‹ Les derniers jours de Saint-Pierre [microforme]Chapitre 12 sur 20 · X VII · texte numérisé non relu

X VII

Le steamer-a. nexe de la grano: ligne Southampton-Colon (on dit là-bas l’annexe tout Court) prend à la Barbade les Passagers pour les chaînons SePtentrianaux des petites Antilles Sainte-Lucie, Martinique, Dominique, Guadeloupe, Antigues, Saint-Kitts.

M. Georges Besson avait embarqué, le 29, sur “* l'Eden ”, en rade de Bridgetown. Dañs la matinée du 30, il faisait relâche à la première escale Sainte-Lucie, Sur le quai de Port-Castries, il apercevait sa belle-sœur et Mme Peltreau, en Compagnie de la famille Hédouin. M. Hédouin s'avançait vers la Passerelle, la main ouverte.

—Mon cher ami, disait-il au voyageur, ‘ l'Eden ”* doit faire ic: son charbon ; il a de grosses marchandises à charger et n'appareillera que tard dans la soirée. Il ne touchera donc à St- Pierre qu'à trois heures du matin. Je ne veux Pas que ces dames passent une nuit en mer. Mon vacht, la ‘ Sea-Maid 7, est sous vapeur. C’est un excellent bateau ; ilfile aisément ses douze nœuds. Vous accepterez le breakfast à ma villa, vous luncherez ensuite à bord et vous serez chez Vous pour l'heure du diner.

Le breakfast achevé, M. Hédouin avait pris à part M. Georges, pour le questionner sur les affaires Bénito, puis il avait ajouté

—Je mets la “ Sea-Maid ”’ à votre disposition deux jours. Je n'ai pas besoin d'elle avant après demain soir, Si le volcan menace, — car le câble nous annonce des éruptions quotidien-

nes, — amenez vos familles à Port-Castries,sans crainte de nous gêner. Considérez-nous déjà comme des parents : on ne se gêne pas entre parents.

Mme Besson de Ribes racontait ces incidents au diner devant la famille, réunie comme pour quelque heureux anniversaire. De temps à autre,elle observait le visage de son fils. René, les yeux sur son assiette, hachait indéfiniment un beignet de banane. On versa le champagne, M. Georges prit à son tour la parole et compléta le récit de sa belle-sœur.

Mile Kate Hédouin est bien la, plus suave beuuté de nos Antilles. Ma jole nièce Andrée serait seule en droit de lui disputer la palme. Aujourd’hui sous son gainsborough à plumes roses dans cett. espèce de Kimono japonais où elle se drape pour les sorties matinales, elle m’apparut idéale d'originalité et de fraîcheur. Son avenante gaieté, sa grâce ondovante et simple mettent autour d'elle ie ne sais quelle captivante poésie. Avec cela, déjà maîtresse de maison accomplie. C'est elle qui régit toute la villa : la domestirité pourtant y pullule. Elle s’entendrait merveilleusement avec Andrée.

M. Georges souleva sa coupe où moussait l’extradrv.

Je bois à nos amis de Sainte-Lucie, à leur exquise hospitalité, à Mile Kate Hédouin, qui fera bientôt, ie l’esnère, l’ornement et la joie de cette table de famille.

TN v eut nn silence : tous les regards s'étaient portée eur René aui, feionant de ne pas entendre ou de ne pas comprendre, continuait de découper en menues houchées ses hrignets dorés.

Les coupes se choqnèrent, de proche en proche, doucement.

RP ie be

Comme Mme Georges Besson de Ribes avan- Çait la sienne vers celle de son neveu assis à sa droite, sa main trembla. Le champagne coula sur la nappe. En même temps, le nègre qui ser- Vait fit un faux Pas. On entendit une vibration de faïence et de verrerie dans les vaisseliers.Chacun se sentit osciller sur sa chaise, comme au roulis d'un navire, et le grand lustre de cristal marqua un léger mouvement de balancier,

— C'est la troisième secousse de la journée, fit M. Amédée tranquillement.

Il arrôta le balancement du lüstre, puis continua, du même ton d'impassibilité, en s'adressant à son frère

— Tu n'as rien remarqué d'anormal sur mer ?

On raconte à Bridgetown que la Soufrière de Saint-Vincent est en activité. Nous avons rencontré, depuis le canal de Sainte-Lucie jusqu'à hauteur de Case-Pilote, des bandes innombrables de marsouins. Toutes se dirigeaient vers le Sud. Sans doute il se sera produit dans l'après-midi quelque perturbation sous-marine qui les met en fuite,

— Nous reprendrons au plus tôt la même direction qu'eux, observa Mme Amédée Besson de Ribes, que la commotion avait fait pâlir. Ces énormes colonnes de fumée, cette cime noire couverte d'éclairs, ce sol qui vacille, tout cela n'est Pas rassurant. Nous éprouvâmes, Jeanne Peltreau et moi, une véritable terreur en trouvant, après six jours d'absence, notre belle montagne changée en volcan. Je hénis les Hédouin, non seulement pour la générosité de leur offre, mais Pour sa providentielle Opportunité.

— Il ne faut pas s’exaspérer le péril, lui répondit son mari. Saint-Pierre est bâti sur du roc. Sept kilomètres Je séparent des cratères, — si

tant est, comme on l’affirme, qu’il en existe dès aujourd’hui plusieurs. Nous recevrons peut-être un peu de cendres. Il Y aura, ainsi qu’en 1851, une petite épidemie de bronchites et de conjonctivites. Ce sera tout.

