LE COMTE DE RAYMOND
(1752) Pensées diverses sur l'Isle Royale.
... Le but général de toutes les nations, en cherchant à se former des établissements dans le monde nouvellement découvert, a dû être de se procurer, pour son usage, des choses qui lui manquoient en Europe, ou de se faciliter des branches de commerce avec les pavs étrangers. Il est question d'examiner, à présent, quel peut avoir été l'objet de Ja France en s'établissant en Canada et à l'Isle Royale, Il n'est pas à présumer que ce soit pour avoir des terres susceptibles des mêmes productions que le terrain qu'elle possède en Europe, puisque le nombre de ses habitans ne peut suffire à la quantité qu'elle en a. Cherchons donc queïles peuvent être ses vies.
La France manque de bois propre à la construction, le fer n'y est pas excellent, ni assez abondant, elle n'a ni godron, ni brai, ses terrains ne sont pas propres aux chanvres, et elle est sans pelleteries. Le Canada abonde en toutes ces parties, c'est celles-là qu'il faut encourager. 1° Il faut que le Rov y fasse établir des chantiers pour construire, à ses dépens, des vaisseaux de toute espèce, et qu'il les revende ensuite, en y perdant même quelque
(1) C'est la plus grande fante qu'on peut faire ; nous ne sommes point en état, On auroit dû profiter des intervalles de la paix, on les néglige, Dien veuille qu'on ne se repente point. L (S.)
(2) Ou de convenir avec les Anglois de se retirer de part et d'autre,
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chose, à ses sujets. Du peu quil lui en coûtera, il sera dédommagé amplement par l'augmentation de commerce qui se fera dans son royaume. Il seroit à propos, en conséquence, d'v envoyer une grande quantité de charpentiers et d'ouvriers de toute espèce. Le climat y est bon; on n'auroit pas à craindre, comme aux isles de l'Amérique, qu'ils y tombassent malades et que cela n'en diminuit l'espèce en France. Qu'est-ce qui empescheroit qu'on ne püt employer “a travaux de force les faux sauniers où contrebandiers des galères, en prenant quelques arrangemens avec les fermiers généraux qui sont chargés de leur subsistance pendant le temps qu'ils sont condamnés à y rester? Au Heu qu'ils deviennent inutiles à Toulon et purement à charge à la Société, sans qu'on sache en tirer parti, — 2° Comme les mines de fer sont très abondantes et que le fer y est extrémement liant et de la meilleure qualité, pourquoi ne pas y établir des forges et des fonderies ? On s'en serviroit pour tous les canons et les fermens de notre marine, et on en pourroit tirer même pour armer nos troupes de terre et de mer, et, peut-être même, en fourniroit-on à nos voisins, qui le préfèreroient à celui d'Espagne, ce qui nous feroit rentrer tous les ans un argent considérable, au lieu qu'il nous en coûte infiniment pour faire venir, de Suède et des autres pays, tout celui dont nous avons besoin. — 3° On a éprouvé que les terres y produisent des chanvres admirables. Malgré cette épreuve, un peu de Jalousie de la part de ceux qui furent chargés de les examiner, les a fait rejetter. Mais, quand bien même on conviendroit qu'ils seroient inférieurs à ceux que nous tirons d'ailleurs, ne vaudroit-il pas mieux s'en servir tels qu'ils sont, que de porter notre argent à l'étranger ?
