‹ Les derniers jours de l'Acadie, 1748-1758 [microforme]Chapitre 10 sur 67 · LE C'° DE RAYMOND · texte numérisé non relu

LE C'° DE RAYMOND

M, de Surlaville s'était, comme nous l'avons dit plus haut, ménagé des correspondants aux postes avancés. De ces nombreux rapports, forcément monotones, seront détachées et intercalées, selon leur ordre chronologique, quelques lettres donnant bien Ja note des relations tendues qui existaient alors entre les colonies rivales.

La suivante est de M. du Caubet, lieutenant aux troupes de la marine (2,.

Au fort de Beauséjour, ce 8 septembre 1752.

Un déserteur Anglois, originaire François, nous assura, dans son interrogat, que toutes les nations étrangères qui composent Halifaks, aussi bien que la naturelle, sont très mécontentes du gouvernement, ne leur ayant pas tenu les conditions qu'on leur avoit promis en Europe, qui consistoient en trois ans de vivres, un Certain nombre de journaux de terre, une maison bâtie dessus pour chacun, la clef remise à la main et fourniture d'outils, ce qui l'a

(1) Il est quelquefois dangereux de prodiguer les présens vis-à-vis des sauvages, On ne doit leur en donner d'extraordinaires que dans de cer-

taines circonstances, Ils y sont moins sensibles, quand on les y accoutume, (S.) (2) Infanterie de marine. — M, du Caubet, d'abord lieutenant dans le

batailion de milice d'Arliguenant en 1734, passa aux troupes de l'Ile

Royale en 1750.

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déterminé, à luy et à plusieurs autres, mourant de faim et se trouvant tout nuds, de prendre le parti de s'engager dans les troupes de la susdite ville: ils étoient partis huit et celuy-ci est arrivé tout seul, il a même reçu une décharge de coups de fuzil, traversant à toutes jambes entre la Pointe et le fort de Beaubassin. Ça ne luy a pas empéché de traverser, malgré les bâtiments, droit à l'Isle La Valière ; il s'énonce fort bien en françois, et croit même que les autres sept, qui étoient avec luy, ont été faits prisonniers aux Mines, fatigués du bois et ayant eu des détachements qui les avoient poursuivis l'épée aux reins ; il les quitta, voyant qu'ils étoient déterminés d'entrer dans un cabaret trop près du fort; il assure aussi qu'il y a une grande rumeur dans la ville d'où il sort, et que tous les étrangers qui y sont seroient charmés qu'il y auroit une rupture entre les Anglois et nous pour se jetter dans notre parti; je n'en serois pas surpris, achettant les vivres à un prix exhorbitant, et quand il leur est dû de l'argent, ils sont forcés d'aller prendre des marchandises dans leur magazin pour le contenu de leur somme, le tout dans le même goût.

Sansfaçon, tambour de la compagnie de La Houssaye, a déserté le 6° d'août, en garnison à Beauséjour ; Trompel'Amour , Jasmin et Sansquartier, du détachement de Gaspareau, en ont fait de mème le 2° de ce mois, et sommes informés qu'ils se sont rendus chez les Anglois,., Il nous vient encore de dézerter, ce soir, trois hommes de mon détachement, |dont| Tranchemontagne, anspessade (1). Ils n'ont emporté qu'un fuzil, avec leurs havresacs et leurs couvertes.

(1) Grade inférieur à celui de caporal, analogue au soldat de première

classe,

sé LES DERNIERS JOURS DE L'ACADI

LE COMTE DE RAYMOND À M, ROUILLÉ Louisbourg, le 30 septembre 1752,

J'ai eu l'honneur de vous mander, par ma précédente lettre du 21 de ce mois, combien j'étois satisfait de la bonté des terres que j'avois vües dans ma tournée de la rivière de Miré. Effectivement, je ne puis douter que la plus grande partie de celles qui sont entre ladite rivière, son lac et Labrador, ne soient excellentes pour la production de toutes sortes de grains.