On quitta la salle à manger pour passer au salon. Mme Georges Besson de Ribes regagna ses appartements. Andrée, sur un signe de ses parents la suivit.

René vit son oncle et son père se concerter quelques minutes dans la galerie qui servait de fumoir.

La ressemblance entre les deux frères était lécendaire dans l'île : méme taille, même corpulenice, le même âge apparent, les mêmes gestes.On ne distinguait l’un de l’autre ces ménechmes qu’à une coupe de barbe différente et à ce détail que le cadet, plus coquet, portait monocle. Leurs caractères comme leurs corps semblaient sortis du même moule. Ils pensaient, se décidaient, agissaient en une absolue conformité d'idées et de temipéraments. René savait d'avance qu'il ne ferait pas plus entendre raison à l'oncle qu’au

Mme Resson de Ribes représentait bien le type de la créole de race, qui, malgré l’embonpoint précoce, —- effet d’une existence trop sédentaire, — sut défendre sa beauté contre les atteintes de la uarantaine. Adorant ses enfants, mais aveuglément soumise à la volonté maritale, incapable d’une initiative, mais poussant l’abnégation jusqu’à l’héroïsme dès que le chef de famille avait ordonné, ne SOupÇçonnant pas, n’admettant pas qu'une idée, une détermination de Jui puissent prèter une seconde à objection ou à critique, elle soutiendrait obstinément le père dans ce qu’il estimait son droit et son devoir paternels.

Le fils se trouvait donc en présence d’une coalition intraitable, que ni supplications ni menaces n’entameraient. Il attendit bravement l'ouverture des hostilités, en feuilletant un magazine qui traînait sur le piano. Aux gestes de l'un,à la physionomie de l’autre, il devina que son père et son oncle s'entretenaient de ses résistances, de l'article diffamatoire publié l'après-midi.

Mme Besson de Ribes, étendue dans sa chaise longue, sucrait silencieusement sa quatrième tasse de café.

L'oncle de Georges rentra dans le salon, marcha vers son neveu, lui mit lourdement la main sur l'épaule.

Eh bien! mon gaillard! que signifie cette fieure-là *.. Déride-toi un peu ! Que diable! Moi qui viens de perdre sept cent mille francs, — que dis-je ? plus de treize cent mille en comptant la part des bénéfices momentanés que je laissais se capitaliser chez Bénito,— j'ai presque l’air jovial ce soir en face de toi. Allons! nous avons à causer gravement. Assieds-toi là près de ta mère.

René obéit, écouta.

Ton père t'a confié ce que j'allais faire à Bridgetown..., constater la disparition sans retour de tous les capitaux que nous avions eugawés là-bas. Tu n’ignores pas davantage pourquoi ta mère en même temps se transportait à Sainte-Lucie. Elle t’exposera elle-même le résultat de son voyage.

Mme Besson de Ribes se souleva nonchalamment de sa chaise longue, attira à elle la tête de René, le retint un moment sous ses baisers.

—Mon chéri, dit-elle, te voilà dans tes vingttrois ans accomplis, l’âge où les jeunes hommes ici se marient. Ton père était de deux ans plus

cherché pour toi, l'établissement le plus agréable

tu l’as vue à la Barbade,— est au moral et au physique un chef-d'œuvre de la création. Jamais tu ne rencontreras perfection comparable à la sienne. Nous étions avisés d'autre part que son père semblait désireux d'un rapprochement entre nos deux familles, et qu'à la jeune fitle, pour qui le séjour de Port-Castries n'offre Pas de bien grands divertissements, la perspective de venir habiter notre Saint-Pierre si gai, si sémillant serait d’un irrésistible attrait. De concert uvec ta cousine Jeanne Peltreau qui a en Sainte-Lucie une parente alliée elle-même aux Hédouin, je pertis. Nous descendimes chez la parente de Jeanne. La proximité des deux villas nous facilitait les relations quotidiennes avec Les Hédouin. La tâche était plus que délicate pour moi, au moment où nous venions de subir ces grosses pertes sur lesquelles M. Hédouin ne man-

- ations ne trainèrent pas. M. Hédouin connaissait exacte-

ment les sommes mises Par chacun chez Bénito. Ce détail n'était point pour l'arrêter. TI me fit le plus grand éloge de toi,— l'éloge que tous le monde en faisait ici, avant que tu ne fréquentasses les gens de couleur. M. Hédouin donne à sa fille en dot cinq cent mille france comptant. En outre, il met, à titre d’associé pour

—Qui deviendra alors la première marque d’ex- Portation des Antilles françaises, interrompit

— 156 — Le

bruyamment l’oncle Georges. Avant cinq ans nous chiffrerons nos affaires par millions. Et nous te donnons, ton père et moi, d'un commun accord, vingt pour cent sur la part de bénéfices âattribuer au groupe Besson de Ribes. De quoi te plaindrais-tu? De ce que les alouettes, comme on dit en france, te tombent toutes rôties dans la bouche... Ane situation de fortune inespérée, une femme exquise…

—.Je ne me plains de rien, répondit René d’un air très calme. Ma mère a été, si j'en juge aux résultats, une admirable négociatrice. J’objecterai simplement, que pour des négociations de cette nature, —et j'eus déjà occasion de le dire très respectueusement à mon père vendredi matin,— il serait sage de s'assurer au préalable le consentement du principal intéressé.