4° Le pays est rempli de pins de toutes sortes, pourquoy n'en pas tirer les mâts, tout le bray et le godron qui nous est
nécessaire, au lieu d'en acheter du Nord? 5° Rien n'empécheroit de charger de planches de bois de cèdre, d'hérables et de toutes autres sortes, les bâtiments que le Roy envoieroit de Canada en France, pour y étre vendus. Cette cargaison se débiteroit assez bien pour dédommager d'une partie des frais de la construction, et comme Sa Majesté se serviroit des matelots de ses classes , les frais de cet armement seroient bien moins considérables. Le marchand qui trouveroit un bâtiment tout prêt à acheter et à faire travailler sar le champ, donneroit plus volontiers dans ce genre de commerce, par l'impatience naturelle du François qui ne Jui permet pas d'attendre le temps qu'il faut pour le construire et le mettre en état de naviguer, détail qui l'effrave et qui seul le rebute. N'est-il pas honteux qu'avec tant de moyens pour faire nous-mêmes nos vaisseaux, on permette d'en acheter de l'Anglois, du Suédois, du Holiandois ou d'ailleurs, ou qu'on laisse faire à ces nations, tant le transport de nos marchandises, que de celles dont nous avons besoin, ce qui fait sortir par an de grosses sommes du Royaume. —- 6° On remarque que notre commerce de pelleterie, seul objet de notre premier établissement dans le Canada, a beaucoup diminué depuis nombre d'années, et qu'il est à craindre que dans peu il ne soit réduit à rien. Si on s'attache à découvrir les motifs de la préférence que les sauvages donnent aux Anglois sur nous, on verra que c'est parce qu'ils leur donnent les marchandises à beaucoup meilleur marché, et qu'ils leur fournissent de l'eau-de-vie. Peut-être la religion, l'humanité, bien des choses, pourroient empécher qu'on ne les satisfit sur ce dernier point, mais qu'est-ce qui empesche qu'on ne les satisfasse sur le reste ? Comment se peut-il que l'Anglois, chez lequel tout est infiniment plus cher qu'en France, puisse faire meïileur marché que nous? Celi ne peut parvenir que de notre
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avidité pour le gain, ou de notre peu d'ordre pour le fret de nos bâtimens. La Compagnie des Indes a seule ce privilège exclusif, Seroit-ce la difficulté de remonter le fleuve et l'éloignement de France qui, empeschant de faire plus d'un voyage par an, augmente si fortement le fret des marchandises qu'elle envoye ? Mais qu'est-ce qui empesche cette compagnie, au lieu de freter des bâtimens, d'en avoir à soi et de former un entrepôt à l'Isle Royale, où les bâtimens qu'elle enverroit de France, déposeraient les marchandises qu'ils apportent, et mème quelques-unes des Indes dont l'Anglois seroit avide, s'en retourneroient chargés de pelleteries et pourroient faire plusieurs voyages...
Je crois avoir assez détaillé les choses que pourroit fournir la Nouvelle-France ; il ne reste plus qu'une combinaison à faire, qui est si, en poussant à la perfection toutes ces choses, autant qu'il sera possible, les avantages qu'elles produiront équivaleront la perte que la France à faite et fait journellement, de plusieurs familles qui viennent s'y établir dans le temps qu'elle se dépeuple sensiblement elle-même dans l'intérieur de plusieurs de ses provinces, et la dépense de près de vingt millions qu'elle fait tous les ans pour cette colonie. Sf la balance penche sur l'avantage qu'on en retire, il n'est pas douteux qu'on ne doit rien ménager pour pousser cet établissement à perfection : si elle penche, au contraire. sur la perte, les plus courtes folies sont les meilleures, et il est inutile de s'épuiser pour se conserver la possession d'un pays immense, qui ne sert qu'à nous afloiblir et qui seroit peu avantageux à l'Anglois quand nous viendrions à l'abandonner, puisqu'en le possédant, nous leur en laissons tirer tout le parti qu'ils en pourroient espérer si nos n'y étions plus...
Il règne un vice intérieur dans les colonies. Les gouverneurs, des intendans où les ordonnateurs qui sont pour
les diriger, sont fortement persuadés qu'on ne les y en voyé que pour faire fortune, et y agissent en conséquence, ce qui cause la ruine du commerce et est un grand obstacle au progrès des colonies, Il ne seroit pas possible que les murmures et les plaintes ne parvinssent jusqu'au Ministre, si ils n'y étoient mème presque tous intéressés, ce qui fait que les choses les plus utiles ne passent point, Il seroit à désirer qu'il y eût un ministre assés éclairé pour pouvoir se Conduire par lui-mème, sans s'en rapporter à des gens qui le trompent, parce que leur intérét particulier s oppose au bien général. Il faudroit établir une espèce d'inspecteur général de toutes les colonies qui seroit chargé de les visiter fréquemment, d'y écouter les plaintes que les habitans forment contre les gouverneurs, les intendans et les ordonnateurs, y examiner les progrès ou les décadences du commerce et ce qui peut les causer, et d'en rendre compte directement au Ministre, afin qu'il püût y remédier. Si on ne s'attachoit pas à choisir un homme intègre, désintéresse et intelligent, ou on lui feroit illusion, ou on le corromperoit.
L'Isle Rovale a plusieurs mines de charbon dont on peut tirer de grands partis. Il n'y pas d'année que le Rov n'en tire d'Angleterre pour des sommes considérables. Pourquoi n'en pas charger tous les bâtiments qui viennent icy pour le Roy et qui s'en retournent à vuide, et pourquoi ne pas obliger les bâtimens marchands d'en prendre une certaine quantité au lieu de lest, qu'ils déposeroient dans les différens ports du Royaume, d'où il seroit aisé de le faire transporter dans les endroits où le Roy en auroit besoin ? Il reviendroit à d'autant meilleu: marché à S. M. qu'on pourroit employer une ou deux chaines de forçats à le tirer, dont la subsistance ne coûteroit guères plus là
qu'ailleurs. Qu'on ne dise pas que ce charbon seroit ca-
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pable de mettre le feu aux bâtimens, puisqu'il est notoire qu'il ne peut s'enflammer par lui-même, et qu'il ne faut qu'un peu d'attention pour se garantir de tout accident.
