‹ Les derniers jours de JérusalemChapitre 88 sur 147 · Ibid., VI, I · texte numérisé non relu

Ibid., VI, I

Voici un curieux renseignement que nous trouvons dans le Talmud , sur l'opinion que les Romains s'étaient faite do la bravoure des Juifs (Abotb de

Cette fois, Josèphe se laisse entraîner, malgré lui peutêtre, à rendre justice à la bravoure des assiégés, et cela lui fait pardonner un peu les injures dont il les accable toutes les fois que l'occasion s'en présente. Ce n'est certes pas par amour pour ses compatriotes qu'il a écrit ces lignes loyales; il faut donc que la vérité ait été bien éclatante, pour qu'elle se soit fait jour à travers les invectives habituelles de notre historien.

Jean et ses compagnons, enfermés dans Antonia, prenaient leurs précautions pour le cas où la muraille serait renversée, et, avant môme que les béliers n'y fussent appliqués, ils tentaient une attaque contre les ouvrages des Romains. Ce suprême eJort resta sans succès. Les Juifs s'étaient jetés en avant, la torche k la main, et il leur fallut rétrograder, avant même d'avoir atteint les aggeres. Leur mouvement avait été d'abord incertain et hésitant ; ils avaient bien cherché à pénétrer dans les intervalles des ouvrages, mais sans entrain. Evidemment la crainte les dominait; en un mot, ils n'agissaient plus à la manière des Juifs. J^' audace et l'élan qui sont propres à la nation leur faisaient défaut à la fois. Il n'y avait pas d'ensemble dans leur course ; ils ne savaient plus revenir à la charge. S'avançant cette fois avec plus de mollesse que de coutume, ils trouvèrent les Romains beaucoup mieux sur leurs gardes; ceux-ci firent si bien un rempart de leurs corps et de leurs armes aux aggeres qu'ils défendaient, que tout passage fut fermé aux flammes des torches. Chaque soldat était décidé à mourir plutôt que de reculer d'une semelle. Pour

Rabbi Nathan, c. vi) : a Les habitants de Jérusalem mangeaient de la paille... Vespasien regarda leurs excréments, et voyant qu'ils ne provenaient pas de pain, il dit à ses soldats : « Ces gens mangent de la paille, et sont cependant « capables de vous battre. Quels ravages ne feraient-ils pas, s'ils mangeaient « comme vous mangez et s'ils buvaient comme vous buvez! »

les Romains, en effet, toute es[)érance était perdue si ces nouveaux ouvrages étaient incendiés; et de plus il leur semblait honteux et déshonorant que la ruse l'emportât sur la valeur, la ténacité sur la discipline, le nombre sur l'habileté, en un mot, le Juif sur le Romain. Les machines de jet, d'ailleurs, appuyaient leur résistance, et envoyaient leurs traits jusqu'au milieu des Juifs. Celui qui était atteint gênait la marche des autres, et le danger les empêchait tous de se lancer en avant. Parmi ceux qui avaient gagné du terrain, entre deux décharges des machines, les uns, déconcertés par la contenance et la masse de leurs adversaires, les autres, blessés par les javelots, hésitaient et reculaient. Enfin, ils se décidèrent à la retraite, sans avoir réussi à rien, et en se repro- (^hant mutuellement leur timidité. Ce combat eut lieu le premier du mois de Panemus * .

Nous voici en présence d'une nouvelle date k rattacher à celles que nous avons déjà déterminées. Nous allons donc comme d'habitude construire le tableau des jours qui se sont écoulés, depuis le dernier dont nous avons reconnu l'emploi.

DATES DATES

M ACÉDONI KNN ES. D8 L' È K E CHKKTIBNNE.

évé.NBMKNTS DU JOUH

Artemisius.... 31.

Avril.

Dapsins l**

Simon attaque les aggeres élevés contre la ville haute, deux jours après la destruction par la mine des aggeres élevés contre Antonia.

Pendant ce temps-là , Titus étudie remplacement des nouveaux aggeres à construire contre Antonia.

Ginseil de guerre tenu par Titus, et dans lequel la construction de la contrevallation est décidée.

Le tracé de la ligne est déterminé et les travaux distribués.

\. Bell. Jud., VI, 1, 3.

DATES

DATBS

M ACéDONIKNNBS.

UB LÈRB CHKBTIBMNB.

DîBSius

Mai

Panemus

BVBMBMBItTS DU JOUR.

La contrevallation est commencée.

La contrevallation est terminée ainsi que les casUlla de circonvallation.

Les Romains vont an loin s'i^îprovisionner de bois de construction , pour les nouveaux aggeres, La détresse augmente rapidement dans la ville.

Quatre nouveaux aggeres contre Antonia sont commencés.

La détresse va toujours croissant dans Jérusalem.

Jean attaque les aggeres dWntonia qui viennent d'être terminés, et avant que les béliers n*y soient mis en batterie. Il e^t repoussé.

