BelLJud., V, X
semblaient encore en santé, passaient pour avoir d'abondantes provisions; ceux qui étaient moribonds étaient seuls épargnés. A quoi bon, en effet, tuer des hommes qui allaient sûrement mourir de faim? Beaucoup de ces infortunés donnaient tout ce qu'ils possédaient pour une mesure de blé, s'ils étaient riches, d'orge , s'ils étaient pauvres , puis ils se cachaient dans les réduits les plus obscurs de leurs maisons. Quelques-uns dévoraient ces grains, sans prendre la peine de les moudre; d'autres en faisaient du pain, si la faim ou la terreur le leur permettait. On ne dressait plus de table nulle part, mais on se hâtait de manger à demi crus les aliments que l'on ne laissait pas au feu le temps de cuire * .
C'était un spectacle navrant de voir les plus forts se gorger plus que de raison, et les plus faibles se lamenter sur leur triste sort. La faim est la plus horrible de toutes les souffrances, car elle fait tout oublier, tout mépriser, même ce qui est le plus digne de respect. Ainsi l'on voyait des femmes arracher de la bouche une bribe de nourriture à leurs maris, des fils à leurs pères, et, ce qui est plus exécrable encore, des mères à leurs enfants. Elles ne frémissaient pas d'enlever à ces chers petits êtres flétris entre leurs bras, les quelques miettes qui pouvaient encore prolonger leur existence. Lorsqu'on prenait ces affreux repas, on ne réussissait jamais à le faire en secret, car les séditieux étaient toujours là, comme des harpies, toujours prêts à tout prendre de vive force. Une maison était-elle close? ceux qui s'y étaient enfermés étaient immédiatement soupçonnés de se cacher pour manger. Les portes étaient enfoncées, et les habitants étaient, à la lettre, forcés de rendre gorge. Les vieillards qui résistaient et ne voulaient pas se dessaisir de leur morceau de pain, étaient roués