LE PRINCIPE VITAL. 2G
doctrine, citent une idée de Locke qui se demandait « s'il n'aurait pu plaire à Dieu d'accorder à la matière la puissance de la pensée. » Malgré mon admiration profonde pour ce grand logicien, — le fondateur de la logique moderne, — je pense qu'il ne montre pas son esprit accoutumé en posant une telle question. Il me semble qu'il aurait pu aussi bien retourner le sujet, et se demander s'il aurait pu plaire à Dieu de faire qu'une maison fut son propre locataire à elle-même.
Eubathès. — Je ne suis pas ce qu'on peut appeler un matérialiste absolu; cependant, il me semble que vous êtes un peu trop sévère pour ces doutes modestes de Locke. Permettez que je vous cite quelques arguments de savants physiologistes en faveur de cette opinion à laquelle vous êtes tant opposé, sans vouloir pour cela me présenter moi-même comme les partageant.
Dans les premiers temps de la vie, les tissus des êtres animés sont pour ainsi dire analogues à la matière cristallisée, où la vie sensitive se montre à peine. Les opérations graduelles par lesquelles se développent les organes nouveaux et les pouvoirs qui les régissentinspirent d'une manière frappante, l'idée que la puissance vitale réside dans l'arrangement auquel c6s organes sont dus. De même
qu'il y a un accroissement graduel de puissance conforme à l'accroissement du perfectionnement de l'organisation ; ainsi il y a une diminution graduelle en rapport avec la décadence du corps. De même que l'enfantillage* des premières années s'accorde avec la faiblesse de l'organisme, de même l'énergie de la jeunesse et la puissance de la virilité coïncident avec la force corporelle ; et vous ne pouvez nier que, dans la vieillesse, la faiblesse et la sénilité intellectuelle ne témoignent au môme degré le déclin de l'organisation humaine.
La flamme de l'esprit s'éteint insensiblement, en même temps que la chaleur de la lampe humaine, et s'évanouit au moment où les éléments retournent à la même nature morte au sein de laquelle la vie les avait puisés. Il y eut une époque où l'homme le plus renommé qui fut jamais au monde n'était qu'un atome vivant, un fœtus d'une forme organisée, doué pour toute puissance de la plus simple faculté de la perception. Certes, au moment de sa naissance, il était difficile de voir dans le petit corps qui devint Newton l'indice de la moindre intelligence. Si l'on suppose qu'un principe spécial soit nécessaire à l'intelligence, il faut que ce principe existe dans la nature animée.