LA SCIENCE, ORIGINE DES ARTS
divine, lorsqu'il reçoit et qu'il répand ainsi le souflle de la vie dans l'œuvre de la civilisation ?
Eubathès. — Vraiment vous parlez plus en poëte qu'en chimiste, vous vous enthousiasmez comme si vous étiez à la chaire ou à la tribune. Mais donnez-nous, je vous prie, quelques détails exacts, quelque information spéciale enfin, des preuves de ce que vous avancez. Ce que vous attribuez aux arts chimiques et mécaniques, nous pourrions avec autant de raison l'attribuer aux beaux- arts, aux lettres, au progrès poli tique, et à toutes ces inventions auxquelles président Minerve et Apollon plutôt que Vulcain.
L'Inconnu. — Alors je serai plus explicite. Vous admettrez que de rendre les peaux insolubles dans l'eau, par des combinaisons tirées des principes astringents de certains végétaux, est une invention chimique, et que, sans cuir, nos chaus-
sures, nos voitures et nos équipages seraient trèsmal faits. — Vous me permettrez de dire que le blanchissage et la teinture de la laine, de la soie, du coton et du chanvre sont des procédés chimiques, et que leur transformation en diverses étoffes est une invention mécanique. — Vous ne nierez pas maintenant que le travail du fer, du cuivre, de l'étain, et du plomb, avec tous les autres métaux,
et leurs combinaisons en alliages différents, dont sont composés presque tous les outils nécessaires au menuisier, à l'ébéniste, au maçon, au forgeron, etc., ne soient des inventions chimiques. — La presse môme, à laquelle je suis disposé à attribuer autant d'influence que tous le voulez^ ne pourrait pas exister dans un état perfectionné sans agent métallique. — La combinaison des alcalis, du sable de certaines terres, et des silex par lesquels on obtient le verre et la porcelaine, est un procédé chimique. — Les couleurs dont l'artiste se sert pour reproduire la ressemblance des objets naturels viennent de la chimie. — Bref, dans chaque département des arts et de l'industrie, l'influence de cette science se manifeste ; et on peut voir dans la fable de Prométhée, prenant la flamme du ciel pour animer sa statue, un emblème de l'œuvre du feu dans son emploi chimique pour créer l'activité et presque la vie de la société civilisée.
Philaléthès. — Il me semble que vous attribuez à la science ce qui, en un grand nombre de cas, n'est. que le résultat du hasard. La plupart des arts utiles, que vous appelez chimiques, ont été inventés et perfectionnés sans ces vues raffinées, et sans système scientifique . Lucrèc e attrib ue la découverte de la fusion des métaux au hasard. Le contact
d'un crustacé fit observer qu'il rendait un liquide pourpre : de là vint la teinture renommée de la pourpre de Tyr. On vit la terre se durcir au feu, et voilà l'invention des briques, ce qui amena comme conséquence naturelle à la découverte de la porcelaine. Le verre même, la plus parfaite et la plus belle de ces substances que vous nommez chimiques est dû, dit-on, au hasard. Théophraste nous raconte que quelques marchands faisantleur cuisine sur des plaques de soude ou de natrum, près l'embouchure de la rivière Bélus, observèrent qu'une substance dure et vitreuse se formait sur les points où le natrum en fusion s'écoulait dans le sable.
L'Inconnu. — J'admets assez volontiers que le hasard ait eu autant de part à l'origine des arts qu'au progrès des sciences. Mais c'est par des , procédés et des expériences scientifiques que ces résultats accidentels ont été rendus véritablement applicables aux usages ordinaires de la vie. Outre cela, il faut un certain savoir pour comprendre et saisir les faits que le hasard a fait naître. Il est certain que dans les feux de l'ancien temps, aussi bien qu'aux âges plus modernes, des substances alcalines se sont trouvées fondues ensemble avec du sable sur la terre durcie; cependant, pendant des
. siècles entiers après ladécouverte du feu, la fabrique du verre et de la porcelaine resta inconnue, jusqu'à ce que quelques hommes d'un talent supérieur aient su en profiter, en appliquant des combinaisons scientifiques non remarquées jusquelà. 11 convient à la paresse de ces esprits qui ne font jamais l'essai de rien, et qui ne réussiraient pas même en essayant, d'attribuer au hasard ce qui appartient au génie. Des hommes de ce caractère prétendent parfois que la découverte de la loi de gravitation est due au hasard, et répètent la légende de la chute dune pomme, dans le jardin de Newton, présentée comme cause de la découverte. Autant, vaudrait supposer que l'invention du calcul différentiel et intégral, ou les merveilles architecturales de Saint-Pierre de Rome, ou les miracles de l'art, tels que le Saint Jean de Raphaël et Y Apollon du Belvédère ', sont des résultats accidentels, des combinaisons du hasard.
