‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 136 sur 145 · POLA · texte numérisé non relu

POLA

création sublime de Fart. Nous visitâmes avec intérêt les ruines de l'arc de triomphe et des anciennes constructions de la civilisation romaine d'autrefois, monuments mémorables de la splendeur impériale. L'extérieur magnifique de l'amphithéâtre ne s'harmonise plus avec les murs nus et dégarnis de l'intérieur. En visitant cet intérieur, nous remarquâmes qu'il ne possède point de ces sièges de marbre solides et opulents, tels que ceux dont est orné l'amphithéâtre de Vérone. Cette réflexion nous amena à conjecturer que, dès l'époque de la construction, toute l'arène et les places disposées pour les spectateurs ont dû être construites en bois. Leur disparition complète nous amena aussi à réfléchir sur les causes de la destruction de tant d'ouvrages dus au génie primitif des antiques nations. Ainsi, peu à peu, notre conversation se fixa sur le sujet spécial du temps et de son influence sur toutes choses. Je fis la remarque que, dans nos abstractions métaphysiques, nous rapjportons au temps les changements et la destruction des formes matérielles, mais qu'il doit exister dans la nature des lois physiques qui produisent ces changements; et je priai mon ami l'Inconnu de nous donner, en sa qualité de savant chimiste, son opinion perle.

sonnelle sur ce sujet. Si la science humaine, ajoutai-je, découvre le principe de la décadence des choses, ne serait-il pas possible que Fart humain puisse aussi trouver un moyen de consacrer et de rendre immortelles quelques-unes des œuvres qui, par leur perfection, paraissent surtout destinées aux âges à venir?

L'Inconnu. — C'est un vaste sujet d'étude, que celui de l'opération du temps philosophiquement considéré. Un grand philosophe a dit que le seul moyen pour l'homme de commander à la nature, c'est d'obéir à ses lois; or, dans ces lois, le principe du changement est en même temps le principe de la vie. Sans la ruine, il n'y a point de reproduction ; et toutes choses appartenant à la terre, soit dans l'état primitif, soit modifiées par l'art humain, sont soumises à certaines lois immuables de la destruction, lesquelles sont aussi permanentes et aussi universelles que celles qui régissent les mouvements planétaires. Autant que notre expérience peut en juger, la gravitation est une propriété qui appartient universellement à la matière, et c'est la première cause et la plus générale du changement sans cesse accompli dans notre système terrestre. — Pendant qu'elle conserve la grande masse du globe dans

son état uniforme, qu'elle produit à la surface un grand nombre d'altérations dues à son influence, l'eau, élevée à l'état de vapeur par la chaleur solaire, est précipitée dans l'atmosphère sous l'influence des courants froids ; la gravitation la fait ensuite redescendre à la surface, et c'est dans cette loi qu'elle puise l'origine de sa force mécanique. Tout ce qui est élevé au-dessus du globe terrestre, soit par l'effet de la végétation, soit par l'effet de la puissance de la vie animale, soit par les efforts de l'homme, tend constamment, par la gravitation, à retomber vers le centre commun de l'attraction. La forme des monuments, et ceux de la nature comme ceux de l'homme, entre comme premier élément dans les conditions de leur durée. Ainsi, par exemple, la grande cause de la durée des pyramides au-dessus de toute autre forme réside dans leur adaptation plus complète à résister à la force de la gravitation. Les arcs, les colonnes, ies constructions verticales, sont exposés à tomber, lorsqu'une dégradation s'opère dans la partie inférieure par des causes ou chimiques ou mécaniques. Les formes établies à la surface du globe sont garanties contre l'influence de la gravitation, tantôt par l'attraction de la cohésion, tantôt par l'attractioh chimique ; mais si toutes

leurs parties gardaient la liberté d'être mises en mouvement, elles seraient toutes nivelées par la puissance de la gravitation, et le globe repren-" drait sa forme géométrique de sphéroïde uni aplati aux pôles. L'attraction de la cohésion, c'està-dire l'attraction chimique, dans son état le plus énergique, n'est pas exposée à être détruite par la gravitation ; mais celle-ci aide l'œuvre générale des agents des autres causes de ruine. Toute espèce d'attraction tend pour ainsi dire à produire le repos, une sorte de sommeil éternel dans la na^ ture.

L'attraction a pour antagoniste une autre grande puissance : la chaleur. Par l'influence du soleil, le globe est exposé à de grandes variations de température ; une augmentation de chaleur dilate les corps, et une diminution de chaleur les resserre. Les variations de calorique font passer certains éléments de la matière à l'état fluide ou élastique, transforment les fluides en solides et les solides en fluides ; tous ces phénomènes sont en rapport avec les altérations qui amènent la destruction des corps. Il n'est pas probable que la dilatation ni la condensation d'un solide par l'augmentation ou la soustraction delà chaleur puissent avoir pour effet de détacher ses parties ; mais si,

dans ces parties, il existe de l'eau, alors son expansion tend, soit en passant à l'état de vapeur, soit en se congelant, non-seulement à diminuer la cohésion des molécules solides, mais encore à les séparer en morceaux. L'eau possède, comme vous savez, une propriété bien remarquable, celle de se dilater par le refroidissement au moment de passer à l'état de glace. Cette propriété particulière est une grande cause de destruction dans les pays du Nord ; car, là où la glace se forme dans les fentes ou les cavités des pierres, aussitôt que l'eau qui a pénétré le ciment vient à se congeler, son expansion agit avec la force d'un levier pour la destruction et la séparation des parties des corps.

Ainsi, l'attraction de la terre , d'une part, a pour effet d'abattre les hautes constructions et de niveler le sol ; la chaleur solaire, d'autre part , a pour effet de modifier à chaque instant l'eau emprisonnée dans les corps et d'amener également une lente désagrégation.

Maintenant, l'eau est douée d'une immense force mécanique.

Les manifestations mécaniques de l'eau qui tombe des nuages, la pluie, la grêle et la neige, sont loin d'être sans effet dans leur descente de l'atmosphère ; car, en tombant sur les corps

solides, les gouttes d'eau, les flocons de neige et surtout les grêlons agissent constamment en faveur de la destruction. Une substance légère et fragile dont la masse est animée par un mouvement intense peut détruire une substance beaucoup plus dure. Le glacier par son mouvement réduit en poussière la surface du rocher de grauit, et les torrents alpestres, qui prennent leur source sous les glaciers, sont toujours troublés à leur origine par les particules de roches et de terre issues du point où le glacier se fond. Le torrent qui creuse son lit et lui donne lentement une profondeur étonnante 1 explique clairement l'œuvre mécanique de l'eau, quoique ses effets soient fort accrus par les matières solides qu'il charrie. Une pierre anguleuse déplacée avec le temps s'arrondit et trouve une excavation profonde dans laquelle elle se loge. La pluie, qui coule en torrent aux côtés d'un monument, charrie avec elle la poussière siliceuse et le sable que le vent y a déposé, et agit sur les changements, selon la même loi, mais sur une échelle infiniment moins étendue

4 . Ces curieux effets mécaniques de l'eau sont surtout visibles en Suisse, par exemple à la gorge de la Tamina, au glacier du Grindenwald, et au cours de la Lutschine, qui descend du massif de la Iungfrau à, Interlaken. c. p.

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