Mme Besson de Ribes s'éventait à larges coups, une sfeur fine perlait à son front. Des saccades de halètement soulevaient sa gorge décorsetée.

Mon enfant, murmura-t-elle avec un infini d'indulgence maternelle dans ses grands yeux languides et veloutés, si nous avons hésité à t’avertir, c'est que la partie était hasardeuse ; ,je n'osais point prévoir un succès si complet. Ton père, connaissant tes emballements rapides, redoutait quelque parti pris d'opposition qui m'eût découragée, quand j'avais tant besoin de courage. Et puis, le jour où se décida en quelques heures mon départ pour Sainte-Lucie,— ne crois pas'à un reproche, mon petit, — tu étais hors de Saint-Pierre. Du reste, la demande officielle ne peut-être, selon les règles, faite que par ton père et par tai.

—Et le yacht des Hédouin nous attend tous en rade, ajouta l’oncle Georges.

René répondit, avec le même sang-froid :

En ce cas, la “ Sea-Maid ” peut repartir quand il lui plaira, mais sans moi. Je n’épouserai point Mile Hédouin.

père et la mère échangèrent un regard indéfinissable. L’'oncle, debout,

eut un gros rire forcé.

— Alors, c’est vrai ? C'est vrai ce qu’on ruconte ?... C'est vrai ce que m'a dit ton père ?.. Toi, René ?.. Toi ?.. Tu ferais ça 2... Ah! non! tu es fou !...

Le père, qui s'était tu jusqu'alors, se leva à son tour, fit un grand geste d'impérieuse colère.

—Tu excuses nos nsulteurs! Tu excuses tout !

Ces légitimes indignations qui t’échauffaient le cerveau tout à l'heure ?.. Finies?… Eteintes ?.… Ah! malheureux! je te croyais plus de sang béké dans les veines.

-— Vous avez dit le mot, mon père... Je ne veux pas être un béké, au sens haï qu'on donne ici à ce nom-là. Je suis un civilisé, un chrétien selon les vrais préceptes de l'Evangile. Piètre chrétien sans doute encore, puisque je ne saurai point pardonner l'injure et que j'en châtirai l’auteur, quel qu'il soit. J'ai rédigé, moi aussi, une plainte ;: les magistrats la recevront demain. Mais j'estime trop sacrée l'institution du maria-

ge, la liberté humaine un bien trop inaliénable, Pour qu'il soit licite d’en faire commerce et lucre.

—En d'autres termes, répliqua le père qui se congestionnait peu à peu, le journaliste nègre ou son complice ne t’ont pas diffamé. Que leur reproches-tu, si tu es dans l'intention d’agtr comme ils l’annoncent ?

—Je leur reproche d'avoir mis en doute ma bonne foi, l’immutabilité de mes résolutions. Ce n'est pas en divulguant que j’ai promis le mariage à une jeune fille qu’ils m’ont diffamé, c’est en

ajoutant que je pourrais éventuellement ne pas tenir ma promesse.

Il y eut un grand silence de stupeur et d’angoisse.

La voix du père éclata soudain en coup de tonnerre.

Iphigénie Denis? Tu nous infligerais cette honte publique !.… La fille d'une câpresse et d'un communard !…

--Qui a dit jamais qu'Hippolyte Denis fût un malhonnète homme ? Par générosité, par emballement de jeunesse, il se compromit dans une échaffourée politique : la politique implacable le déporta. Quand elle fit grâce enfin, ni la famille, ni la société, elles, n’amnistiaient. Hippolyte Denis ne s'insurgea pas contre elles ; il ne se vengea pas de leurs affronts. Il se contenta d'une situation modeste où son intelligence accomplit des prodiges. Il aurait pu, ce réprouvé, ce prétendu ennemi de la morale et des lois, se satisfaire comme tant de gens ici dans quelque liaison illégitime. Une brave femme l’aimait, qui devait lui prouver plus tard son affection par un dévouement et une sollicitude sans bornes. Il l'épousa malgré son teint de câpresse, donnant ainsi un haut exemple de probité et de charité humaine à ses détracteurs. La fille qui naquit de cette union est une merveille d’intelligence, de droiture et de charme. En parlant du père, vous avez sans cesse à la bouche cette épithète de communard. (Certes, je ne partage pas toutes les idées qui abusèrent un moment l'étudiant Hippolvte Denis. Mais, en continuant, par un a. équivalant au sien, l'œuvre de fusion qu'il commença, je répare, selon mes faibles moyens, à la fois l'injustice de vos préjugés contre une race et l’inhumanité de vos congénères

envers un Français que la France avait lugé suffisamment puni.

— C'est une aberration de don-quichottisme, fit M. Amédée, -

— Le pire révolutionnaire aujourd'hu:. c'est toi, ajouta l'oncle Georges qui arpentait le salon en roulant ses larges épaules. Le ‘* Prant: Bas ” na donc pas suffi à t'édifier sur la vaicur de la négraille ?

— Condamne-t-on des millions 'honmes pour l'ignominie d’un seul ? répliqua René. Peut-on faire une innocente responsable Ces for'aitures d'autrui ?

--Théolade est Je Cousin des femines Denis.

