‹ Les derniers jours de l'Acadie, 1748-1758 [microforme]Chapitre 42 sur 67 · M, DES BOURBES À M, DE SURLA VILLE · texte numérisé non relu

M, DES BOURBES À M, DE SURLA VILLE

A Louisbourg, ce 12 may 1757.

Les Anglais n'ont point encore paru devant notre port, à l'exception d'une goëlette corsaire ; ils ont eu deux frégates en hyvernement qui, à ce qu'on présume, pourroient crouëser sur les bancs. Il paroit qu'ils n'entreprendront rien cette année sur notre ville, et que tous leurs efforts tourneront du côté du Canada, Si l'on en croit quelques uns d2 leurs prisonniers que nos corsaires ont fait sur les côtes de la Virginie, 1ls ont trente-six mille hommes sur pied ; ils disent qu'ils ont levé dix-huit mille hommes de milice et que la Vieille Angleterre a envoïé six mille hommes de troupes réglées et douze cents montagnards d'Écosse ; ils ajoutent qu'ils ont eu un avantage sur nous dans le mois de mars dernier sur le lac Saint-Sacrement, au fort William-Henry, et qu'ils nous-ont pris huit pièces de canon. Cela mérite confirmation.

Nous n'avons point encore reçu de nouvelles du Canada. Nos travaux sont ouverts du 8 de ce mois; on achève de raser le Cap Noir, de finir la demi-lune de la porte de la Reine, et l'on écrète les hauteurs qui nous commandent.

Le pauvre Montalembert nous manque depuis un mois ; il avoit été à la chasse, il n'est point revenu. Notre gouverneur a fait inutilement toutes les perquisitions possibles. Je ne vous cacheray point que je crois que les lubricités de son indigne épouse, les mauvaises façons de sa bellemère et quelques dettes qu'il avoit contractées ce carnaval, l'ont porté à se perdre luy-mème ; son désespoir l'a-

voit déjà porté à s'enfermer dans sa chambre et à y vouloir mourir de faim ; on l'en tira au bout de trois jours. Une autre fois, Parabère le trouva à l'habitation de M. le Comte, assis sur Ja neige, à l'entrée du bois, qui se tiroit aux cheveux et qui, pénétré du plus vif désespoir, vouloit refuser tous les soins de Parabère qui fat contraint de le faire emporter.

J'ay mangé plusieurs fois chez M. de Saint-Jullien, commandant d'Arfors, et me suis lié avec un nommé M, de Lautour (sic), premier factionnaire du régiment normand. et gouverneur de Saint-Lo (1).

Le pauvre chevalier de Trion (2), vivement touché de la mort de son parent, a couru les bois inutilement pour le retrouver. Il est dans un état, à son occasion, qui fait pitié.

Du 13 may.

La flûte du Roy, {a Fortune, est entrée dans ce port à neuf heures du matin ; elle a fait une riche prise, venant de la Jamaïque, sur laquelle elle a fait passer soixante hommes et quatre pièces de canon, et dont elle s'est séparée hier par les brumes. Cette flûte nous fait un bien inexprimable.

M. JOUBERT À M. DE SURLA VILLE De Louisbourg, ce 15 may 1757.

... C'est avec bien de la peine que je vous apprends la

(1) Etienne-Luc du Chemin, chevalier, seigneur de La Tour, né à Paris, le 7 novembre 1714; capitaine au régiment d'Artois, grand croix du Carmel et commandeur de Saint-LAzare; commandant pour le Roi à Saint- Lo, où il mourut célibataire, le 10 mai 1803; son nom s'eteignit avec lui,

(2) Lieutenant dans Nararre en 1747, à l'Ile Royale en 1760 ; cousin de M. de Montalembert, dont le nom patronymique était Trion. -— Famille originaire de Guyenne; le nom de Montalembert lui était venu par alliance.

