‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 137 sur 145 · PUISSANCE DESTRUCTIVE DES PLUIES · texte numérisé non relu

PUISSANCE DESTRUCTIVE DES PLUIES

que précédemment. Les monuments de l'ancienne Rome ont été exposés non-seulement à l'influence constante des pluies, mais encore à celle du Tibre même qui, gonflé par les eaux des montagnes Sabines et des Apennins, est souvent entré dans la cité; il est rare qu'il se passe un hiver sans que l'arène du Panthéon ne soit remplie d'eau, et que la haute coupole ne s'y mire comme dans un lac sans rides. Les monuments de l'Égypte sont peut-être les plus anciens et les plus durables qui soient sur la terre; or, dans ce pays, la pluie est presque inconnue. Enfin, toutes les causes de dégradation en rapport avec l'agent aquatique agissent plus fortement dans les climats tempérés que dans les pays tropicaux, et là surtout où sont les plus grandes inégalités de la température.

Ainsi donc, la pluie est une cause permanente de destruction pour les monuments de la nature et cte l'homme, et son action est naturellement variable, selon les quantités de pluie moyenne de chaque contrée. Cette puissance destructive des pluies est encore renforcée par les autres effets mécaniques de l'eau, tels que les débordements des fleuves et le cours des torrents.

Aux causes générales qui précèdent, j'ajouterai de suite les météores.

Les effets mécaniques de l'air consistent principalement dans l'action des vents, qui ont leur part dans les opérations de la gravitation, et dans le dégât causé par la poussière, le sable, les cailloux et l'eau atmosphérique. Ces effets (si ce n'est dans le cas d'un édifice renversé par une tempête) sont généralement imperceptibles après des jours ou même des années ; cependant un faible courant d'air qui charrie le sable siliceux du désert, ou la poussière d'un chemin pendant des siècles contre une construction, tend à endommager définitivement cette construction : car avec une durée illimitée une cause extrêmement petite finit par produire un très-grand effet.

Peut-être puis-je ajouter aussi à ces différentes causes de modifications incessantes dans l'aspect de la terre les effets de l'électricité.

La puissance mécanique de l'électricité est encore peu connue; cependant on a déjà pu observer maintes fois la puissance formidable de l'éclair. On l'a signalée en particulier sur les grands monuments de l'antiquité, par exemple au Colisée de Rome, dans lequel naguère encore un orage emporta un fragment de marbre du haut d'une des arcades de cet antique édifice, et y pratiqua une déchirure verticale mesurant plusieurs

pieds de diamètre. Toutefois, quoique les effets chimiques de l'électricité soient excessivement lents et graduels, ils sont encore beaucoup plus puissants dans la grande œuvre do la destruction. Et tenez ! puisque nous devons consacrer cette promenade à nous entretenir de nos recherches mutuelles sur les satellites du temps, je vais maintenant vous développer mon opinion sur l'action permanente de l'électricité dans la nature.

Elbathès. — Une remarque, cher maître.

L'examen du sujet ne serait-il pas plus facile, et vos explications des phénomènes ne se présenteraient-elles pas dans un ordre plus complet, si vous commenciez par établir une distinction entre les causes mécaniques des changements et les causes chimiques, et si d'un autre côté vous exposiez premièrement les causes et ensuite leurs effets?

L'Inconnu. — L'ordre que j'ai adopté n'est pas très-éloigné de celui que vous m'indiquez. Peutêtre ai-je eu tort de traiter d'abord delà gravitation, car cet agent emprunte presque tous ses pouvoirs aux opérations des autres causes. Cependant, après la remarque que vous venez de me faire, je modifierai un peu mon plan, lequel du reste n'était pas prémédité, et si vous le vou-

lez, nous considérerons de suite l'influence chimique de l'eau, puis celle de l'air, et enfin celle de l'électricité. Observons d'abord que la température joue un rôle dans toute espèce d'action chimique. Mais, à moins qu'on n'attribue les volcans et les tremblements de terre directement à ce pouvoir, il n'a aucun effet chimique (en tant que simple chaleur) dans les changements dus au temps. -Toute fois ses opérations, qui sont très-importantes dans le cycle des métamorphoses, sont aidées ou mises en activité par celles des autres agents.

L'une des influences les plus capitales et les plus destructives de l'eau est due à sa faculté de tout dissoudre, faculté qui acquiert son maximum d'intensité lorsque sa température est la plus haute. L'eau est capable de dissoudre dans des proportions plus ou moins grandes la plupart des corps composés, et les substances calcaires et alcalines des pierres sont particulièrement accessibles à cette espèce d'opération. Quand l'eau contient de l'acide carbonique en dissolution, ce qui est toujours le cas lorsqu'elle est précipitée de l'atmosphère, sa faculté de dissoudre le carbonate de chaux est remarquablement accrue, et dans le voisinage des grandes villes, où l'atmo-

