‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 40 sur 145 · RETOUR VERS LES TEMPS PASSÉS · texte numérisé non relu

RETOUR VERS LES TEMPS PASSÉS

server le blé et à le semer ainsi que les graines et les semences des fruits. Ces arts ne se perdront jamais; une autre génération les verra se perfectionnant; les maisons seront, dans un siècle, plus vastes et plus commodes, les troupeaux plus nombreux, les sillons d'or plus étendus, les marais seront desséchés et le nombre des arbres fruitiers augmenté. Il te sera donné d'autres visions de la succession des âges, mais comme tu es emporté par le fleuve qui descend de la période de la création jusqu'à l'époque actuelle, j'arrêterai seulement ton passage aux points convenables pour que tu puisses observer les événements démontrant les vérités que je veux te faire connaître, et qui te livreront le peu qu'il m'est permis de comprendre dans le plan de l'univers. »

De nouveau l'obscurité s'étendit autour de moi, le même essor m'emporta jusqu'au moment où une scène nouvelle parut s'étendre sous mes regards. Je décrirai cette scène et celles qui lui succédèrent, et je rapporterai les observations dont les accompagna la voix de l'être merveilleux qui paraissait être mon guide intellectuel.

Dans le tableau qui suivit celui du peuple pasteur et agricole, je vis une vaste étendue de plaines cultivées, d'importantes cités assises au bord de

2fi LA VISION.

la mer, ornées de palais, de forums et de temples; des troupes de cavaliers étaient occupées à des exercices militaires ; des galères étaient conduites par les jrames sur l'Océan; les routes se croisant sur le pays étaient couvertes de voyageurs et de véhicules traînés soit par des hommes, soit par des chevaux.

Le Génie prenant la parole : « Tu vois l'état primitif de la civilisation humaine, me dit-il ; les chaumières de la race précédente sont devenues des habitations perfectionnées et spacieuses, des palais et des temples -dans lesquels l'utilité s'est mariée à l'ornement. Les hommes en petit nombre auxquels, comme je l'ai dit plus haut, on doit ces progrès, ont vu leur mémoire couronnée des honneurs divins. Les outils dont se sert cette génération sont uniquement composés de cuivre.

Tu vois des hommes parlant aux foules qui les environnent, et d'autres qui distraient la foule en chantant ou en récitant des actes : ce sont là les premiers bardes et les plus anciens orateurs; mais toutes ces manifestations de leur pensée sont orales, car le langage écrit n'existe pas encore. »

La scène qui vint ensuite m'offrit à la fois les œuvres de l'imagination et du travail matériel. Un homme tenait entre ses mains les mêmes in-

struments que ceux de la serrurerie de Fart moderne ; il portait un vase qui parut être de fer, au milieu des acclamations d'une multitude assemblée s'avançant en procession triomphale vers des autels consacrés par le nom d'Apollon à Delphes. Dans la même place, on voyait des hommes munis de rouleaux de papyrus, et écrivant avec des roseaux imbibés d'encre faite de suie de bois mélangée avec une solution de colle. « Contemple, dit le Génie, l'immense transformation produite . dans la condition de la société par les deux arts dont tu vois l'origine : l'un, celui de rendre le fer malléable, qui est dû à un seul individu, à un Grec obscur 1 ; l'autre, celui de fixer les pensées sur des caractères écrits, art qui progressa graduellement depuis les hiéroglyphes que tu distingues sur ces pyramides. Désormais la vie humaine t'apparaîtra plus puissante et plus active. »

Un nouveau spectacle succéda de nouveau à ma vision. Je m'aperçus qu'on avait mis de côté

I. L'art de travailler le fer paraît remonter au règne de Minos I er , qui vivait environ vers le milieu du xv* siècle» L'histoire, qui garde avec tant de soins les noms des grands conquérants qui se sont servis du fer pour leur ambition personnelle, n'a point gardé le nom du travailleur qui a légué à la postérité l'art de fabriquer des instruments avec ce métaL c. f.

les instruments de bronze qui avaient appartenu au premier état social ; le fer malléable avait été converti en acier trempé, et cet acier était appliqué à mille usages de la vie civilisée ; des troupes s'en servaient pour les armures défensives et pour les armes offensives. Ces hommes, bardés de fer, quoique en petit nombre, subjuguaient des milliers de sauvages et établissaient parmi eux les arts et les institutions. Un petit nombre d'hommes, établis sur les côtes orientales de l'Europe, résistaient, avec les mêmes engins, aux . forces réunies de l'Asie entière. Je vis une bande héroïque mourir en défendant la patrie, vaincue par une armée mille fois plus nombreuse, et cette même armée, à son tour, forcée de disparaître et détruite ou mise en fuite des rivages d'Europe

par les frères des patriotes martyrs; ces hommes traversaient les mers, fondaient des colonies, bâtissaient des cités, et partout où ils s'établissaient apportaient avec eux leurs arts particuliers. Les villes et les tetnples s'élevaient, des écoles s'établissaient, et les bibliothèques s'enrichissaient de rouleaux de papyrus. Ce même acier, qui dans les mains du guerrier était un instrument si formidable de destruction, était appliqué par le génie de l'artiste à donner naissance, dans un bloc de

