‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 96 sur 145 · UN RÊVE. L'APOSTAT · texte numérisé non relu

UN RÊVE. L'APOSTAT

pierres rouges et des briques brisées marquent seules ce qui, dans le passé, fut un port florissant et considérable ; et je ne vois ici qu'une citadelle élevée par les Sarrasins et occupée actuellement par des soldats turcs.

Non loin de moi, un vieux janissaire que j'avais pris pour guide et mon domestique étaient occupés à faire divers préparatifs dans ma tente. Seul avec mes pensées, je continuai ces rêveries qui devaient se terminer par le sommeil. Et j'eus le songe suivant que je pris alors pour une réalité, n'ayant pas conscience d'être tout à fait endormi.

Je vis un homme qui s'avançait vers moi, et que tout d'abord je pris pour mon janissaire; mais il s'approcha de plus près, et je lui trouvai un tout autre visage. C'était un grand vieillard d'un âge extraordinairement avancé, à la barbe longue et blanche comme la neige. Sa figure était d'un teint basané, mais plus pâle que celle d'un Arabe ; ses traits sévères et irréguliers, et sa physionomie brutale. De taille, il était gigantesque; mais ses bras étaient décharnés, et sur la joue gauche on apercevait une grande cicatrice qui semblait lui avoir causé la perte d'un œil. Il portait un turban noir et des vêtements larges et flottants

m L'INCONNU.

également noirs; à sa ceinture était suspendue une chaîne dont le cliquetis se faisait entendre à chacun de ses mouvements. L'idée me vint que c'était un de ces santons ou fous sacrés si communs dans l'Orient, et j'eus soin de me reculer ausitôt qu'il fit mine de s'approcher de moi.

« Ne fuis pas, ô voyageur, me dit-il; ne crains rien. Je ne veux te faire aucun mal. Attends et écoute'mon histoire, elle pourra t'être utile. »

11 parla arabe; et quoique ce fut en un dialecte très-singulier et tout nouveau pour moi, cependant je compris chaque mot.

ce Tu vois devant toi un homme élevé dans le christianisme, dit-il sur un ton sévère, qui renonça au culte du Dieu suprême pour les superstitions des païens...

« Je me fis apostat au temps de l'empereur Julien, et je fus occupé par ce souverain à surveiller la reconstruction du temple de Jérusalem, pariaquelle on voulait donner un démenti aux prophètes, et par conséquent- anéantir la religion sacrée...

« Tu connais déjà par l'histoire le résultat de cette tentative. Presque tous ceux qui travaillaient furent exterminés par un ouragan effroyable ! Mui, — fit-il en levant son bras décharné, et pas-

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sant* sa main sur son front défiguré, — je fus foudroyé par le feu du ciel...

« Mais une sentence implacable m'ordonna do

continuer de vivre pour expier mon crime dans la chair. Ma vie s'est passée dans des pénitences constantes et sévères, et dans cette particulière douleur d'âme produite par le remords d'un crime irréparable. Cette vie déplorable devait se continuer aussi longtemps qu'il resterait ici une trace du temple de Jupiter, où j'ai abandonné la foi...

« J'ai traîné la vie à travers quinze lents siècles, mais j'espère en la miséricorde de laToule- Puissance. Mes épreuves sont terminées. Je foule maintenant à mes pieds la poussière du temple païen. C'est toi qui viens de jeter le dernier de ses fragments par-dessus la falaise. Mon temps est venu : c'est l'heure marquée où je dois disparaître de la terre. »

En achevant ce singulier discours, le vieillard s'éloigna vers la mer; de la pointe du rocher il s'élança dans les flots, et disparut.

Je n'entendis aucune lutte'; je ne vis que les eaux limpides, si ce n'est une faible lueur qui s'éleva de l'onde au point où il s'était englouti. Je fus alors éveillé par mon domestique et mon janis-

m I/INCONNU.

saire qui me secouaient le bras, et s'écriaient qu'ils avaient été effrayés en me trouvant anéanti dans un sommeil extraordinairement profond. Je tour- . nai mes regards vers la mer : la même lueur y était encore, et il me sembla continuer de voir l'endroit secret de la vague où était disparu le vieillard. La vision m'avait si fortement impressionné, que je leur demandai s'ils n'avaient vu personne • se jeter dans la mer, et s'ils n'avaient pas entendu un interlocuteur parler avec moi. Vous le pensez d'avance, leur réponse fut négative.

Ce songe me causa une étrange surprise.

En passant par Jérusalem, et en suivant le littoral de la mer morte, j'avais été extrêmement frappé par l'état actuel de la Judée et par la conformité du sort de la nation juive avec les prédictions du Christ. Déplus, je faisais alors la lecture de 1 éloge de Julien par Gibbon, et j'avais suivi avec curiosité les efforts surprenants essayés par cet empereur pour reconstruire le temple. Dans ces circonstances et dans un tel endroit, un rêve pareil n'avait sans doute rien qui dût fort m'étonner ; cependant, il y avait quelque chose de si vivant dans cette apparition, et l'image du sujet était tellement singulière, si étrange, que ce songe agit longtemps sur mon imagination , de

sorte que chaque fois qu'il me revenait h l'esprit, je sentais ma foi fortifiée.