Le progrès des arts, depuis leur état primitif jusqu'à leur plus grand perfectionnement, est du à la méthode expérimentale. La science n'est, en effet, autre chose que le sens commun raffiné, et se base sur l'observation des faits déjà connus pour obtenir des faits nouveaux. On sait que les terres jaunes deviennent rouges au feu ; une
terre calcaire rend le silex fusible, — fait utilisé par ceux qui ont perfectionné la faïence. La découverte du fer a été faite mille ans au moins avant qu'on ne le rende malléable; et, d'après ce que nous apprend Hérodote sur cette découverte, on ne peut douter qu'elle n'ait été développée par un ouvrier instruit dans l'art des métaux. Yitruve nous informe que le céruleum, couleur composée de cuivre, qui se montre en sa perfection dans les vieux tableaux des Grecs et des Romains, aussi bien que sur des momies égytiennes, fut découvert par un roi d'Egypte. Il y a donc tout lieu de croire que ce n'a pas été le résultat accidentel de combinaisons fortuites, mais celui d'expériences ayant pour but la production ou le perfectionnement des couleurs. Parmi les philosophes anciens, plusieurs découvertes sont attribuées à Démocrite et à Anaxagore, et, quant aux arts chimiques, l'histoire rapportée par Plutarque des inventions d'Àrchimède montre combien l'effet de la science est manifeste dans la puissance créatrice.
Si nous arrivons aux industries des temps modernes, nous trouvons que le raffinage du sucre, la préparation du nitre, la fabrication des acides, des sels, etc., sont autant de résultats de
la chimie pure. Prenons la poudre à canon pour exemple : nul autre qu'un homme appliqué à diversifier ses procédés d'une manière infinie, et guidé par l'analogie, ne saurait être arrivé à une découverte semblable. Consultez les livres des alchimistes, et alors vous aurez une idée des expériences. Quoique ces hommes aient été guidés par des vues fausses, il n'en est pas moins vrai qu'ils ont fait des recherches fort utiles. Lord Bacon les a comparés avec exactitude à l'agriculteur, qui, tout en cherchant quelque trésor imaginaire, fertilise le terrain. On peut aussi les comparer à ceux qui, en cherchant de l'or, trouveraient les fragments d'une belle statue. Séparément ces morceaux n'ont aucune valeur, et c'est ainsi que les jugent ceux qui les trouvent; mais, du moment où ils sont rassemblés par la main de l'artiste, ils constituent un objet merveilleux et sont dignes de conservation.
Remarquez le progrès des arts depuis qu'ils ont été éclairés par un système de science, et observez avec quelle rapidité ils ont avancé. La machine à vapeur elle-même , dans sa forme la plus grossière, fut le résultat d'une expérience chimique. Pour son état perfectionné, elle de- , manda l'application des principes les plus abstraits
de la chimie et de la mécanique ; et cet ingénieux savant, qui a donné cette puissance merveilleuse au monde civilisé, fut amené aux grandes améliorations qu'il y a apportées par les découvertes d'un esprit ingénieux sur la chaleur absorbée lorsque l'eau se transforme en vapeur, et sur la chaleur émise lorsque la vapeur retourne à l'état liquide.