On pourroit encor mettre à profit les arêtes des morües qu'on laisse perdre et dont on peut faire d'excellente colle, dont on se défairoit avantageusement, La Cour a mème déjà fait faire quelques essais du temps de feu M. de Foran (1), qui réussirent à merveille. La mort précipitée de ce gouverneur, et l'imbécillité de M. du Quesné, qui le remplaça , arrétèrent un établissement dont les suites auroient rendu.
Bien des gens assurent que l'huile tirée des foyes de morüe est un préservatif contre les vers qui s'attachent aux bâtimens dans la mer du Sud: ils y font assez de désordres pour qu'on ne doive pas négliger tout ce qui peut en garantir...
Comme par les possessions immenses que l'Angleterre a dans l'Amérique Septentrionale, ce que la France y possède n'est pour ainsi dire en comparaison qu'un point, et qu'elle y est fort inférieure en nombre de colons, on ne doit pas espérer de s'y maintenir qu'autant qu'on y aura des troupes nombreuses et bien disciplinées, avantage que les Anglois nous disputeront difficilement et qui peut, seul, maintenir l'équilibre. Ce principe établi, c'est une grande faute que l'isle Rovale n'ait que 1,250 hommes, tandis qu'il y en a 2,400 à Halifax. On ne compte que 60 lieues de cette ville à Louisbourg, et on peut faire aisément ce trajet en 32 heures...
Les sauvages coûtent immensément au Roy; ceux de l'Isle Rovale et de l'Isle Saint-Jean ne méritent pas ces dé penses par eux-mêmes, étant tout au plus 80 en état de
(1} Capitaine de vaisseau, gouverneur de l'Ile Royale en 1739.
porter les armes. Ce ne pourroit donc étre que par les liaisons qu'ils peuvent entretenir avec les autres nations. C'est une question de savoir sil ne vaudroit pas mieux augmenter directement les présens de ces nations.
C'est encor une question de savoir si les secours qu'on tire en général des sauvages équivalent les sommes qu'on leur donne, et s'il ne vaudroit pas mieux s'attacher à avoir un bon corps de troupes bien entretenu. Qu'on ne me dise pas qu'elles ne sont pas bonnes à cette espèce de guerre, les hommes sont propres à tout; il n'v a qu'à savoir les mener, D'ailleurs, de la façon dont les sauvages s'y prennent, on ne finit jamais rien. Il faudroit ne frapper que rarement, mais quand on s'y seroit déterminé, prendre si bien ses mesures qu'on püt détruire Ja nation contre laquelle on est en guerre. Ce fut toujours le principe de M, de Frontenac, le seul gouverneur qui, peut-être, se soit bien conduit,
Le soldat du Canada ne vaut rien ; à qui en est la faute ? Celle de ses officiers, sans doute, qui n'ont pas sçu le dis- Cipliner. On doit commencer par les discipliner et les caserner, et ne détacher dans les postes d'en haut que des commandans rigides et capables de se faire obéir, avec défenses, sous peine d'être cassé, d'y faire aucun commerce, 1! faudroit, de plus, faire relever ces troupes tous les deux ans, au plus tard, ne permettre jamais qu'elles y restassent plus longtemps , et les faire revenir au gros, qu'on établiroit à Montréal, avec des officiers supérieurs fermes et entendus. On pourroit laisser les commandans des postes, car lorsqu'on sait qu'on n'y est que pour un temps limité, on cherche à en tirer promptement parti, sans s'embarasser qu'il en résulte un mal dans la suite. On feroit successivement passer Ces commandans à des postes plus considé-
rables, quand ils auroient mérité, ou on les chatieroit en
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LES DERNIERS JOURS DFE L'ACADII 26Q
les faisant casser, ou en les rapellant au corps, s'ils s'étoient mal conduits.
Le milicien n'est préféré au soldat en Canada, que parce que ce dernier n'y vaut rien. Qu'on le discipline, on verra combien il l'emportera sur le païsant le plus valeureux, qu'on détourne mal à propos de son travail, Ce nest que lorsqu'il est question de la propre deffense de son champ, qu'il faut lui faire prendre les armes. Toutes ces courses à 200 où 300 lieües ne produisent aucun bon etlet ; c'est sur son terrain qu'il faut lui tendre des embuscades (1), lenvelopper et le détruire...