Pour être plus affermi dans la certitude morale que j'en avois dès l'année passée, j'ai parcouru la dite rivière et ai visité tous les lieux où il y a des habitans. J'y ai vu du froment, de l'avoine, du bled d'Espagne, et enfin toutes sortes de grains, et en très bonne maturité (1), et des productions surprenantes par la quantité qu'on a recueilli, pour le peu qu'on avoit semé. J'ai fait plus. Pour ne rien avancer dont je ne fusse absolument certain, j'ai mené avec moi deux des plus habiles cultivateurs et connaisseurs en terre, dont un de l'Isle Saint-Jean, que j'avois pris à ce dessein dans la tournée que j'y ai faite, comme étant, sans contredit, le plus entendu pour cette connoissance, et celui qui avoit le mieux cultivé; l'autre de l'Isle Roiale, qui a été ci-devant laboureur en Canada, et qui n'a fait

(1) Cela n'est pas vrai, I n'y avoit que le bled de Bourneuf qui aprochât de la maturité, mais quoi qu'il fût dans une terre où on n'avoit encor rien semé, et qui paroît de la meilleure qualité, il étoit très vilain, fort clair, petit et peu grené, Celui des jardins étoit magnifique, mais il n'a point müri, Quand, d'ailleurs, ce que R, avance ne seroit pas faux, cela ne prouveroil rien ; il faudroit semer dans ces terres pendant trois où quatre années de suite pour juger de leur production, On prétend même que La Croix-Millé, qui y avoit fait des dépenses extraordinaires, et qui ayoit un défriché superbe, s'y est ruiné et a été obligé de l'abandonner,

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d'autre métier toute sa vie. J'ai fait entrer ces deux hommes dans la profondeur des terres qui sont entre la dite rivière de Miré et Labrador, Je les leur ai fait sonder,

. CH Is m'ont assuré qu'elles ne pouvoient étre que très | Le | excellentes pour toutes sortes de productions; qu'elles k Le l étoient au-dessus de celles de l'Isle Saint-Jean, étant plus +4 1 grasses dans bien des endroits. Enfin, on ne peut plus à douter de ces vérités (1). J'ai vu, par moi-même, les réue | coltes de ce qui avoit été ensemencé. La plus grande , partie des terres dont je parle sont remplies de bois franc, des b ce qui désigne qu'elles ne peuvent être que très bonnes. Il Ave n'y a, d'ailleurs, jamais de brumes (2). Il y fait positiveou l ment plus chaud qu'en France (3). C'est tout un autre me | climat que celui des environs de Louisbourg, Il n'est donc des À plus question que de défricher et d'y mettre des habitans, eilli, construire des moulins à vent (4), ce qui est très facile dé dans ce pais-ci et, très positivement, on ne sera plus rAéESS embarrassé des approvisionnements en farine pour la nourioe riture de cette colonie, qui pourra, par la suite, en fournir Fe J à d'autres.

ant, e, et , a titi dir d (1) Le grain dun sol ne contribüe pas seul à la fertilité des terres, ainsi le ale. témoignage de ces hommes ne prouve rien, fpuisqu'il est opposé à l'expé- " tait rience, (S.)

(+) Loppinot (*) assure en avoir vu tres fréquemment au haut de Miré, à ochât l'habitation de M, de Saint-Ovide (*), qui est cependant, dans cet endroit sion tant vanté, entre le lac de Mire et celui de Labrador, (S.) clair, (3) C'est peut-être là, précisément, ce qui est contraire au froment ;

point nn c'est ce passage subit d'une brume assés froide à une chaleur ardente, qui lé ne doit le brûler ou le dessecher, (S.) quatre (4) Is n'ont pas reussi en Canada, Il à fallu en revenir à ceux d'eau.

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(‘) Capitaine aïde-major des troupes de l'ile Royale. (”) Gouverneur de l'Ile Royale eu 1735,

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s8 LES DERNIERS JOURS DE L'ACADII

Soiés persuadé que tout ce qu'on pourra vous mander de contraire à ces faits ne peut ètre que par des interèts et des vies particuliers (1).

