par Faction mus? culaire, la transpiration et les diverses sécrétions, est réparé par l'absorption constante des éléments dont on a soin de nourrir le corps. Par l'action du cœur, le mouvement perpétuel du sang s'accomplit dans le corps entier. Dans les poumons et les bronches, le sang- veineux est exposé à l'influence de l'air et subit une modification constantes, en se transformant en sang artériel. Le changement chimique de l'air, par ce procédé, est assez simple ; une certaine quantité de carbone lui est ajoutée, en même temps qu'il reçoit un surcroît de chaleur et de vapeur. Les volumes de fluide élastique, inspiré et expiré (en tenant compte des changements de température), sont de même quantité, de sorte que, s'il n'y avait que des agents pondérables à considérer, il paraîtrait que la respiration ne servirait qu'à débarrasser le sang d'une certaine quantité de matières carboniques. Il est possible, toutefois, que ceci ne soit que secondaire , et que le changement produit dans le sang par la respiration soit d'une plus haute importance.
L'oxygène, dans son état élastique, possède des