‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 32 sur 145 · LE COLISÉE · texte numérisé non relu

LE COLISÉE

posé est .en harmonie avec l'immensité de l'édifice. A l'aspect de tels vestiges, comment s'étonner qu'un peuple qui construisit de tels ouvrages pour ses plaisirs et ses jeux de chaque jour ait eu en sa possession la force, l'infatigable énergie et la persévérance suffisantes pour le rendre capable de la conquête du monde? Les Romains paraissent toujours avoir formé leurs plans et établi leurs combinaisons comme si leur puissance eût dû être hors de l'atteinte des événements, indépendante de l'influence du temps, et fondée pour une durée sans limites — pour l'éternité ! »

A ces idées, à ce retour de la pensée vers la puissance romaine, Aiiïbrosio répliqua dans les termes suivants : « L'aspect de ce merveilleux monceau de ruines est si pittoresque, qu'il est impossible de regretter son état de décadence. A cette époque de l'année, les teintes de la végétation sont en harmonie avec celles de ces épaisses murailles démantelées. Gomme tout le paysage s'accorde dans ce même ton ! Les restes du palais des Césars et des salles dorées de Néron apparaissent là-bas dans le lointain. On croirait que leurs tours grises et écroulées, et que ces arches antiques couvertes de mousses sont soutenues par une végétation en décadence elle-même. Là, rien

ne marque l'existence de la vie, si ce n'est les quelques pieux dévots, qui errent de station en station dans cette arène, s'agenouillant devant la croix, et démontrant à notre siècle le triomphe d'une religion qui subit en ce même lieu, dans la première période de son existence, l'une de ses plus sévères persécutions, et qui cependant a étendu, depuis, sa protection sur ce qui reste de cet édifice au milieu duquel on essaya de l'étouffer dès sa naissance. Sans l'influence du christianisme, en effet, ces ruines majestueuses eussent été renversées dans la poussière. Après avoir vu piller leurs plombs et leurs fers par les barbares, Goths et Vandales, et leurs pierres même volées par les princes romains (les Barberini), elles doivent ce qui reste de leurs reliques à l'influence sanctifiante de cette foi qui a préservé pour le monde tout ce qui en était digne; foi sublime à laquelle nous devons non-seulement les arts et la littérature, mais encore les vertus qui constituent la nature progressive de l'intelligence, et ces institutions qui ont créé dans la civilisation chrétienne la condition morale du bonheur en ce monde et l'espérance d'une immortalité heureuse dans l'autre.

« Appartenant à la foi de Rome, je puis ajouter

que la conservation de ce monument, par l'effet sacré de quelques croix plantées çà et là, est en quelque sorte miraculeuse. Quel contraste l'état actuel de cet édifice, joint à nos sentiments religieux devant Rome, et à nos ferventes espérances, noffrè-t-il pas avet son ancienne destination, lorsqu'il servait à exhiber au peuple romain la destruction des hommes par des bêtes sauvages, ou par des hommes plus féroces encore ; lorsque ce vaste amphithéâtre avait pour mission de donner à l'instinct de la cruauté une horrible jouissance, fondée sur une convoitise plus détestable encore, celle de la domination universelle ! Et qui aurait supposé, au temps de Titus, que cette foi, méprisée dans son humble origine, et persécutée à cause de l'obscurité supposée de son fondateur et à cause de ses principes, élèverait un jour un dôme à la mémoire de l'un de ses plus humbles apôtres, dôme plus glorieux que tous ceux qui Turent créés dans l'ancien monde à la gloire de Jupiter et d'Apollon; que cette foi préserverait même les ruines des temples des divinités païennes ; qu'elle éclaterait dans la splendeur et la majesté, consacrant la vérité parmi les monuments de l'erreur, faisant servir les idoles dé la superstition romaine au but le plus sacré, et éle-

iO LA VISION.

vant une brillante et permanente lumière dans la nuit sombre et sans étoiles qui suivit la destruc-» tion du vaste empire ! »

Après ces paroles catholiques, Onuphrio, qui avait parlé le premier, voulut reprendre ses impressions plus indépendante^. « Mes vues sur le sujet, dit-il, sont moins élevées que celles dont notre ami Ambrosio vient de nous donner l'éloqueDte expression. La conservation de ces ruines peut être due en partie aux causes qui viennent d'être décrites; mais ces causes n'ont commencé à opérer que récemment, et le monde romain tombait en ruine avant l'établissement du christianisme à Rome, Sentant différemment sur ces sortes de sujets, j'admire cette vénérable ruine plutôt comme une archive de la destruction du pouvoir du plus grand peuple qui exista jamais, que comme une preuve du triomphe du christianisme ; et je me laisse emporter par une prévision mélancolique vers l'époque où même ce magnifique dôme de Saint-Pierre sera dans un état semblable à celui de ce Colisée ; où ses ruines seront peut-être aussi protégées par la sainte influence de quelque foi nouvelle et inconnue ; où peut-être la statue de Jupiter, qui à présent reçoit le baiser des dévots qui voient en elle l'image de saint Pierre,

Page 1