Aussitôt que les Juifs se furent retirés, les hélépoles furent amenées, malgré les pierres, le fer et le feu, et les traits de toute nature dont les Juifs accablaient les Romains, du haut d'Antonia. F-.es assiégés avaient pleine confiance dans la soH-

dite de leurs murailles; ils méprisaient les machines de guerre, et cependant ils s'efforçaient d'empêcher les Romains de les mettre en batterie. De leur côté, les Romains, expliquant cette ardeur des Juifs pour empêcher les hélépoles d'atteindre Antonia, par la faiblesse des murailles et par le peu de solidité de leurs fondations, luttaient d'opiniâtreté avec leurs adversaires. I.es coups reçus n'arrêtaient ni les hommes ni les machines. Quoique criblés de projectiles de toute nature, les légionnaires, méprisant tout danger qui leur venait du haut des murailles, firent avancer assez leurs hélépoles pour qu'elles pussent commencer à agir efficacement. Ainsi dominés par l'ennemi et écrasés par les grosses pierres qu'ils recevaient, les uns, formant de leurs boucliers réunis un toit au-dessus de leurs têtes, cherchaient à entamer les fondations avec les mains et à l'aide de pinces. Après un travail obstiné , ils réussirent à en arracher quatre blocs.

La nuit mit fin de part et d'autre à l'action; mais, dans cette même nuit, la muraille ébranlée quelque temps avant par le jeu des béliers, du côté où Jean avait creusé le terrain, afin d'arriver à détruire les premiers ag gères , la muraille, dis-je, se trouvant placée à faux au-dessus d'une galerie de mine, s'éventra spontanément*.

Cet accident imprévu donna à réfléchir aux deux partis. Les Juifs, qu'il était naturel de supposer démoralisés et abattus par ce fait de la ruine inattendue de leur muraille, ruine contre laquelle on pouvait croire qu'ils n'avaient pris aucune précaution, se rassurèrent en voyant qu' Antonia n'avait pas été ébranlée. Chez les Romains, la joie inopinément causée par cet écroulement spontané de la muraille fut de très-courte durée ; elle s'évanouit à la vue d'un second mur

r Bell.Jud., VI, I, 3.

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que Jean et ses adhérents avaient élevé derrière le premier. Ce seœnd mur cependant paraissait plus facile à renverser que Tautre, et les décombres du premier semblaient former une rampe toute naturelle pour y atteindre ; ce second mur enfin devait, suivant l'opinion des Romains, être beaucoup plus faible, et d'autant plus aisé à détruire qu'il avait été construit sans bonnes conditions de durée. Personne cependant n'osait se risquer à monter, car la perte des premiers qui tenteraient l'assaut n'était guère douteuse*.

Titus, pensant que l'espoir et les bonnes paroles étaient ce qui pouvait le mieux exciter l'ardeur des combattants, pensant aussi que les encouragements et les promesses sulïisaient souvent pour faire oublier les dangers et parfois même mépriser la mort, Titus convoqua ses plus braves soldats et tàta leurs dispositions, en leur parlant ainsi : « Compagnons, (( encourager par des paroles aux actions qui ne présentent « pas de danger, ce n'est pas honorable pour ceux que l'on exhorte, et ce n'est qu'un acte de faiblesse de la part de celui qui a recours à ce moyen. A mon avis, les exhortations ne sont utiles que lorsque le danger est évident ; en tout autre cas, il est du devoir de chacun d'agir dignement. Aussi n'hésité-je pas d'une part à reconnaître avec vous qu'il est bien difficile de monter vers la muraille qui couvre nos ennemis; d'autre part, je n'hésite pas plus à vous dire qu'il est digne de l'homme amoureux de la gloire, de tenter les entreprises difficiles, qu'il est beau de mourir glorieusement et qu'une digne récompense est réservée à ceux qui s'efforceront d'accomplir ce noble fait d'armes. Que les premiers des stimulants pour vous soient l'opiniâtreté des Juifs et leur constance dans les

