LE TEMPS ET LA NATURE
— Votre changement de conversation ne m'est pas désagréable, répliqua Onuphrio. Vous nous avez rappelé d'intéressants souvenirs, et vous avez sincèrement exprimé des sentiments solennels quoique humiliants. En de telles heures, en de telles scènes, il est impossiblé de n'être pas frappé du néant de la gloire humaine et de nos œuvres transitoires. Ce monument, l'un des plus grands qui se dressent à la surface de la terre, *fut élevé par un peuple, alors maître du monde, il # a à peine dix-sept siècles. Dans quelques siècles il sera réduit en poussière. Detousles témoignages de la vanité ou du pouvoir de l'homme, qu'ils aient été élevés pour immortaliser son nom ou pour renfermer ses restes ignorés, nul ne saurait revendiquer une durée supérieure à celle d'une centaine de générations ; et il suffit, par exemple, de multiplier par cent la durée de la vie humaine, pour que lels vestiges d'un village et les tombeaux d'un vieux cimetière soient une image fidèle de la mort des nations elles-mêmes. » r v
Ambrosio, auquel l'entretien paraissait importun, nous rappela l'engagement qu'il avait reçu dépasser la soirée chez une dame célèbre, et proposa d'appeler la voiture. Le soleil venait de se coucher ; le spectacle silencieux qui m'envi-
ronnait et mes propres souvenirs me suggéraient des réflexions qui me disposaient peu à la société. Je les priai de garder leur engagement, j'ajoutai que j'avais l'intention de passer une heure dans la solitude des ruines et leur recommandai seulement de me renvoyer la voiture. Ils me laissèrent en faisant des vœux pour que ma fantaisie poétique et mélancolique ne dégénérât pas en un bon rhume, et en me souhaitant la compagnie de quelques-uns des spectres des vieux Romains.
Quand je fus seul, je m'assis, à la clarté de la lune, sur Tune des marches conduisant aux sièges que Ton suppose avoir été les places des patriciens lorsqu'ils venaient assister aux jeux publics du Colisée. La série d'idées à laquelle je m'étais abandonné avant que mes amis m'eussent quitté, poursuivit son cours, avec une énergie et une lucidité que le silence et la solitude de la scène augmentèrent encore. La pleine lune, qui agit toujours, selon moi, avec une influence particulière sur ces sortes de sentiments, leur donna co genre de bizarrerie et de vague sensation <}ue je suppose caractériser dans tous les temps le vrai tempérament poétique.
...11 faut qu'il en soit ainsi, pensais-je en moi-