À ce nom de Théolade qu’on prenunçait pour la première fois de la soirée, un iapide afflux Pourpré monta aux joues de Pené. !! répondit avec un léger tremblement dans la dix

—Fût-il le frère de celle que j'aime, cela ne m'’arréterait point Puisque j'aime.

M. Amédée Besson de Ribes s'eioc:a de 1: prendre son sang-froid. Tl s’adossa au Piano, choisit un trabucos dans son étui.

René! fit-il d’un ton sévère et cependant radouci, je ne suis point un père barbare, un despote aveugle et implacable, Si nous habitions l'Europe, et s1 tu Projetais de t'y mésallier avec

mais de

» Mais plus

gue, à la vue de mes petits

hi et pardonné. Ici, non!

entends-tu? Le sang nègre, à ci

petite dose qu'il soit, laisse une tare indélébile. vices originels se Perpétuent à travers les longues successions de métissages. L'âme d’un

Théolade reparaitrait dans l'octavon qui sern ton petit-fils.

—Alors, les trois Damas, les Dodds, par leur trempe ou par leur génie, n’honorèrent point la France et l'humanité ?

—Oui, les négrophiles arguent toujours de ces exceptions-là ; mais, encore une fois, les exceptions confirment la règle.

Ecoute ton père ! écoute-le! implorait la mère, tout le visage en détresse,

M. Amédée continua :

Voilà pourquoi nous, blancs, responsables de la bonne réputation de notre lignée, nous apportons un soin si jaloux dans le choix infrangible de préserver à tous prix notre descendance de la malfaisante hérédité. En cela comme en tant d’autres choses, nous sommes peut-être, ainsi que nos frères du C‘anada, des Français d’un autre âge : du moins on ne nous appellera jamais des Français de la décadence. Pour toi, la dérogation ethnique s'aggraverait encore d’un inconcevable forlignement social. Tu as tout médité sans doute, tout calculé. Je refuse mon consentement jusqu’à tes vingt-cinc ans. Si, pour fuir le mépris et l’hostilité de tes compatriotes, tu émigres vers quelque colonie étrangère et t'y mariés, le mariage reste annulable ; j'en poursuivrai l'annulation partout, en tout temps. De plus tu ne trouveras pas mauvais que j’emploie t&ls moyens détournés que j’estimerai les plus pratiques pour écarter éventuellement de ma succession des héritiers que je honnis...

—René! René! sanglota Mme Besson de Ribes, c’est l’adieu éternel que tu vas nous dire !.…

Il se raidit contre la violence de l'émotion qui l’étreignait aux flancs, à la gorge, puis murmura : .

— Gui, je sais tout cela... J'ai fait mon sacrifice de tout.

-Pauvre enfant ! répliquait le père, tu nous poignardes, tu nous assassines, sans un mot,sans un cri du cœur... Elle t'a donc tout pris, la petite gueuse !... Ah! comme elle disait vrai cette ‘Course du FlamBeau ‘’ que nous vimes jouer à Paris, l'année de l'Exposition ! Les courants d'affection humaine di :cendent et ne remontent pas.

— Îls ne descendent pas toujours bien loin, mon père, puisque vous vous défendez d'avance de Pouvoir aimer vos petits-enfants.

— Quelle fatalité t'aveugle ? Quel démon poursuit ta perte et la nôtre ? On reproche souvent aux créoles martiniquai: l'imprévoyance, la témérité, l'entêétement. La nature, qui tour à tour, sans transition, les choie et les accable, a pu, en effet, développer en eux ces travers natifs. Mais, chez toi, ils atteignent une intensité qui confond l'imagination. Leur exagération tient de la démence. J'ai en cette minute, ici, comme un cauchemar de l'avenir. 11 me semble qu'un gouffre se creuse sous tes pieds, sous les nôtres. Chacun de tes actes est un pas en avant vers quelque ténébreuse catastrophe, dont tu te seras fait toimême l'inconscient machinateur. Ah! René!

mon René que j'aimais tant! je n'aurais jamais pensé mourir par toi !…

M. Besson de Ribes s’effondra au bord de la chaise longue, le front sur l'épaule de sa femme, et ces douleurs s’épanchèrent en une@nême crise de sanglots.

René était à bout de contrainte Poignante. La contagion des larmes le gagnait. Il se pencha

vers eux, balbutia des mots qui s'étranglaient dans son gosier.

Le père l'éloigna d'un geste las.

L'oncle Georges, en mordillant fébrilement la pointe de ses moustaches, observait la physionomie de René, Il attendait une défaillance de cette volonté si tenace. Il crut le moment propice pour une intervention définitive.

Ne les tue pas! Ne les tue pas, René !

Il'entraina son neveu dans une des baies de la galerie, lui dit à mi-voix

—Vovons, sois raisonnable, sois bon! Avec un oncle, on peut parler plus librement qu'avec un père. Tu aimes cette petite Denis. tu l'aimes follement, et ce qui t'effraie, ce qui te révolte dans le mariage que nous te proposons, c'est la pensée qu'il faudra renoncer à elle. Eh bien! tu la warderas, ta titane. Et nul autre ici ne Île saura que moi, Je me ferai ton complice en tout ce qui sera nécessaire pour fermer les veux au monde, assurer la tranquillité de vos amours. Nous procurerons à Mile Denis le bien-être et le confort qu'elle eût trouvés dans cette maison en qualité de femme légitime.

