PRÉLUDE
même; aucune cité nouvelle ne s'élèvera plus sur les doubles ruines de celle-ci; aucun nouvel empire ne sera fondé sur ces débris gigantesques de la gloire des anciens Romains. Le monde, comme l'individu, fleurit dans la jeunesse, s'élève dans la force de l'âge, et tombe avec la vieillesse dans la décadence ; et les ruines d'un empire ressemblent aux formes décrépites d'un individu , avec cette différence que ces ruines gardent de plus quelques restes de beauté dont la nature les gratifie. Le soleil de la civilisation s'est élevé à l'orient, s'est avancé vers l'ouest; et plane maintenant à son méridien. Il est probable que dans quelques siècles on le verra descendre derrière l'horizon du côté du nouveau monde ; l'obscurité couvrira les régions qui furent illuminées par une brillante lumière; des déserts de sable succéderont aux cités populeuses, et là où resplendissent des sillons dorés d'épis lourds et des prairies verdoyantes où paissent de riches troupeaux, on verra s'étendre des marécages solitaires.
C'étaient des images de cette nature que mon imagination évoquait. — Le temps qui purifie et pour ainsi dire sanctifie la pensée, me disais-je, détruit et entraîne le corps dans une entière dé-
crépitude; même dans la nature, son influence paraît toujours dégradante. Les poètes le représentent comme doué d'une jeunesse éternelle, mais parmi ces ruines je ne vois en lui que caducité et je ne distingue aucunes traces de rénovation.
J'avais à peine terminé cette phrase en imagination, que ma rêverie devint plus profonde ; les ruines qui m'environnaient parurent s'évanouir devant mes regards indécis ; la lumière de la lune devint plus intense, et son disque argenté parut répandre Un fleuve de lumière. Eu même temps que les organes de ma vue paraissaient si singulièrement affectés, les sons les plus mélodieux emplirent mon oreille avec une douceur exquise, et cependant avec une puissance plus énergique et plus profonde que la mélodie la plus parfaite et la plus harmonieuse dont mes oreilles aient jamais été bercées. Il me sembla que je venais d'entrer dans un nouvel état d'existence, et j'étais si entièrement abandonné à la nouvelle espèce de sensation que j'éprouvais, que je perdis tout souvenir et jusqu'à la conscience de mon identité.
Tout à coup la musique cessa, mais la brillante lumière continua de m'envelopper, et j'entendis