‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 125 sur 145 · LES CHIMISTES DE CE SIECLE · texte numérisé non relu

LES CHIMISTES DE CE SIECLE

grecs. J'ai ajoute quelque peu aux connaissances humaines, et j'ai essayé d'ajouter aussi quelque chose à la somme du bonheur général. Dans ma jeunesse, j'étais sceptique, et je vous ai raconté comment je suis devenu religieux. Je remercie l'Intelligence suprême d'avoir laissé descendre sur mon

physionomie de Laplace sans se persuader que c'était un homme réellement extraordinaire. »

« Chaptal fut quelque temps ministre de l'intérieur sous le consulat. Courtisan et chimiste, il était actif, amusant, intrigant. D'un naturel bon, il avait une conversation enjouée. Plus homme du monde qu'aucun autre savant de France, il passe pour l'auteur du décret de Napoléon contre le commerce d'Xngleterre (le blocus continental). S'il en est ainsi, il aura contribué, plus qu'aucun autre, hormis son maître, à la gloire militaire de la Grande- Bretagne. »

« Vauquelin était au déclin de sa vie quand je le vis pour la première fois en J8I3; c'était un homme qui me donna l'idée des chimistes français d'un autre âge. Il vivait au Jardin du Roi. Deux vieilles filles, mesdemoiselles Fourcroy, sœurs du professeur de ce nom, tenaient sa maison. Je me rappelle qu'en y entrant pour la premièro fois, je fus introduit dans une sorte de chambre à coucher, qui servait en môme temps de salon. L'une de ces demoiselles était au lit et occupée à nettoyer des truffes pour le déjeuner. Vauquelin tenait absolument à me régaler, malgré mes efforts pour décliner son invitation. Rien de plus extraordinaire que la simplicité de sa conversation. Il n'avait pas le moindre sentiment des convenances : il parlait de choses qui, depuis le temps du paradis terrestre.

front quelques rayons de sa lumière divine pour m'éclairer dans ce séjour de doute et d'obscurité.

Philaléthès. — En vous écoutant, je vous l'avoue, je me suis quelquefois surpris à regretter que vous n'ayez pas poursuivi une carrière sociale, soit dans le barreau, soit dans la politique. Doué comme vous Tètes (permettez-moi de l'avouer) d'une si rare intelligence, les grandes distinctions auraient rapidement couronné vos travaux.

L'Inconnu. — Pour moi, il n'existe pas d'honneur plus grand, ni de distinction plus désirable que ceux dont la science honore ses élus. Je n'ai pas assez de l'aigle dans mon caractère pour prendre mon essor vers les éminences du monde social, et bien certainement je n'ai pas assez du reptile non plus pour chercher à faire une ascension facile, en choisissant des sentiers détournés.

n'avaient jamais fait, entre hommes, l'objet d'une conversation devant des personnes de l'autre sexe. »

« Ôay-Lussac avait l'esprit vif, ingénieux et profond; il unissait une grande activité à une grande facilité de manipulation. Je le placerais volontiers à la tête des chimistes vivants de France. » — Gay-Lussac avait alors, à onze jours près, le même âge que H. Davy; ils étaient nés tous deux en décembre 1778. — C'est ainsi que, dans son passage en France, Davy s'intéressa à esquisser le portrait des savants ses contemporains, c F.

LES CARRIÈRES SCIENTIFIQUES. 29o

Eubathès. — Je m'étonne souvent que des hommes de fortune et occupant un rang supérieur dans la société ne s'occupent pas d'études philosophiques. Une carrière de ce genre offre un chemin charmant aux distinctions et aux honneurs, tracé par des services réels rendus à ses semblables. Certes, c'est une carrière qui ne donne peut-être pas une renommée aussi populaire que l'éloquence de la tribune; ipais la gloire qui en résulte est permanente, et survit toujours aux goûts de la mode comme aux caprices du vulgaire. Dans l'histoire de l'Angleterre on trouve, depuis deux siècles, les noms aristocratiques de Boyle, Cavendish et Howard : noms de la plus haute noblesse, mais rendus plus illustres encore, et surtout plus mémorables, par leurs grands travaux; mais aujourd'hui on chercherait vainement à trouver des savants dans les rangs de l'aristocratie. Aussi est-il rare de voir la science étudiée avec la dignité qu'elle mérite; les hommes qui s'y consacrent sont trop souvent obligés de s'en servir comme moyen de vivre, et la gardent parfois dans l'ambition de faire fortune plutôt que pour la gloire. Sur cinquante brevets d'invention, en est-il un qui cache une véritable découverte ?