-- C'est vous mon oncle, qui me proposez cela ?

— Tu n'as donc pas confiance en moi 7. en moi, ton parrain, ton plus vieil ami ? coute done encore. Quand j'épousai ta tante Mathilde, j'avais une passion dans le cœur : j'aimais éperdument une jeune quarteronne. Elle est, à l'insu de tous, restée ma maîtresse. J'ai su concilier son W#nheur et le mien, le souci de ma fortune et celui des exigences du cœur. Voilà, René une confession que tu es le premier à recevoir : elle devrait suffire à te prouver la sincérité de mes conseils. Suis mon exemple. Hors de là,

les premiers temps d’effervescence Passés, tu n’auras que déceptions et amertumes.

—Mon oncie, répondit René, je ne trahirai pas le secret de cette confession. Mais nos morales différent trop pour qu'elles me soient un enseignement de conduite.

Une détonation sourde ébranla l'atmosphère.

De grands traits électriques se croisèrent en tous sens sur les nuages, comme si deux armées de sagittaires adverses lanÇçaient dans le ciel leurs flèches fulminantes.

—Ah! le volcan! que ne peut-il, ce soir, nous anéantir tous ici !

M. Georges reprit en ramenant lentement son neveu vers le salon

-—Tu achèves de martyriser ta pauvre mère :

ces éruptions lui causent déjà de si tenaillantes paniques! Ton obstination nous prive tous de l'hospitalité qu'on nous offrait à Sainte-Lucie : c'eût été peut-être le salut.

— En admettant que Saint-Pierre soit menacé, — ce que je ne veux pas croire encore, — vous vous réfugeriez au Fonds-Besson.

A quatre kilomètres ? Si le volcan doit atteindre Saint - Pierre, Pourquoi épargnerait-il Fonds-Besson ?

— Vous avez des amis à F ort-de-France.

Merci! Pour aller chercher près d’eux le ras de marée !..

—Poussez jusqu’au Lamantin.

—Pays de fièvre.

—Le sud de l'ile, au moins, vous offrirait un asile sûr, =

—Il-y a là aussi un volcan. Si toute la chaîne des Antilles entre en travail, pourquoi le Vauclin ne se rallumerait-il pas ?

—En ce cas, mon oncle, ne me vantez plus la

sécurité de Sainte-Lucie. Son système de pitons n'est qu'un chapelet de cratères éteints.

—Tu places ta mère, tu nous places tous dans une situation singulièrement fausse vis-à-”is des Hédouin, vis-à-vis des amis ou parents qui étaient déjà dans la confidence. Comment veuxtu maintenant expliquer la reculade ?

René réfléchit un moment.

— Puisque M. Hédouin, répondit-il, laisse son yacht à notre disposition, j'irai moi-même dès demain matin, lui exposer de vive Voix, sans réticences, les motifs de simple probité qui me déterminent. Si c'est un honnête homme, il me comprendra. Le voyage, aller et retour, n’exige pas plus d'une journée. Quelque pénible que soit pour moi la démarche, je vous dois à tous, j'en conviens, avant que nous nous disions l’adieu définitif, d'aller la faire personnellement, loyalement.

Le père et la mère avaient entendu les dernières phrases de ce dialogue. La pensée que René, le lendemain, se trouverait en présence de la jolie Kate leur remit au cœur comme une vague et suprême espérance. Aussi ne repoussèrent-ils plus le fils qui approchaïit de leurs têtes douloureuses son visage convulsé.

— Ah! râla le père à travers ses sanglots, tu feras de toi-même et des tiens les victimes de ton égoisme! Nous sommes bien malheureux !

--Nous sommes des êtres qui ne comprennent de la même façon ni l’amour, ni la vie, ni Dieu !..

—Dieu ?.. Dieu! fit le père avec un grand sursaut de désespoir. Ne prononce pas son nom si haut : il pourrait te maudire.

Et le front appesanti du chef de famille retomba entre deux poings crispés.

S'il accomplissait un devoir de galant homme en se rendant crânement près de M. Hédouin, René obéissait aussi à un autre mobile : cette petite aide financière, de plus en plus restreinte dans ses calculs, mais toutefois indispensable à, une émigration si romanesque, cette aide que lui refusaient les amis de Saint-Pierre, il la trosverait peut-être chez ceux de Sainte-Lucie. Il y avait là Antoine de Palomières, plusieurs représentants des branches cadettes de Peltreau et de Mestras. Sainte-Lucie ignorait aujourd’hui, demain encore les racontars du ('ercle de l’Hermine, Antoine de Palomières, après diverses vicissitudps, faisait à Port-Castries, cette £nnée, de fructueuses affaires.

Il devait à René quinze cents francs prêtés généreusement dans une passe difficile.

“J'ai les quinze cents francs en portefeuille Pour toi, écrivait-il SPontanément à son créancier, au commencement d'avril. Comme je dois me rendre à Saint-Pierre dans cinq semaines, je te les remettrai moi-même.”

Dix heures sonnaient aux horloges de la ville, lorsque René quitta le salon où il venait de subir de si terribles assauts. Il descendit vers le Port et aperçut, à une demi-encablure de l’a Dontement. le feux de la “ Sea-Maid ”’. Il héla l'homme de vigie et peu d’instants après, la cha-

loupe amena je capitaine sur l’appontement.