Le pouvoir partagé entre le gouverneur et l'ordonnateur, est contraire à l'établissement de toute colonie. Il faut qu'un seul ait toute l'authorité et qu'il paye de sa teste ses malversations...
L'habitant a trop de chevaux qui ne lui servent qu'à ses plaisirs; 1] est à craindre que cela ne lui consomme une subsistance qu'il emploieroit plus utilement à nourrir des bœufs ou autre bestail, et que la facilité qu'il a de se transporter pour voir sa maîtresse ou pour quelque autre partie de plaisir, ne le dérange de son travail...
Le moien d'encourager l'agriculture est de ne point fixer le prix du grain, afin que le bénéfice que le colon en retirera, lui serve d'aiguillon et soit une avance pour un nouveau défrichement. On a perdu le Canada pour l'avoir voulu gèner et l'avoir taxé mal à propos. Le iuxe, si pernicieux ailleurs, devient nécessaire à l'Acadien. Celui qui n'a besoin de rien, ne désire rien. C’est ainsi que ce peuple , à qui peu de choses suffisent, vit dans une lâche paresse, quand il a cultivé ce qui lui faut pour sa nourriture, tournissant d'ailleurs, par lui-même, à tout son entretien. Pour engager ces hommes au travail, il faut leur suggérer de nouveaux besoins...
(1) A l'ennemi,
I seroit bien à propos d'établir une espèce de chef sur un certain nombre d'habitans, soit pour régler ou ajuster leurs petits différens, veiller sur leur conduite et faire exécuter ses ordres.
Est-ce qu'on ne reviendra point de la sottise des logemens ou magazins provisionnels ? Rien au monde n'est plus incommode, tout s'y perd, cela coute des sommes im menses, et ces ouvrages deviennent dans Ja suite inutiles Avant de vouloir former un établissement dans un endroit, il faudroit avoir son projet bien arrété dans la tête, et n°; point mettre la main qu'on ne füt bien décidé à l'exécuter vivement. C'est ainsi que les Anglois et les Hollandoiïs ont établi toutes leurs colonies. Pour nous autres François, nous entreprenons tout volontiers, tout est chaleur au commencement, mais nous nous refroidissons bien vite et no, : n'achevons rien.
Il eût été à souhaiter que lors de la reprise de possession des Isles Royale et Saint-Jean, en 1349, quelqu'un eût bien fait connoître à la Cour le véritable état et les avantages qu'on en peut tirer, et que là-dessus elle eût formé son projet, et qu'elle l'eût bien digéré avant de songer à v rien envoïer. Par là, elle n'auroit pas perdu 4 ou 5 années de temps; tous les établissements auroient été décidés dans les différens endroits, et, par conséquent, on auroit travaillé solidement , on auroit évité mille dépenses inutiles , on auroit prévenu les diflérens besoins, on auroit pris des expédiens pour les peupler, sans que ce fñt au dépens de la France, la pesche eut été poussée fort loin, on auroit presque déjà de quoi se nourrir, tout seroit en valeur, les concessions en règle, et tout se seroit établi pied à pied, sans embrasser mal à propos tout à la fois. Au lieu qu, n'agissant par les contraires ét ne vivant qu'au jour Îla journée, on a dépensé bien de l'argent mal à propos et
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Toutes les réparations des bâtimens du Koy se font si mal et avec tant de négligence, que c'est toujours à recommencer. La raison est qu'il y a un bénéfice à travailler et qu'ainsi le travail devient plus fréquent lorsqu'il n'est pas solide,
L'on ne fait point de procès-verbaux des vivres prétendus gâtés, ce qui étend le coulage autant qu'on le juge à propos.
Les soldats malades ne peuvent pas consommer tout le pain de leurs rations. Pourquoi ne pas convenir d'une certaine somme avec les entrepreneurs des hôpitaux ? On éviteroit des frais de transport, un emploi inutile, et bien d'autres choses.
Il est dangereux que celui qui passe les troupes en revües soit celui-là même qui soit chargé de leur subsistance et de leur paiement, sans en rendre compte à personne et sans que le capitaine puisse savoir à combien d'hommes sa compagnie a passé sur sa revüe, ce qu'elle doit recevoir, et qu'effectivement il en donne le reçu.
L'écrivain de l'hôpital n'y allant jamais, il ne fait aucune de ses fonctions et, par conséquent, on ne tient aucun état de l'habillement, linge ou argent que le malade y porte en entrant. D'où il résulte qu'il y a beaucoup de fraude sur l'habillement des hommes qui y meurent, et qui devroit rentrer dans les magazins, en donnant la facilité de substituer du mauvais au bon.