Je suis plus en état que jamais de vous prouver que tout ce que je vous ai avancé (2) dans mon mémoire du mois de novembre de l'année dernière, concernant le défrichement et la culture des terres de cette colonie , est exactement positif

Je ne puis finir cette lettre sans vous parler d'une production surprenante d'un seul grain d'avoine qui me paraitroit hors de toute croiance, si je ne l'avois vü et nombre d'officiers qui étoient avec moi, Ce seul grain a produit 68 épics (3), et par la multiplication que j'ai fait faire de ce que chacun de ces épics avoit porté, il se trouve qu'il avoit produit 1,628 grains, et bien en maturité, Je vous en envoirai la souche par l'officier porteur des paquets, qui servira de témoin (4), puisqu'on pourra compter les tuiaux des 68 épics qu'elle a produit, j'y joindrai aussi un des dits épics, dont il se peut cependant que le transport aura fait perdre quelqu'un de ses grains.

Je n'aurois Jamais osé vôus mander cette singularité, si Je n'en avois eu la preuve à vous envoier, qui pourra don-

(1) H'est plus facile à R. de rendre suspectes les personnes qui s'opposeroient à son projet, que de les convaincre par de bonnes raisons, (S.)

(2) Ce ne seroit pas un petit ouvrage, L'efronterie ne coûte rien à R, (S.)

(3) R. se trompe, C'était 68 tiges qui, chacune , ont produit plusieurs épies, et la souche, dont on compta les grains, avoit été conpée toute verte, (S.)

(4) Villejoin (*) n'étoit pas dans la tournée de Miré; ainsi, il ne peut

servir de témoin dans cette occasion. (S.)

(*) Capitaine aux troupes de l'Ile Royale,

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ner matière à spéculation. Ce n'étoit point le seul grain qui étoit de cette espèce-là, Il y en avoit nombre d'autres dans plusieurs habitations par lesquelles j'ai passé, où j'ai vu, et sans que la terre eût, pour ainsi dire, aucune culture des grains de froment, qui en avoient produit jusqu à 1200 (1), de l'orge jusqu'à 100, et en vérité, ce sont des faits,

LE CHEVALIER DE LA HOUSSAY® À M, DE SURLAVILLE A Gasparod, ce g octobre 1752.

Si la désertion n'étoit un mal incurable, j'oserois croire que les nôtres sen guériroient par le grand nombre des soldats qui nous viennent des Anglois. Depuis notre départ d'vcy, Monsieur, en voila quarante-huit qui nous sont parvenus, parmi lesquels il v avoit cinq ou six femmes. J'en ay fait partir quelques-uns pour l'Isle Saint-Jean, pour aller à Louisbourg, et j'en ay fait partir trente-huit, le mardy 6 octobre, pour le Canada. Plusieurs d'yceux étoient de la Comté de Neufchâtel, parlant fort bon françois, lesquels ont bien dissuadé les nôtres, par leurs discours, d'espérer un bien estre chez les Anglois en désertant d'ycy. Plusieurs m'ont assuré qu'un nommé Lafleur, caporal de la compagnie de d'Orfontaine, qui déserta d'ycy, l'année dernière, et étoit revenu de Chibouctou, cetté année, à Mizaguèche, les avoit chargés de proposer à M. de Vassan (2), que s'il vouloit le tenir quitte de sa première faute pour un an de cachot, qu'il abandonneroit le service anglois pour se rejoindre au nôtre...