— Veuillez vous tenir prêt à appareiller au petit

jour, lui dit René. Je suis celui qu'attend M. Hédouin.

Le capitaine s'inclina, souleva sa casquette et régagna son bord.

À toutes les fenêtres d'où on avait vue sur le volcan, des grappes de curieux,— des femmes pour la plupart,— se pressaient, contemplant le spectacle du feu d'artifice nocturne. Dans la colonne de fumée dense qui,s'élevant du mystérieux cratère, enténébrait la moitié du ciel, s'épanouissaient par intervalles comme des gerbes de bolides lumineux, tandis que, plus haut, sur la grande nappe, fulicineuse tirée ainsi qu'un rideau de deuil au-dessus de la ville, s’entre-croisaient les jaillissements d'éclairs.

Les commères, aux fulgurations plus intenses, se bouchaient les veux avec des exclamations aiguës, invoquaient Jésus et la Vierge. Ou bien on se hélait d'une maison à l'autre : la croyante, en se signant, interpellait le mécréant.

—Eh hien! Joseph, est-ce qu'il n’y,a pas de bon Dieu ?

Les trottoirs offraient une animation insolite à cette heyre déjà avancée de la soirée. Les hommes, là, étaient en majorité. Ils déambulaient par trois ou quatre, moins préoccupés toujours du volcan que de la politique, commentaient les derniers incidents de la lutte électorale, le récent article du “ Branle-Bas ”’ ou du ‘“ Journal de Saint-Pierre ”, s’arrêtant pour des chuchotements rapides, sitôt que sous une ampoule électrique, ils avaient reconnu, passant près d’eux.le fils Besson de Ribes.

Chotte avait fermé sa devanture du rez-dechaussée ; mais, à l'étage, des claires-voies restaient illuminées. A l’appel de René, la veuve vint retirer le loquet. Tout maintenant dans la

boutique était rangé, classé comme pour une li. quidation ; au Palier, un grand nombre de pagaras déjà ficelées n'attendaient plus que le commisssionnaire qui les embarquerait après demain sur le ‘* Maracaïbo.”’

La câpresse mit un doigt trant une porte close.

—Ti-Nini dort, fit-elle.

—-Non, non! je ne dors P&s, répondit une voix de l’autre côté de la cloison.

Avant que Ti-Nini eût je temps de sauter hors du lit, René tournait le bouton de serrure et pénétrait dans la chambrette. Chotte le suivit, levant une lampe qui charbonnait. Là aussi,tout disait l'emballage précipité, l’imminence d’un dé- Part. Plus de cristaux ni de porcelaines sur les meubles, plus d'imagerie aux murs. Les armoires ouvertes étageaient leurs planches vides. Les rideaux dépendus s'empilaient en ballots sur la commode. A la petite chambre si coquette naguère et si gaie, ces cloisons nues, ces tablettes dégarnie. ces tringles de fenêtres et cette flèche de lit sans tenture prétaient tout à COUP, sous le charbonnement de la lampe à pétrole, comme un aspect de misère et de deuil.

Chacun de ces détails Pourtant aurait dû être pour René une annonce d'allégresse prochaine. I] souffrait tant et de tant de façons depuis quelques heures, qu'il n’en Perçut au’une signification de déprimante tristesse.

Au bruit de la porte qui s’ouvrait,Ti-Nini dans un mouvement d’exquise Pudeur, avait ramené vivement Je drap sous son menton. Sur la blancheur de l'oreiller, :4 prtite tête brune ébouriffée se détachait ains: que sur la sardoine albugineuse le relief d’ambre d’un camée.

sur sa lèvre, en mon-

Elle le dévisagea avec deux yeux fixes où flambait une fièvre.

—Qu'avez-vous fait ? lui demanda-t-elle, sous l'obsession des inquiétudes qui la lancinaient depuis l’après-midi.

--Je n'ai rien fait de ce que tu peux redouter, ma chérie.

— Vous le jurez, demanda-t-elle encore, tant l'expression tourmentée de ce visage si pâle laissait de doute dans son esprit.

—Je te le jure. J'ai simplement affirmé à mes Parents ma résolution de partir.

—0h! soupira-t-elle, les pauvres gens! Comme ils ont dû souffrir ! Notre amour est-il donc maudit, pour ne mettre autour de lui que des souffrances ?.. Je n’ai pas le droit de briser votre vie, ni celle des autres : il vaudrait mieux nous dire adieu. adieu à jamais !

—Non, mais si je viens te dire au revoir, et Pour un temps bien court, ne te tourmente de rien surtout, ma Ti-Nini! pas mème de ce volcan loin duquel vous serez bientôt, ta mère et toi. Le navire qui doit nous emporter ne partira d'ici qu'après demain. Dans l'intervalle, je suis obligé de quitter Saint-Pierre quelques heures. Promets-moi uniquement de ne pas sortir de cette maison avant mon retour : tu me reverras demain soir ou après-demain matin.

-—Pourquoi dites-vous cela? Qu’allez-vous faire hors de la ville ?

—Achever de prendre mes dispositions pour notre bonheur.

Ti-Nini agita rapidement les paupières pour rentrer des larmes prêtes à couler. Il pencha sa tête sur l’oreiller.

—N'aie pas de chagrin, Ti-Nini. La séparation sera brève.

Elle se souleva sur son lit en continuant de maintenir le drap tiré à hauteur de son cou.