Il en coûte beaucoup au Roy pour l'entretien des armes de l'Isle Royale. Il suffiroit que S. M. les remplaçät lorsqu'elles sont usées , et Charger le capitaine de leur entretien, moiennant quelque petit bénéfice.
Le décompte de l'officier et du soldat ne se fait que dans le mois d'octobre, d'où 1l résulte qu'en prenant tout à crédit, il devient plus cher. Il faudroit qu'il se fit tous les 3;
mois, ce qui dérangeroit un peu ceux qui ont la disposition
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du thrésor, parce qu'on fait de bonnes choses avec de l'ar gent Comptant,,,
Imagineroit-on que l'équipage d'une frégate qu'on dé sarme, pendant l'hiver, dans un port comme Louisbourg où il y a toujours plusieurs Anglois, abandonnät son bâtiment, sans méme qu'il y ait un seul homme à bord, pen dant près de cinq mois, ni méme un seul officier, avec 1,000 hommes d'équipage, qui ont hiverné au fond de la baye ? Se peut-il une plus grande négligence de la part des officiers, et une plus grande foiblesse de la part du chef? C'est un grand bonheur que quelque mal intentionné n'ait pas mis le feu à la frégate, où que cet équipage n'ait pas fait de grands désordres. Qu'on ne dise point que la rigueur du froid ne permettoit pas de laisser quelqu'un à bord, puisque les Anglois y ont toujours resté pendant qu'ils ont été possesseurs de Louisbourg...
Il est inutile que le Roy envoie des vaisseaux de guerre dans les colonies, où du moins il ne faut pas penser qu'ils y soient de quelque utilité, s'ils ne sont pas entierement aux ordres des gouverneurs, Car ils se trouvent ordinairement si bien dans les ports, qu'ils veulent y rester jusqu'au moment de leur départ pour leur retour en France, la pluspart n'étant pas assés citoiens pour tendre au bien général, et se contentant de pouvoir dire: — J'ai fait une campagne de plus, — sans s'embarrasser de remplir l'objet pour lequel la Cour les a envoiés, D'ailleurs, l'autorité partagée a toujours eu de funestes suites. Les Romains y remédiaient par leur dictature, et les Hollandoiïis, par la forme du gouvernement de leurs colonies, où ils se sont bien donné de garde d'admettre le Républicain. Toute la puissance réside dans un chef aidé d'un conseil, et sur lequel son sentiment prévaut dès qu'il veut se charger de l'évènement.
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LES DENNIRRS JOURS D, L ACADH 279
Les hommes d'un vrai mérite sont si rares, qu'on ne doit pas espérer d'en rencontrer toujours dans les capitaines de vaisseaux qui vont successivement dans les colonies, au lieu qu'on choisit les gouverneurs qui ne sont pas en si grand nombre, De plus, l'intérét du capitaine s'oppose quelquefois au bien général de la colonie, raison déterminante pour ne se pas préter à tout ce qu'il exigeroit ; c'est, en outre, trop exposer l'esprit du gouvernement d'une colonie qui ne devroit être souvent connu que de la Cour et des chets qui la dirigent,
À quoi faut-il attribuer Le peu d'émulation qui se trouve dans les officiers de marine ? Serait-ce à leurs défaites dans la dermière guerre ? Non. Dans nos armées de terre, toujours malheureuses au commencement du siècle, on ne trouvoit pas moins d'officiers de bonne volonté. Seroit-ce défaut de bravoure? Non; on ne le peut croire; ils se comportent trop bien, lorsque, malgré eux, ils se trouvent dans l'occasion; mais ne seroit-Ce point qu'ils mènent une vie trop molle dans leurs ports, où ils ne regardent leur métier que comme un moien de s'enrichir, que souvent toute leur fortune consiste dans la petite pacotille qu'ils ont à bord, ou que l'on ne fait pas volontiers une chose à laquelle on ne s'est point attaché et que l'on ne sait pas.
Qu'est-ce qui peut occasionner l'espèce de mépris que les officiers de marine ont pour ceux des colonies ? Ce n'est point la naissance, puisqu'il s'v trouve souvent gens qui valent mieux qu'eux; ce n'est pas non plus par délicatesse de sentiment du côté de l'intérèt, puisqu'ils commercent aussi, et que méme les officiers des colonies leur reprochent quelquefois de la mauvaise foi dans les marchés qu'ils font ensemble. Est-ce supériorité de talent ? Leurs opérations ne sont pas les mèmes, et ils n'en savent