sphère contient ce principe en fortes proportions, l'influence dissolutive de la pluie sur le marbre peut devenir très-grande. On remarque facilement les effets de cette influence au muséum de Londres sur les statues de marbre qui jadis ornaient l'extérieur du Parthénon; il suffit de les examiner pour se convaincre qu'elles ont singulièrement souffert de cette cause; et puisque cet effet est si actif même dans l'atmosphère pure et le climat tempéré d'Athènes, il doit à plus forte raison exister à un plus haut degré dans le voisinage des autres grandes villes d'Europe où, par l'action des cheminées et des foyers, l'acide carbonique se produit en immenses quantités 1 . Les substances métal-

i . On trouve à Paris un exemple remarquable des effets de la pluie sur les monuments exposés depuis longtemps à cet agent atmosphérique si intense sous nos latitudes. Il suffit de faire l'ascension toujours agréable et toujours instructive des tours Notre-Dame. Le côté sud des tours a été lentement vermoulu, en quelque sorte, par le ver rongeur de l'atmosphère parisienne; les sveltes colonnes de leur élégante architecture, les figures bouffies comme les contorsions grimaçantes des noires gargouilles, toutes les pierres jadis sculptées et polies comme du marbre, sont aujourd'hui rongées par la pluie et le soleil. Ce spectacle, du haut de cet antique monument de la foi chrétienne, s'ajoute à la contemplation historique du passé pour donner un air particulier de vénération aux tours silencieuses.

liques, telles que le fer, le cuivre, le bronze, l'airain (ou le cuivre jaune), letain et le plomb, soit qu'elles existent dans les pierres, ou soit qu'on les emploie dans les constructions, sont sujettes à être corrodées par l'eau qui contient en solution les principes de l'atmosphère. Il est permis d'ap- , • peler poétiquement la rouille et la corrosion des qualités du temps, mais en réalité ces effets proviennent du pouvoir oxydant de Veau, laquelle en fournissant l'oxygène en un état de dissolution et de condensation donne aux métaux la faculté de former des combinaisons nouvelles.

Toutes les substances végétales exposées à l'eau et à l'air sont destinées à la ruine. La vapeur d'eau en suspension dans l'air est attirée par le bois,

On nous a souvent exprimé la pensée que cette dégradation des vieux murs était due à l'influence de la lune. Cette explication nous paraît être un préjugé. La lune se lève à l'est comme le soleil, vient planer au sud, passe au méridien comme lui, et descend à l'ouest comme lui. On ne peut isoler son influence de celle du soleil. Tout édifice exposé à l'influence lunaire est absolument exposé de la môme façon à l'influence solaire. Or, comme il est certain que l'action solaire est incomparablement plus intense que l'influence de la lune, on doit attribuer les dégradations dont il s'agit à l'action solaire sur les surfaces mouillées par la pluie, qui généralement elle-même est poussée par un vent du sud. c. p.

réagit lentement sur ses fibres, et amène à sa décomposition, ou prépare ses éléments constitutifs à former des combinaisons nouvelles. 11 résulte de là, qu'il ne reste plus aucun des édifices anciens qui datent de plus de mille ans, si ce n'est ceux qui furent construits en pierre, comme le Panthéon de Rome, et le tombeau de Théodoric à Ravenne, dont la coupole est composée d'un seul bloc de marbre. Les tableaux grecs, qui furent peints, d'après ce que Pline nous rapporte, sur le pin de la Méditerrannée, ont dû leur destruction non pas au changement des couleurs, ni à l'altération du fond calcaire sur lequel elles furent posées, mais à la ruine des plaques de bois même. Parmi les substances dont on se sert dans la construction, le bois, le fer, Tétain et le plomb sont les plus accessibles à être ruinés par l'opération de l'eau; vient ensuite le marbre quand il est exposé à son influence sous forme de pluie. Le cuivre, le cuivre jaune , le granit, la siénite et le porphyre sont plus durables. Cependant, dans les pierres, la solidité dépend beaucoup de la nature de leurs parties constitutives. Lorsque le feldspath des roches granitiques contient peu d'alcali, ou de terre calcaire, c'est une pierre très-durable. Mais quand le granit, le porphyre, la siénite ou le

feldspath contiennent une quantité notable de matière alcaline, ou que le mica, le sehorl ou la cornéenne renferment du protoxyde de fer, Faction de l'eau contenant l'oxygène, et de l'acide carbonique sur les éléments ferrugineux, tend à produire la désagrégation de la pierre. Le granit rouge, la siénite noire et le porphyre rouge d'Egypte, qu'on voit à Rome dans les obélisques, les colonnes, et les sarcophages, sont les plus durables des pierres composées; mais les granits gris de Corse et de l'île d'Elbe sont très-accessibles aux altérations ; le feldspath contient beaucoup de matière alcaline, et le mica et le sehorl beaucoup de protoxyde de fer. Un exemple remarquable de la destruction du granit s'offre dans la tour penchée de Pise ; tandis que les colonnes de marbre de la base restent presque sans la moindre altération, celles de granit ont perdu une grande partie de leur surface, qui s'écaille continuellement, et laisse voir partout les taches causées par la formation du peroxyde de fer. Le kaolin , ou terre dont on se sert dans la plupart des pays où l'on fabrique de la porcelaine fine, est ordinairement le produit du feldspath du granit décomposé par la dissolution et le détachement des par* ticules alcalines.

Page 1