\. BelLJud.,y\. I, 4,

revers, ces deux vertus de nos adversaires qui peuvent, j'en conviens, effrayer quelques-uns d'entre vous. Il serait honteux que les Romains, que mes soldats habitués à apprendre l'art de la guerre pendant la paix, et à vaincre pendant la guerre, montrassent moins de cœur et moins d'énergie que les Juifs, et cela, quand la victoire est proche, quand nous avons la protection visible de Dieu. Nos échecs ne sont dus qu'au désespoir des Juifs; pour eux les revers , qui sont l'œuvre de votre bravoure que Dieu seconde, s'accroissent de jour en jour. La sédition, la famine, le siège, la chute fortuite de leurs murailles, sans le secours du bélier, tout cela n'est-il pas l'effet de la colère divine? Tout cela ne vient-il pas à notre aide? Il est indigne de nous de nous montrer plus faibles que les méchants et de trahir ainsi les faveurs de Dieu. Pouvonsnous supporter que ces Juifs, pour lesquels la défaite n'est pas un grand déshonneur, puisqu'ils ont appris à plier sous le joug, en viennent à mépriser la mort pour secouer la servitude, et se jettent sans cesse sur nous, non pas poussés par l'espoir de vaincre, mais par simple bravade, tandis que nous, vainqueurs de l'univers entier, nous pour qui ne pas vaincre est une honte, nous resterions dans l'inaction, n'osant pas même une fois tenter un coup d'audace ? Devons-nous nous faire des armes de la famine et de leur malheur, tandis que nous pouvons tout terminer sans grand danger? Si nous prenons Antonia, la ville est à nous ; car alors, s'il faut encore combattre à l'intérieur, ce que je ne crois pas, c'est nous qui occuperons la position dominante, c'est nous qui pèserons sur la poitrine de nos adversaires, et cela seul nous promet une victoire complète et facile. Je ne vous parlerai pas de la gloire de ceux qui meurent les armes à la main, ni de l'immortalité qui

appartient à ceux qui sucœrabent embrasés par Tardeur des combats ; quant à ceux qui n'ont pas assez de cœur ( pour souhaiter ce beau destin, je les dévoue à la mort de maladie, en temps de paix, à cette mort qui enferme l'âme dans la même tombe que le corps. Qui ignore parmi les braves, que les âmes dégagées du corps par le fer des combats vont habiter le pur éther du pays des astres, et qu'elles deviennent pour leur postérité des mânes propices et des héros protecteurs, tandis que celles que la maladie détache de leur prison matérielle, quelque pures et sans tache qu'elles soient, descendent dans les entrailles de la terre, où elles restent plongées dans les ténèbres de l'oubli, parce que, pour elles, le terme de leur vie corporelle devient aussi le terme du souvenir des autres? Puisque le destin condamne tous les hommes à mourir, l'action du fer ne vaut-elle pas mieux mille fois que celle de la maladie, quand il s'agit d'arriver à ce but inévitable, pour ceux qui trouvent beau de payer cette dette fatale en le faisant au profit d'autrui. Tout ce que je viens de vous dire, je l'ai dit comme s'il n'y avait aucune chance de salut pour qui tentera l'aventure. Mais à ceux qui sont de vrais hommes, il reste toujours quelque voie pour échapper au péril le plus grand. D'abord, on monte aisément sur ce qui s'est écroulé. Ensuite, tout ce qui est édifié par la main de l'homme est facile à détruire. Ayez donc confiance, unissez vos efforts, encouragez-vous et soutenez-vous mutuellement ; et votre bravoure aura bien vite raison de celle de vos ennemis. Qui sait si, une fois l'œuvre entreprise, vous ne l'accomplirez pas sans qu'il vous en coûte une goutte de sang ? Il est certainement vraisemblable que ceux qui monteront à l'assaut seront repoussés ; mais si vous agissez par surprise et avec en-

« semble , les Juifs ne supporteront pas votre attaque, fus- « siez-vous en petit nombre* Que je sois déshonoré, si « du premier qui franchira la muraille je ne fais un sujet « d'envie pour tous, par les, honneurs dont je le com- « blerai! Celui qui restera vivant deviendra le chef de « ceux qui sont aujourd'hui ses égaux; celui qui succom- « bera n'en recevra pas moins la plus brillante des récoma penses*. »

Telle est la harangue, un peu longue et un peu embarrassée, il faut l'avouer, que Josèphe met dans la bouche de Titus. Ne nous étonnons pas trop si les soldats se montrèrent froids après l'avoir écoutée ; la grandeur du danger était bien faite pour glacer les plus intrépides. Un seul soldat, dans toutes les cohortes, nommé Sabinus, Syrien de naissance, se montra homme de cœur et d'action. Quiconque aurait eu l'habitude de mesurer la valeur personnelle à la tournure, eût certainement pensé que Sabinus n'était pas un héros. Il était noir de teint ; sa taille était chétive , mais il avait des muscles d'acier, et la vaillance animait ce corps grêle en apparence, quoique d'une force surhumaine. Sortant des rangs , il dit : « Je me donne à toi avec joie , César , et « le premier de tous je franchirai cette muraille. Que ta « fortune accompagne mes efforts et ma volonté! Si l'on est « tenté de me reprocher ma témérité, sache bien que je ne <( serai pas frustré de mes espérances, si je succombe, puis- « que je mourrai pour t'obéir. » A ces mots, il mit l'épée à la main, et élevant son bouclier au-dessus de sa tète, il courut à la muraille. On était alors à la sixième heure du jour (vers midi) . Onze hommes seulement, dans toute l'armée, se laissèrent enflammer par son exemple et le suivirent, car

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