— Vous n'allez pas vous battre au moins? Tout à l’heure, en sommeillant, je rêvais de sang.

—Non, Ti-Nini, je ne vais pas me battre ; il faut chasser toutes ces idées lugubres, il faut ne penser qu’à une chose, c’est que chaque minute nous rapproche de l'heure où nous serons pour jamais l’un à l’autre.

Leurs lèvres se joignirent. Chotte, discrètement, sous air de mouche: sa lampe, s'était éloiynéé”"de deux pas.

—Dodo! petite dodo! fit René en bordant le drap doucement sous le matelas.

—Oh! murmura Ti-Nini, si je pouvais m’endormir sans cauchemar jusqu’à votre retour !

Firmin Théolade, après un diner copieusement arrosé, descendait la rue Victor Hugo avec ses acolytes de prédilection, M. Justinien Ducœurjoly et M. Agricola Cazanavette. Le spectacle du volcan l'amusait. Il disait, un peu rengorgé en son importance de licencié-ès-sciences

— L'éruption bat son plein. En somme, çÇ'aura été moins sérieux qu'en 185]. puisque la pluie de cendres, très sensible hier et aujourd'hui encore dans la région de Sainte-Philomène et du Précheur, a épargné Saint-Pierre. Fiez-vous à l'homme de science. Demain, sans doute, nous eAtrerons dans la période de décroissance. Et nous serons au grand calme pour la journée Le ballottage où se règlera définitivement le sort de François Labbé et de ses fidèles seides, les Bes- Son. Îl importe avant tout que la population ne s'alarme point prématurément. On signale déjà des préparatifs d'exode.

—La veuve Denis, paraît-il! hasarda Cazanavette.

Théolade se mit à rire.

— Oui, afin de fuir avec sa fille et René ! Ah! ah! Il n'est pas encore parti, te gaillard... Nous avons Un compte à régler auparavant. Savezvous de quoi ils m'accusent aujourd’hui, lui et les siens ?

Les deux autres firent halte simultanément une interrogation dans le regard. M. Théolade agita

ses breloques d’or et reprit, de sa voix la plus calme :

—Je lui avais accordé quelque sympathie, à co jeune homme, vulgaire bachelier. Trop fier de fréquenter chez un professeur de lycée, il prétend —OÙ sa famille prétend en son nom — que je suis l'instigateur, l’auteur peut-être, de l'article édité dans le ‘ Branle-Ras ”. Vous l'avez lu, l'article ?...

Tous deux eurent un même geste affirmatif.

-Je suis bien informé, continua Théolade. Il n'a guère servi aux frères Besson de congédier sans motif leur employé Flavien Narcisse. Les murs de leur maison comme ceux du Palais de Justice ont encore des yeux et des oreilles. Je sais que M. Amédée jesson a déposé, sur le coup de quatre heures et demie, une plainte au parquet contre l'éditeur du ‘ Branle-Bas 7”, avec la secrète pensée de m'atteindre derrière Berquinade. Son fils a suivi l'exemple ou va le suivre. Voilà, mes amis, comment on est récompensé quand on fraie avec les békés !

Le mulâtre fit le moulinet avec sa canne.

La calomnie déjà court la ville, la calomnie susurrée, insaisissable, qu'ils sont trop lâches pour préciser en public à haute voix, face à face avec moi. Ils calculent sans doute que ma situation universitaire m'interdit de me battre, tant que je n'aurai pas été ouvertement, directement, diffamé, Ils connaissent mal Firmin Théolade. Théolade fait mouche dix fois sur douze dans un carton.

Il consulta sa montre.

— Ah! sile Besson René avait la bonne inspiration de passer ici à présent ! C’est son chemin et c’est son heure. Il serait mème plutôt en retard, semble-t il.

- Mon cher, ne vous surexcitez pas de la sorte, répliqua placidement M. Ducœurjoly. La politi-

que se chargera suffisamment de vous venger.

Lagrenaudie va se décider enfin, affirme-t-on, à un désistement en faveur de Percier. Nous n'aurons ainsi qu'un candidat contre le béké. C'est la victoire assurée, comme à fort-de-| rance, à condition toutefois, — ainsi que vous l’indiquiez tout à l'heure, — que la population, prise de Panique, n'émigre point.

M. Cazanavette renforça cette opinion en ajoutant :

— Ce désistement-là va simplifier les programmes. Îl ne s’agit plus désormais de progressisme ou de radicalisme, de cléricaux ou de protectionnistes. Les formules nettes, intelligibles à tous, sont les meilleures en politique comme ailleurs. Voici celle que le Comité du Cercle Démocratique se propose de faire affcher dans toutes les communes de la circonscription : ‘ Ne votez Pas pour françois Labhé. Lui, c'est le béké. 11 ramènera le fouet et l'esclavage. Votez pour Léonidas Pércier. 11 est mulâtre. Il a la même peau que vous.” Avec cela plus de confusion possible, n'est-ce pas ?

Théolade approuva d'un petit rire sec.

— Oui, oui ! dit-il, c’est clair, c’est concis. Y cé la peau ou... Bravo ! Ces mots-là résument tous les...

La fin de la phrase s'étouffa dans son gosier. Ses gros yeux ronds roulaient dans l'orbite. La main crispée empauma furieusement le pommeau de la badine de liane.