(Gf, Lasné, Dictionnaire généalogique). n

suloir , Une omte, it aux ouloit de le

, Com- M. de mand,

é de la our le tpitié.

port à ant de ommes ‘e hier mable.

ends la

à Paris, croix du à Saintavec lui, ousin de Famille alliance.

triste destinée du pauvre Montalembert. Depuis un mois, l'on ne sait ce qu'il est devenu ; l'on l'a cherché partout, fait battre les bois de Miré par des détachements et des sauvages, sans que l'on ait pu trouver aucun vestige de luy. Il partit de chez M" Thiéry, où il restoit depuis quelque temps, un mercredy, avec son fusil, Il prit la route du chemin de Miré, L'on ne sait où il a couché Ja nuit du mercredy au jeudy, Celle du jeudy au vendredy, il coucha à l'habitation de sa belle-mère, sur le chemin de Miré, à une lieue et demy de Louisbourg, il en partit le matin. Depuis ce temps, personne ne l'a vu. Depuis plusieurs mois, il n'estoit plus connaissable, par les chagrins que luy donnoit sa femme qui, non contente de le maltraiter de bien des manières, entretenoit avec un officier de terre une galanterie presque publique. Cette malheureuse l'a ruiné ; Montalembert, avant de se marier, avoit mieux de deux cents Cinquante louis : il paroit aujourd'huy qu'il doit environ neuf mille livres. Sa belle-mère, qui n'ignoroit pas ce dérangement, bien loin d'y mettre ordre, lorsqu'ils sont venus rester avec elle, ne pouvant plus tenir maison, a souflert les assiduités du galant, et disoit à Montalembert, lorsqu'il se plaignoit : — Rendés-vous justice. mon cher Montalembert, vous n'êtes plus jeune, vous n'êtes pas de figure à captiver une jeune personne.

Voilà la consolation qu'il recevoit de cette femme d'es prit qui l'a laissé abandonné à luy-mème pendant trois jours sans parler à personne de son absence. Lorsqu'ils l'ont cru perdu, ils ont envoyé M. Trion scavoir s'il ne seroit point à l'habitation de M. de Raymond. Trion ne l'avant pas trouvé, le dit à M. La Pilète qui fut le dire au Gouverneur. Tout le monde est indigné de la conduite de cette maison; il v a de la cruauté et de la barbarie dans la conduite de ces femmes-là, 11 estoit sy fort amoureux de

cette femme, tout infidelle qu'elle luy estoit, qu'il n'a jamais eu la force de s'en séparer. S'il m'avoit cru, il ne seroit point péri ; je fis tout ce que je pus pour le détourner de ce mariage, il n'écouta que sa passion et les beaux discours de sa belle-mère,

Je ne vous apprendray pas grand nouvelles de nos cantons. [1 paroit seulement que nous ne serons point attaqués, que le projet d'envahir le Canada subsiste toujours, Ils doivent faire de nouveaux efforts ce printemps. I] ne nous est point encore arrivé de courrier de cette partie, l'on les attend tous les jours. Nous avons essuyé un hiver très froid, long et nébuleux; nous attendons avec impatience des vaisseaux et des vivres que l'on nous faisoit espérer de très bonne heure. Nous craignons que le changement de ministère n'ayt dérangé bien des choses ; nos chefs n'ont point encore eu des nouvelles de la Cour, il a paru seulement sur nos côtes un corsaire : pendant l'hiver nous en avons eu deux, sur les côtes de Boston, qui ont fait beaucoup de prises, mais de peu de valeur.

DU MÊME

De Gabarus, ce 12 aoust 1757.

... M. des Bourbes est au Port Dauphin à m'attendre depuis trois mois; il avoit pris les devants pour prendre le

lait... M, Drucourt luy a ordonné de rester à ce poste avec la compagnie de De Coux, qui a ordre, si les Anglais attaquent Louisbourg, de se réunir avec celle de Danjeac et de former un corps sur les derrières de l'ennemy, pour faire la petite guerre, avec un corps de sauvages et Acadiens, qui sont Campés sur la côte de la baye de Gabarus, aux ordres d'un capitaine canadien qui est sous les miens.

Nos trois escadres ont fait leur jonction de Louisbourg, fort heureusement ; la première est arrivée les premiers

uil n'a 1,il ne détours beaux

de nos s point te touitemps.

le cette suyé un ns avec s faisoit e chanés; nos ur,ila l'hiver qui ont

" ttendre ndre le e poste Anglais njeac et

v, pour et ACaabarus, s miens.

sbourg, bremiers

jours de juin, venant du Cap, aux ordres de M, de Beaufremont : la seconde, à la mi-juin, venant de Toulon; la troisième, à la fin de juin, aux ordres de M, du Bois de La Motte, venant de Brest, Nous avons à présent, dans le port de Louisbourg, seize vaisseaux de ligne et cinq frégates. Notre escadre réunie estoit de dix-huit vaisseaux de ligne, mais M. du Bois de La Motte en a envoyé deux en Canada pour y porter le régiment de Berrv.