Philalémès. — Le récit que vous nous avez

déjà fait sur votre personne prouve que la chimie a été votre science de prédilection. Eh bien ! permettez-moi de vous dire que voilà ce que je ne comprends pas. Les mathématiques transcendantes et la physique me semblent offrir des sujets de contemplation d'une nature beaucoup plus élevée. Et si Ton considère la chimie dans ses résultats pratiques, elle ne me paraît mériter qu'une très -médiocre admiration, car elle n'est guère qu'une affaire de boutique à l'usage de la pharmacie ou de la cuisine.

EuBATHÈs. — Je me trouve disposé à vous aider dans votre attaque contre l'étude favorite de notre ami, — quand ce ne serait que pour le provoquer à la défendre. Je serais charmé, au fait, que notre assaut contre sa chère science l'excitât quelque peu à en faire l'apologie, afin que nous puissions jouir, en gladiateurs littéraires, des jeux de son éloquence, et de son habileté pour la défense de cette science.

L'Inconnu. — Eh bien ! je n'y vois pas d'objection. Que ce soit un jeu chevaleresque ! Ne combattons qu'avec des fleurets; quant à moi, je prends soin de moucheter le mien d'un bouton de velours. Vous auriez la prétention, mon cherPhilaléthès, d'abaisser la chimie, et de réduire son

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étude pratique à la boutique du pharmacien ou à la cuisine. Le premier usage dont vous l'accusez là, celui de l'apothicaire, est d'une utilité contestable, j'y veux bien consentir ; mais quant à son application à l'art culinaire, ce serait certainement là'une qualité solide et fondamentale. J'avoue que, si je vous croyais sérieux dans ce que vous venez de dire tous deux, je prendrais votre boutade pour une mauvaise plaisanterie, et je n'y répondrais pas. Mais vous avez voulu rire ; c'est différent. Causons. Je serais heureux d'avoir à ma disposition une plus grande somme d'éloquence; mais le sujet est assez intéressant par luimême pour éveiller toutes les forces de notre esprit.

Généralement on regarde le magnifique état de la civilisation moderne comme le résflltat des tra- ■ vaux accumulés du talent et de l'habileté des hommes, pendant une longue série d'âges. Mais on ne se donne pas la peine de définir ce qui a été fait par des branches différentes de l'industrie et de la science. C'est ordinairement aux hommes d état et aux guerriers qu'on attribue la plus grande partie de l'œuvre ; mais ils ne le méritent guère ; car, entre nous, leur action sur le progrès est bien médiocre, pour ne rien dire de moins.

La civilisation a eu pour origine la découverte de quelques arts utiles, par lesquels l'homme améliora sa situation naturelle primitive. La nécessité ou le désir qu'il éprouva de conserver et de perfectionner cet état amena des lois et des institutions sociales. La découverte de certains arts spéciaux donna une supériorité à quelques peuples particuliers, et l'amour du pouvoir les porta à employer cette supériorité pour subjuguer les peuples voisins, qui apprirent leurs propres arts, et finalement adoptèrent leurs mœurs. Or, on peut soutenir que l'origine, aussi bien que le progrès de l'état social, se basent l'un et l'autre sur les inventions de la chimie et de la mécanique primitives.

Aucun peuple n'est jamais arrivé à quelque degré de perfectionnement dans ses institutions, sans avoir eu en sa possession les principaux arts utiles et même le luxe. Unç comparaison entre le sauvage et l'homme civilisé démontre le triomphe de la philosophie chimique et mécanique , et montre dans la science progressive, non-seulement la cause du progrès physique, mais éventuellement aussi celle de la morale. Considérez un instant la condition de l'homme dans le plus bas état que nous lui connaissions.

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