I. Bell. Jad., V, xiii
preuve mathématique. La réalité est bien assez hideuse pour qu'il n'y ait pas intérêt à la surcharger de détails impossibles, pour faire de l'horreur de rhétorique.
Les fléaux qui sévissaient à Jérusalem allaient chaque jour s' aggravant, et Tirritation des assiégés s'aigrissait de plus en plus, grâce à leurs revers constants et à la famine qui commençait à moissonner dans leurs rangs, après avoir si cruellement frappé la population. Le spectacle des cadavres accumulés dans tous les quartiers de la ville était horrible; leur odeur était pestilentielle, et leur présence opposait partout un véritable obstacle aux mouvements des combattants. Ceux-ci, marchant en rang, par suite de l'expérience qu'ils avaient acquise au prix de leurs nombreuses défaites, étaient obligés de fouler aux pieds les corps qui leur barraient le chemin ; en le faisant, ils n'éprouvaient plus ni horreur, ni pitié, et l'injure qu'ils faisaient aux morts ne leur semblait plus un fatal présage. T^s mains souillées du sang de leurs compatriotes, ils couraient sus à l'étranger, comme pour reprocher à Dieu la lenteur du supplice qu'ils avaient mérité. Car, ce n'était pas l'espérance de la victoire, mais bien le désespoir seul qui les poussait à continuer la lutte.
De leur côté, les Romains, bien qu'ils eussent à payer au prix de fatigues inouïes leur approvisionnement de bois de construction , finirent par achever leurs nouveaux aggeres en vingt et un jours, après avoir rasé tous les arbres qui, dans un rayon de 90 stades, existaient encore autour de Jérusalem. L'aspect de la terre elle-même était devenu digne de pitié, car les lieux, ornés naguère d'arbres et de jardins, étaient transformés en désert sans verdure et sans ombrages. L'étranger même qui avait admiré jadis la Judée et les alentours si riants de la métropole, en voyant la désolation actuelle de tout lé pays , ne pouvait retenir ses larmes , ni
s'empêcher de gémir sur un si triste changement. La guerre, en effet, avait anéanti jusqu'aux moindres vestiges de toute ancienne splendeur ; et celui qui , après avoir visité naguère cette malheureuse contrée, y eût été transporté tout d'un coup, ne l'eût pas reconnue et eût demandé où était Jérusalem *.
Lorsque le travail des aggeres fut fini , une vive crainte s'empara à la fois des Romains et des Juifs. Ceux-ci étaient convaincus que s'ils ne parvenaient à les incendier comme les première, la ville serait infailliblement prise; ceuxlà qu'ils ne la prendraient jamais, si leurs travaux étaient encore une fois anéantis. Les bois leur avaient manqué, les soldats étaient brisés de fatigue, et leurs échecs successifs leur avaient enlevé toute confiance. Chose étrange! les horreur^ qui se passaient dans la ville causaient plus de trouble aux assiégeants qu'aux assiégés, car elles n'amollissaient en rien la bravoure des Juifs, tandis que les Romains sentaient s'affaiblir leur espoir, en voyant leurs aggeres en butte aux coups de l'ennemi, leurs machines incapables de triompher de la solidité des murailles, et l'issue des combats douteuse, grâce a l'audace de leurs adversaires. Les Juifs, ils le savaient par expérience, avaient une bravoure contre laquelle ne pouvaient rien, ni la sédition, ni la famine, ni les périls de la lutte; aussi regardaient-ils leurs attaques comme indomptables, et leurs cœurs comme inaccessibles à la crainte. De quoi seraient donc capables dans le succès ces hommes dont les revers enflammaient l'ardeur! Aussi la garde des aggeres était-elle confiée à des postes solides et nombreux*.