J'ai suivi votre conseil, Monsieur, en récrivant à M. Bigot; je ne doute nullement que M. Le Loutre ne luy ait

(1) R. ne se souvient pas que c'étoit dans des jardins. (S.) (2) Commandant de Beauséjour,

6o LES DERNIERS JOURS DE L'ACADIE

visiblement démontré que le s' Almain, son commis ycy,

n'ayt donné de justes occasions aux vivacités, dans le premier i | mouvement. [Il est malheureux de servir dans une pareille l Sphère, où la justice est sacrifiée aux intérêts les plus € { vils.., t \ \ bo r LE COMTE DE RAYMOND A M. ROUILLÉ :

L Louisbourg, le 15 octobre 1752. k p Le vaisseau du roi l'Æigle, ainsi que les rrégattes la | e | Friponne et la Fidelle ont mis à la voile, le 12 de ce mois, je pour retourner en France. v:

| Messieurs de la marine ont toujours continué, jusqu'à À leur dénart, de vivre avec moi de la façon dont j'ai eu " es | l'honneur de vous informer. Les chefs ont même empêché d: qu'aucuns des officiers de leurs vaisseaux soient venus b; chés moi, l'ordre étoit donné sur cela, en sorte que je n'ai es pu en voir quelques-uns à qui j'aurois été fort aise de rè

parler, quoique je les eusse fait prier de venir...

Je ne suis point marin, Je l'avoüe (1), je n'entends point les manœüvres qu'il faut faire faire dans les vaisseaux, ni

la façon de les conduire, mais je sais parfaitement les mouvemens qu'il conviendroit de leur faire faire, et les endroits où il est utile de les faire aller dans les isles qui me sont confiées (2).

(1) Il devroit faire le même aveu pour le service de terre, où il n'entend

rien, il ne sait pas même ce qu'un sous-lieutenant rougiroit d'ignorer. (S.)

(2) R. n’a pas senti l'esprit de la lettre que le Ministre lui-a écrite à ce sujet. Quand on ne lui a pas donné le commandement précis sur ces vaisseaux, c'étoit, moins parce qu'il n'entend pas la manœuvre de la marine, que pour ne pas donner ce désagrément à MM. de la Lisardais et de Sérigni. Mais , comme il avoit un grade supérieur, il falloit lui dorer la pillulle et on s’est servi de ce prétexte. (S.)

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Relativement aux circonstances et conformément aux instructions respectives, dont je joins ici copie, où il est bien signifié que l'intention du Roi est que les vaisseaux que $. M. envoie, ici soient emploiés à assurer la navigation des bâtimens françois dans nos parages et, par prétérence, ceux qui sont destinés à porter des effets de S. M. et les approvisionnemens à nos postes, je ne leur ai jamais proposé de faire d'autres mouvemens. Je ne veux point entrer dans le détail de la façon dont ils ont été exécutés, je n'ai pu, d'ailleurs, être d'avis de croire qu'on les fait venir ici uniquement pour rester dans le port.

Ce n'est que depuis qu'on a pris le parti de faire des escortes, et qu'on a vu de nos vaisseaux du Roi se présenter dans ces mer:, que les Anglois ont cessé d'insulter nos bâtimens; rien ne leur en a tantimposé (1), et je pense qu'il est de toute nécessité d'en envoier tous les ans, jusqu'au règlement des limites (2).

Je pense pareillement qu'il convient que le Gouverneur ait un ordre précis de leur faire faire tous les mouvemens qu'il jugera convenable, relativement aux circonstances, et que ces vaisseaux soient décidés à ces ordres (3).

(1) Gela est faux, C'étoit précisément dans le tems que la Fidelle étoit ici que les Anglois ont insulté quelques-uns de nos bâtimens, ce n’est que depuis son départ qu'on n'entend plus parler de rien. {(S.)

(2) Get envoi de vaisseaux a deux objets: Le rer, d'assurer notre pêche contre les forbans et quiconque voudroit la troubler sur le grand banc et dans ces parages ; le 2°, d'exercer notre marine. Ainsi le règlement des limites ne doit pas l'empêcher. (S.)