marbre, à des formes même plus parfaites que celles de la "vie ; les murailles des palais et des temples se tapissaient de tableaux sur lesquels apparaissaient les événements historiques dans la vérité de la nature rehaussée par la poésie et la pensée. La voix éveilla alors mon attention : « Tu as maintenant devant toi, me dit-elle, la vision de cet état de société qui est l'objet de l'admiration de la jeunesse des temps modernes, et dont le souvenir, accompagné des préceptes qu'il emporte avec lui, constitue une importante partie de ton instruction. Vos usages policés, vos organisations nationales et militaires, votre goût même dans les lettres et dans les arts, dérivent des modèles laissés par ce peuple ou par ses imitateurs immédiats, qui vont maintenant comparaître devant toi. »

Mes yeux s'ouvrirent, et je reconnus l'endroit même où j'étais assis au commencement de la vision.

Alors, au lieu d'une arène solitaire, je vis une immense multitude entassée sur les bancs du Colisée, théâtre orné de toutes les richesses que le monde entier pouvait lui fournir. Il y avait dans l'arène des animaux d'un genre étrange et qu'on voit rarement vivants dans l'Europe moderne : la

girafe, le zèbre,' le rhinocéros et l'autruche des déserts d'Afrique au delà du Niger, l'hippopotame du Nil supérieur et le tigre royal des rives du Gange. Promenant mes regards sur cette Rome ressuscitée dans son activité et son éclat d'autrefois, cette ville, traversée par ses aqueducs gigantesques, apportant l'eau même des Apennins neigeux, s'offrit à. moi dans toute la splendeur de ses palais et de ses temples, et me parut être plutôt la création d ? un pouvoir surnaturel que l'ouvrage de la main humaine ! Laissant mes regards s'étendre au delà de la cité jusqu'à la campagne qui l'environne, je vis pour ainsi dire toute la face du monde ancien embelli des modèles en miniature de cette métropole magnifique. Partout où le Romain a conquis il a civilisé. Partout où le Romain a porté ses armes, là aussi il a fixé ses pénates ; et depuis les déserts de l'Arabie jusqu'aux montagnes de la Calédonie, il paraissait n'exister qu'un seul peuple ayant les mêmes arts, le même langage, la même littérature... le tout d'origine grecque.

Bientôt l'aspect brillant de ce monde romain changea pour ma vue; les conquérants et les héros disparurent, les villes se remplirent d une population paresseuse et adonnée au luxe : ces fermes,

jadis cultivées par les guerriers qui quittaient la charrue pour commander les armées, étaient maintenant entre les mains des esclaves, et le corps des citoyens romains, dont le patriotisme s'insurgeait aux jours de danger, était remplacé par des mercenaires, qui mettaient l'empire aux enchères. Je vis un nombre immense de guerriers s'assembler au nord et à l'est, ne présentant d'autre indice de civilisation que leurs chevaux et leurs armes d'acier. ïls attaquèrent cet empire puissant; ces villes furent pillées, ces monuments de l'art et ces œuvres de la littérature furent détruits; la puissance romaine fut déchirée en lambeaux, et dévorée comme une proie sous la dent des bêtes fauves. La ruine, la dégradation, le malheur étaient devant moi ; mes yeux se fermèrent pour ne plus voir le désolant spectacle. -

« Songe, me dit le Génie, à la triste fin d'un pouvoir que ses fondateurs tenaient pour éternel et invincible. Cependant, quoique la gloire et la grandeur militaires l'aient quitté, voici que les arts et les institutions qui ennoblissent la vie et l'embellissent, vont s'élever dans un autre état de société. »

Alors je vis l'Italie se relever de son abaissement, des villes avec des gouvernements s'organiser presque sur le modèle de l'ancienne Rome et

d'Athènes, et de petits États rivalisèrent dans les armes. Les restes des bibliothèques étaient conservés dans les monastères et dans les églises, - qui, respectés même par le Goth et le Vandale, devaient garder pour la postérité ces précieux dépôts. Rome ressuscita de ses cendres devant moi; les fragments des statues trouvés dans les ruines de ses palais devinrent les modèles de l'art régénéré; des temples superbes ornés des plus brillants chefs-d'œuvre, se dressèrent dans cette ville, élevée dès lors au rang unique de capitale du monde chrétien. Une cité toscane lutta avec elle pour la prééminence, et la civilisation fit ressentir son influence en Italie du midi au nord,

« Maintenant, reprit le Génie, la société a revêtu son aspect moderne et plus permanent en apparence; songe au contraste qui se révèle entre l'état actuel des lettres et des arts et ce même état sous le monde ancien. »

Aussitôt des bibliothèques remplies de livres au lieu de rouleaux de papyrus se montrèrent à mes

yeux surpris.

« Contemple maintenant, continua le Génie, la presse inventée par Faust 1 . Par elle, les produits

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