Suivant les nouvelles que nous avons d'Alifax, par divers prisonniers que les sauvages ont fait, et par des prisonniers français qui se sont sauvés, les Anglais sont dans ce port au nombre de quinze vaisseaux de ligne, huit frégates, un brülot et deux bombardes, avec quinze à dixhuit mille hommes de débarquement. Nous les attendons tous les jours de pied ferme ; toute la garnison doit sortir pour s'opposer au débarquement, J'ay été chargé de pourvoir à la deffense de deux très belles anses, séparées seulement l'une de l'autre par une falaise, dont une est appelée l'anse de la Cormorandière et l'autre l'anse aux Sables, éloignées de trois quarts de lieue de la Pointe Plate et à une lieue et demy de la viile, par un chemin que j'ay pratiqué sur mes derrières. Mes retranchements me paroissent très bons, difficiles à forcer : ils sont en terre, avec des bons abatis en avant, et bien flanqués par quatre pièces de canon. L'on a retranché l'anse de la Pointe Plate; à chacun de ces débarquements, l'on y a fait camper un petit détachement. Je commande celuy de la Cormorandière, dont les forces montent à quatre cents hommes, tant sauvages qu'Acadiens et soldats. Le commandant du bataillon d'Arfors doit se porter à ce poste, sitôt que l'ennemy paraîtra, avec cinq cents hommes de renfort, et celuy de Bourgogne, à la Pointe Plate, Je regarderois comme le plus beau de mes jours si l'ennemy tentoit sa

CAE MR PAL NES (UE : #3 AS NPA CON EROUME EDR MER ARE D PVO AL LE LU LENS TON A PU AIT CU: à

descente où je suis, sy j'étois chargé de defflendre les retranchements que jay fait faire. Ce commandement, dont je ne tiray d'autre fruit que la dépense qu'il m'a occa sionné par les différentes visites qu'il m'a attiré, m'a extrémement fatigué par les importunités des sauvages, dont j'ay été chargé de la subsistance, À mon retour en ville, il faudra que je travaille à mon départ pour le Port Dauphin M, DE LOPPINOT (1) A M, DE SURLAVILLP Louisbourg, ce 6 octobre 1757

La situation de notre colonie n'est point si déplorable qu'elle l'auroit été suivant ce qu'on s'étoit figuré auparavant, Trois objets nous ont été favorables, Le retardement de leur expédition en est le principal, n'ayant pu exécuter leur projet, et nous tenons pour certain qu'ils avoient vingtdeux bataillons pour la descente, non compris le régiment de Roval-Américain, Toutes ces susdites troupes ont été prendre leur quartier à la Nouvelle-York, Le deuxième objet est le coup de vent du S.-E, du 25 septembre dernier, qui a été des plus horribles, lequel en a fait périr cinq vaisseaux de leur escadre et le reste hors d'état de pouvoir tenir la mer, Pour trois, nous en avons preuve certaine, ayant été surpris sur nos côtes, dont un s'est perdu vers le Saint-Esprit, et des chalouppes qu'on y a envoyé doivent arriver dans l'instant pour le deuxième voyage, pour ramener le reste de ces malheureux échappés du naufrage.

Le troisième objet est celuy des trois escadres qui nous ont protégé pendant la campagne, dont la jonction a été si bien concentrée et a si bien réussi en notre faveur. I} est à désirer que, l'année prochaine, nous puissions nous congra-

(1) Capitaine aide-major aux troupes de la marine,

les ent, ca

exlont ille,

Port

able )aranent uter ingtment | été ivime nier, cinq voit ine , rs le vent pour rage.

nous té si est à igra-

tuler de pareilles circonstances. Ajoutons , à tous ces évé-

. nements, la prise du fort Georges, en Canada, où il y avoit

près de quatre mille hommes de garnison. On peut aisément conjecturer que des catastrophes aussy frappantes et arrivées presque du même temps, doivent jetter cette nation dans une consternation assés humiliante, Je ne passeray sous silence qu'une de nos frégates, sortie après le :oup de vent pour faire la découverte, a pris, à la veüe de notre port, un corsaire anglois qui étoit venu porter des paquets à son escadre, et ayant pris l'échange par la frégatte, et sans beaucoup de résistance, a amené, ce qui a surpris tout le monde, C'est un bâtiment des mieux armés pour la course,

Page 1