(3) Cet ordre ne suffiroit pas ; car si les capitaines de vaisseaux n'avoient pas envie de l'exécuter, ils trouveroient mille prétextes pour l'éluder ; il

faudroit qu'il y eût des bâtimens affectés à la colonie, dont le Gouverneur

püt disposer du commandement en faveur de celui qu'il jugeroit le plus capable, ou lui accorder le pouvoir de se servir de ceux qui viendroient tous les ans de France, #t d'en donner le commandement à ceux à qui bon

Il est encor une observation à faire. Le port d'ici est entièrement renfermé entre la batterie de la Grave, du corps de la Place, de la batterie roiale et de celle de l'Islotte, en sorte que les vaisseaux qui sont dedans y sont comme emboïlés, et.sous le feu de ces trois batteries. Cependant , Messieurs les officiers qui les commandent disent qu'ils sont en rade, ne veulent point reconnoître le Gouverneur, exercent le despotisme sur les autres vaisseaux qui sont dans le port, et où mème quelques-uns de ces officiers vont dans les bâtimens venans de France, prendre dans les paquets qu'on a confiés aux capitaines, les lettres qui peuvent étre à leur adresse, avant que le Gouverneur ait les siennes, ce qui peut, sans contredit, ètre sujet à de grands inconvénients (1).

Toute la colonie est en attente sur la satisfaction qui sera faite à l'occasion de ce que ces Messieurs de la marine ont refusé de rendre les honneurs qui étoient dûs à mes grades, et qui sont prescrits par les ordonnances,

lui sembleroit au refus du capitaine, où enfin établir un conseil de marine à Versailles, où tout commandant d'un vaissean seroit obligé de rendre compte de sa conduite à son retour d'une campagne, et où on lui feroit son procès s'il n'avoit pas exécuté les ordres dont on l'avoit chargé. (S.) (1) Il y a bien d'autres raisons à dire: c'est que: 1° ces vaisseaux ne restant pas longtemps dans ces ports, la discipline en varie successivement suivant la fantaisie de ceux qui se trouvent y commander; 2° c’est que, le Gouverneur n'y étant pas le maître, il est, pour ainsi dire, impossible d'y empêcher la contrebande qui se fait de bord à bord des bâtimens anglois avec les nôtres ; 3° c'est qu'il n’est pas possible de confier le secret de la colonie à tant de personnes ; 4° c'est qu'il peut arriver que quelque bâtiment apporte des nouvelles qu’il importe quelquefois au service du Roi de cacher, ce qui ne se peut, lorsque les capitaines de ces bâtiments sont obligés d'aller à bord des vaisseaux du Roï avant d'avoir vu le Gouverneur, Il y a une infinité d’autres raisons qui serojient trop longues à

détailler pour les placer ici. (S.)

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cette affaire ne me regarde point personnellement, elle intéresse le manquement fait contre les règlemens de Sa Majesté, les officiers généraux et les gouverneurs des colonies, Permettés que je vous supplie de m'en envoier la décision par les premiers bâtimens qui nous viendront de France cette année.

DU MÊME

Louisbourg, le s octobre 1752

Nous avons essuié ici un ouragan afreux le 1°" de ce mois: les anciens du païs disent qu'ils n'en avoient point vu un aussi violent depuis 1722 ou 23. Il a causé beaucoup de dommage à nombre de bâtimens de mer, à quelques maisons d'ici et à nos casernes, J'attendrai à vous en faire part, que l'on soit éclairci plus à fond de toutes les pertes qui ont été faites.

Les habitans de Laurenbek étant venus me prier, il y a quelques Jours, de tenir sur les fonds de batème (1) une cloche qu'ils ont fait venir de France, pour l'église qu'ils ont construite, la cérémonie s'en est faite hier, et je lui ai donné votre nom. Je l'avois donné pareillement , il y a quelque temps, à un soldat juif, à la conversion duquel

j'ai eu quelque part (2); tout vous doit être référé...

(1) Plaisante expression pour une cloche, il faudroit avoir les bras bons. (5)

(2) Il ne devroiït pas tirer vanité de cette conversion, Cet homme avoit

d’ailleurs été déjà batisé et nommé par M. Daillebout (*), il y avoit trois ou

quatre ans, D'un mauvais juif, on en a fait encor un plus mauvais

chrétien. (S.)

(*} Lientenant de Raï à l'Ile Royale,

DU MÊME Louisbourg, le 16 octobre 1752.