— Je crois, fit Onuphrio, que toutes les histoires de revenants et des apparitions surnaturelles se basent sur des rêves du même genre. C'est une représentation idéale d'événements ayant rapport à la situation locale dans laquelle la personne se trouve au moment; le tableau imaginaire présenté pendant le sommeil coïncide plus ou moins avec la réalité.

— Je suis entièrement de votre avis quant aux rêves en général, répliqua l'Inconnu. Cependant, il y a des circonstances où l'âme paraît alors douée d'une plus grande clairvoyance et agir dans un monde d'idées distinct du monde ordinaire. Il est bien certain que dans le cas dont je viens de vous faire le récit, si je n'avais pas eu mon domestique avec moi, et si mon rêve avait été un peu plus vraisemblable, il m'eut été tiv>difficile de me persuader que je n'avais pas été réellement visité par une apparition.

La conversation s'étant engagée sur les rêves, je lui rappelai le songe de Brutus, et je fis la remarque que son génie lui était apparu dans sa tente. Si le héros eût rêvé que ce génie lui apparaissait à Rome, il n'eût plus eu de doute sur la réalité de l'apparition.

Je citai la vision du même genre que, si l'on en croit Plutarque, Dion eut avant sa mort, et dans laquelle il vit une femme gigantesque : une des Parques lui apparaissant tandis qu'il se reposait sous le portique de son palais. Je fis également allusion à ma vision de l'ange gardien de ma convalescence, qui me sembla rester si longtemps avec moi au chevet de mon lit.

— Évidemment, ce sont là autant d'illusions, dit à son tour Ambrosio, et je partage le scepticisme d'Onuphrio. Je me rappelle avoir rêvé une nuit que ma porte était forcée, qu'il y avait des voleurs dans ma chambre, et que l'un d'entre eux mettait actuellement sa main devant ma bouche pour savoir si j étais véritablement endormi. En ce moment je me réveillai, et je fus quelques minutes avant de pouvoir me rendre compte que je n'avais fait que rêver. Je sentis le poids des couvertures sur mes lèvres, et encore dans la crainte "d'être assassiné, je continuai de tenir mes yeux soigneusement fermés et de respirer le plus doucement possible ; quoique je n'entendisse aucun mouvement, ce fut néanmoins avec un certain sentiment de frayeur que je me risquai, au bout de quelque temps, à ouvrir les yeux ; et, lors même que j'eus constaté qu'il n'y avait absolument

rien, je ne fus pas encore entièrement convaincu, jusqu'à ce que je me fus levé pour m'assurer que la porte de ma chambre était toujours fermée à clef.

— Je suis le seul de notre petite société qui ne puisse raconter quelque rêve singulier de la même nature, dit Onuphrio d'un air légèrement moqueur. C'est sans doute à cause de mon esprit lourd et peu imaginatif. Je suppose qu'une tendance générale à la rêverie est le symptôme d'un tempérament poétique. Si j étais doué d'une grande faculté d'enthousiasme, sans doute aurai-je été doué également d'un plus fervent instinct religieux. Enfin, pour en revenir à l'idée de Philaléthès sur l'hérédité des caractères, j'ajouterai que probablement mes ancêtres n'ont pas été bien profonds dans leur foi, ni bien mystiques.

— Vous n'avez pas le droit de nier les choses que vous n'avez pas ressenties, lui répondis-je, et cela d'autant moins que la science n'a pas encore porté son attention spéciale sur cet ordre de phénomènes. Le cerveau fonctionne pendant le sommeil. L'âme se trouye, en ces heures solitaires, dans un état certainement différent de l'état de veille. Le jour viendra-où l'on étudiera ces faits encore fugitifs, et où l'on appliquera cette étude

à la connaissance de l'homme. Ce sujet étant suffisamment discuté en.tre nous aujourd'hui, en raison du manque de documents nécessaires pour terminer, je me permettrai d'adresser maintenant à notre hôte inconnu une question qui, j'espère, ne lui paraîtra pas indiscrète. Onuphrio, comme moi, nous serions curieux de savoir s'il est catholique (ultramontain ou libéral), ou d'une communion réformée.

— Je suis membre de l'Église universelle du christianisme, répondit l'Inconnu. Le chapelet que vous me voyez au cou est un souvenir de sympathie et de respect pour un homme illustre. Si vous le désirez, je vous raconterai en deux mots l'histoire de ma rencontre avec ce personnage. Les circonstances qui s'y rattachent auront d'ailleurs un certain intérêt pour vous.

Au temps de Napoléon I er , ajouta-t-il, grâce au privilège particulier accordé aux savants, jê passai par la France en venant en Italie ». J étais précisé-

i. Il s'agit de Sir Humphry Davy lui-même, qui avait obtenu de Napoléon la permission spéciale de traverser la France pendant le blocus continental. Il désirait depuis longtemps visiter le continent. Ce désir fut réalisé vers le milieu d'octobre 1813, où il s'embarqua à Plymouth, en compagnie de sa femme et du jeune Faraday, son prépa-

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