Ici, l'observateur le plus superficiel est forcé d'admettre un triomphe de la science ; car, quelle impulsion surprenante n'a pas été donnée par cette invention aux arts et aux fabriques du monde? Combien n'a-t-elle pas développé les vraies ressources de chaque pays? Faisant l'ouvrage de mille mains, les pouvoirs d'une population laborieuse sont centuplés par cette machine, qui reçoit ses éléments vitaux des entrailles de la terre. Des opérations, jadis pénibles, rudes et malsaines, sont par sa puissance accomplies avec régularité et constance, en même temps qu'elles assurent par surcroît une exactitude inconnue aux entreprises des fabricants. De plus, les inventions en rapport avec la machine à vapeur ont à la fois diminué le travail du corps, et ont tendu à augmenter les pouvoirs et les ressources intellectuelles. Adam Smith a observé, avec raison, que
les fabricants sont toujours plus ingénieux que les cultivateurs, et que les fabricants qui se servent de la mécanique seront probablement toujours plus ingénieux que cçux qui se servent de la main-d'œuvre.
Vous avez présenté à tort la porcelaine comme une découverte du hasard. Les perfectionnements inventés en Angleterre, en France et en Allemagne, ont été le résultat des expériences chimiques. Les fabriques de Sèvres et de Dresde ont été l'œuvre des hommes de science ; et c'est en multipliant ses recherches chimiques que Wedgwood a pu produire, à un prix si modéré, ces belles imitations des vases antiques, qui sont à la fois supérieurs quant à la solidité et au perfectionnement des matériaux, et d'une haute valeur pour l'élégante variété et le goût délicat de leurs arrangements et de leur forme.
Dans un autre genre d'invention , l'usage du conducteur électrique fut une combinaison purement scientifique, et la grandeur delà découverte du savant Américain n'eut d'égale que l'application heureuse qu'il en fit immédiatement. Il serait facile, à notre époque, de signaler des cas nombreux, où un progrès immense et des effets avantageux en rapport avec le bien-être, le bonheur
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et même la vie de nos semblables, ont été le résultat des combinaisons scientifiques. Mais je n'ose le faire, dans la crainte de paraître me poser en juge des œuvres des savants contemporains, dont les recherches Sont -connues et les travaux respectés, et qui recevront plus tard les louanges que leurs collaborateurs hésitent à leur rendre.
Ecbathès. — Nous admettrons que vous avez montré que, dans bien des cas, l'utilité des recherches scientifiques est en rapport avec le progrès des arts utiles. Mais, en général, les principes de la chimie sont suivis, et les expériences faites, sans aucun but utile; et Ton fait grand bruit quand on découvre un nouveau métal, ou qu'on dégage quelque loi abstraite relative aux phénomènes de la nature. Cependant, dans toute la variété des substances nouvelles, il n'y en a eu qu'un très-petit nombre qui aient rendu quelques services, même très-insignifiants, et le plus grand nombre n'ont eu aucune application. Maintenant, quant atix œuvres de science considérées en elles-mêmes, il serait difficile de montrer qu'un véritable bienfait soit résulté de leur découverte ou de leur extension. La science théorique n'ajoute qu'un médiocre honneur à une carrière qui, tout en étant profitable, ou en donnant
de grands profits, n'a pas été plus utile pour cela à la société. Le simple artisan ou le manufacturier a fait plus pour le monde que le savant théoricien. D'ailleurs, il m'a toujours paru qu'il est dans la nature de la science Chimique d'encourager la médiocrité, et d'attacher de l'importance à des choses insignifiantes. De très-modestes travaux chimiques semblent donner une prétention au.
titre de savant. Ainsi, avoir dissous quelques grains de craie dans un acide quelconque, ou avoir démontré qu'une pierre inutile contient certains ingrédients connus, ou avoir prouvé que la matière colorante d'une fleur est soluble dans un acide et non pas dans un alcali, a été considéré comme un fond suffisant pour une renommée chimique !
Je me rappelle avoir autrefois commencé à suivre ûn cours de chimie et à lire des revues contenant des articles sur des produits éphémères de cette science : je ne fus point satisfait de la nature des évidences données par le professeur, et je .fus, à parlèr franchement, dégoûté de ces séries d'expériences qui étaient mises en avant en certains mois pour être renversées le mois suivant. Au mois de novembre, on proclamait un certain acide zingiberique, lequel acide, au mois