... J'ai trouvé dans les archives du Gouvernement un ordre du Roi, de 1725, qui prescrit aux Gouverneurs de donner tous les ans un congé absolu à un soldat par compagnie, pour en faire des habitans, aux conditions de s'adonner à la culture des terres, de défricher par an une certaine quantité d'arpens, faute de quoi les soldats qui n'auroient pas rempli cet engagement, doivent rentrer dans leurs compagnies, et les concessions qui leur avoient été accordées deviennent nulles (1).

Ces soldats ne devant être remplacés par d'autres" dans la troupe qu'au bout de trois ans, ainsi que vous le verrés par la copie ci-jointe de l'ordre qui a été donné à cette occasion, il n'en coûte rien à S. M., puisqu'ils n'ont que la même solde qu'ils auroient en faisant le service dans leur compagnie.

Dès que j'ai vu cet ordre, je form: le dessein de mettre en vigueur un règlement si utile au bien de cette colonie. Je le communiquai à MM. Daillebout et Prévôt, qui convinrent que, lorsque j'aurois fait la tournée de l'Isle, que je me proposois de faire (2) dans ce temps-là, Je serois plus à même de placer, dans l'endroit le plus convenable, les soldats destinés à remplir cet objet; nous sommes convenus

(1) R., avant de l’exécuter, cet ancien ordre, auroit dû s'informer des raisons qui avoient empêché qu'on n’eût continué un établissement qui paroit avantageux du premier coup d'œil. Mais il falloit pour cela qu'il pût modérer un enthousiasme qui ne lui permet pas de rien écouter. D'ailleurs, peut-être cet ordre porte-t-il de ne les laisser marier qu'après leur défrichement fait, au lieu qu'on a commencé par là. (S.)

(2) C'étoit trop tard. On a fait perdre à ces misérables six mois de vivres pendant l'hiver où ils n'ont pu travailler, (S.)

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de les mettre sur le bord du lac de Miré, au bout du chemin neuf qui a été fait l'année dernière. C'est 1à où j'ai envoié un soldat par compagnie, qui forment actuellement un village que j'ai nommé Æouillé. Pour être plus à proximité les uns des autres, il n'y a qu'un arpent de distance de chaque maison, et ils sont placés à droite et à gauche du chemin, vis-à-vis les uns des autres.

Afin d'attacher davantage ces soldats au travail et peupler la colonie, je les ai fait marier tous, à l'exception de quelques-uns qui ne le sont point encor (1).

Parmi le nombre de ces nouveaux colons, j'ai mis un sergent qui veille sur leur conduite et qui doit rendre compte de tout ce qui s'y passe (2). La proximité qu'il y a de la ville au lieu où ils sont, me met à même d’avoir de leurs nouvelles tous les jours. J'y envoie, de plus, un officier tous les huit jours, et j'irai moi-même quelquefois.

Il ne faut que cinq heures, et par un très beau chemin, pour venir de ce village à la ville, ce qui donnera la facilité à ces habitans d'y apporter, sans frais, leurs denrées (3) et d'y venir chercher leurs besoins. Il y a, de

(1) Cest un moiïen assés singulier que de donner une femme à quelqu'un pour l'engager au travail. Ne seroit-ce pas multiplier ses besoins? 11 falloit, au contraire, ne permettre à ces soldats de se marier qu'après leur défrichement fait, et même les faire travailler en commun jusqu'à ce moment qu'on en auroit fait le partage. — Mais R, en est beaucoup pour peupler la colonie, il ne se contente pas d'y exhorter, il donne l'exemple. (S.)

(2) Le nommé Aygon, qu'il a chargé de cet emploi, est un sot qui n'est capable de rien, (S.)

(3) Cela est faux. On y compte sept lieües. Ces habitans sont obligés de découcher lorsqu'ils viennent en ville, ce qui absorbera le peu d'argent qu'ils retireront de leurs denrées. De plus, le chemin est très mauvais an

printems et dans l'automne, et presque impraticable dans l'hiver, (S.)

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