Au milieu du trottoir, sous un globe électrique, René était arrêté, le cou tendu, tout le visage en coup de sang, la pointe de la canne abaissée à quelques centimètres du soulier droit, comme pour le salut du fleuret, avant l'assaut. Lequel de ces deux hommes bondirait le premier sur

l’autre ? Un moment ils se surveillèrent ainsi, sans une parole, sans un geste, puis René tira de sa poche le follicule injurieux, le brandit sous le nez du mulâtre.

— Pouvez-vous me dire, Monsieur, si c’est vous l’auteur de cette prose infecte ?

— Vous avez l'accusation bien téméraire, Monsieur René Besson de Ribes.

— Je vous accuse... Disculpez-vous.

— Si vous cherchez une affaire avec moi pour relever votre prestige compromis, je vous avertis que je tiens à garder jusqu’au bout le beau rôle. Mes deux amis pourront ultérieurement en témoigner. Je vous laisserai toutes les responsabilités de la provocation et de l'agression, Rassurez-vous, d'ailleurs ; je ne suis pas de ceux qui n'osent porter leurs différends que sur le terrain judiciaire. Je ne suis pas de votre famille, Monsieur Besson de Ribes, et je m’en honore.

Malgré les promesses faites à Ti-Nini, et, quoique la prudence lui commandât de ne pas compliquer des hasards d’un duel sa situation déjà si incertaine, René, exaspéré par le flegme apparent de son adversaire, n’écouta que l’impétuosité native, les instincts ataviques de combativité.

— Vous êtes le plus abject des lâches ! rugit-

La canne, maniée comme une arme tranchante, sabra l'oreille et la joue de Théolade.

Le mulâtre n'avait pas eu le temps de parer le coup, si violemment porté que le lobe de l'oreille se colora d’un large filet de sang.

Après avoir chancelé sous le choc, Théolade, sûr de sa supériorité musculaire, se rua sur l’agresseur. Ses deux compagnons intervinrent à temps pour empêcher un corps à corps dont l’i-

négalité physique des hommes aux prises ne laissait pas l'issue douteuse. La vue de deux gendarmes ti-bâtons, en promenade nocturne sur la chaussée, et qui pouvaient mener tout le monde au poste, contribua, d'autre part, à maîtriser l'ardeur de Théolade,

— Vous me rendrez raison, monsieur !

— Je suis à la disposition de vos témoins. Ils me trouveront de ce pas au Grand Balcon.

En attendant les témoins de l’offensé, seul à la table de café où semblait le guetter malignement la curiosité de tous les buveurs de punch et de cocktails, René méditait sur les conséquences de son incartade. Par cet essai de justice sommaire commis en un mouvement de colère aveugle, n'allait-il point diminuer quelque peu devant les tribunaux ses avantages de plaignant ”.. Ilne pouvait refuser réparation. La pétition de principes paternelle : ** On ne se bat pas avec un nègre ‘se détruisait d'elle-même ici, d'abord parce que Théolade était un mulâtre, non un nègre, ensuite parce que les sentiments notoires — trop hautement et trop souvent exprimés — de l'offenseur y opposeraient une contradiction flagrante. Firmin Théolade représentait bien exactement le Martiniquais de sa race, le mulâtretvpe dans toutes les manifestations de son caractère complexe, à la fois rampant et ostentateur, servile et fanfaron, sournois et lâche pour l'attaque tant qu'il croit pouvoir attaquer impunément en dessous ou par derrière, puis, sitôt démasqué, capable des plus étonnantes exagérations de la bravoure, étrange spécimen de la faune humaine, produit des climats chauds, et qui participe à la fois de l’Arabe et du nègre, du serpent et du fauve. Théolade, désormais, ne reculerait plus. Mais, pour se débattre aver lui, où

René trouverait-il des témoins ? La coalition béké ne se donnerait-elle pas le mot demain pour le refus de témoins comme aujourd'hui pour le refus d'argent ?

Les jeunes hobereaux auxquels naguère il ne

- cachait pas assez son dédain trouveraient là sans doute une belle occasion de représailles.

- Ah! si on était à la Trinidad ou à Sainte- Lucie plutôt qu'à Saint-Pierre !

Le quarteron Ducæurjoly, à ce moment, pénétra dans le café, suivi du quarteron Cazanavette, Ils s'approchèrent de René, le chapeau sur la tête, — pour bien marquer que des quarterons sont gens d'importance. S

— Monsieur, fit Justinien Ducæurjoly, nous venons vous demander au nom de notre ami Théolade rétractation ou réparation par les armes.

— Je n'ai rien à rétracter. Quant à la réparation par les armes, je suis prêt à la donner.

— M. Théolade l'exide immédiate, c'est-à-dire dans les vingt-quatre heures.

Je regrette d'avoir à vous opposer un délai; je serai absent de Saint-Pierre demain.

— Si M. Théodale, en sa qualité d'offensé, prétend garder le choix des armes, il vous abandonnerait, je crois, celui du lieu. C'est affaire à discuter entre témoins.

-- En ce cas, Messieurs, vous pouvez lui répondre que vous trouverez demain mes témoins à Port-Castries et que lui-même il m'y trouvera.

Les quarterons se consultèrent du regard.

— Précisez-nous au moins l'heure et l'endroit de l’entrevue en ce qui concerne les témoins, fit

M. Agricola Cazanavette.

— À quatre heures, sur la terrasse du British- Ice-House.

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