‹ Les derniers jours de Saint-Pierre [microforme]Chapitre 3 sur 20 · ER · texte numérisé non relu

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semaine. Pourtant, ce matin-là, quelques concommateurs s’y étaient attablés à la terrasse. Après avoir commandé le gin coktail ou le punch créole, ils causèrent politique. Un simple écran de feuillage les séparait de lui. Il put saisir toutes leurs paroles.

__ Oui, disait l'un, les békés, cette fois, nous les tenons. Dans la circonscription de Fort-de- France, pas de doute ; leur candidat, le * Judas de la Martirique ‘’, aura une veste à sa mesure. lci peut-être se défendront-ils mieux, mais le résultat final, au scrutin de ballottage, sera le même. Avant cinq ans, on les rembarquera en masse pour l’Europe.

Quel prestige leur reste-t-il ? ajoutait un autre. Celvi de l'instruction ? Au lycée, nos fils battent les leurs. Celui de l'argent ? Il y a maintenant des familles de couleur aussi riches que leurs plus riches maisons. Et puis, le principe du socialisme n'est-il pas la négation du capital individuel ? Ils essayent, mahgré tout, d’influencer l'électeur noir en lui persuadant que, sans eux, sans leur présence à la tête de tous les emplois public, le crédit de l'île tomberait, que le commerce serait ruiné, que le travail cesserait partout. Leur crédit ! leur commerce ! qu'est-ce que cel& ?. La plupart des fortunes blanches ne tiennent plus qu'en façade. Les Peltreau, si orgueilleux de leur argent, ont perdu deux cent mille francs l’année dernière. Les Palomiéres et les Prats-Saint-Maur ne se sont pas encore relevés de la faillite Bergès. J1 y a bien encore Îles Mestras, les Pesson de Ribes... C’est peu.

__ Oh ! fit un troisième, quant aux Besson de Ribes, leur krack pourrait venir avant peu. Ils ont mis la forte somme — je le sais personnellement — chez Cooke et Benito de la Barbade. Or,

il court des bruits fâcheux, depuis un mois, sur les spéculations de Bénito.

— Une bonne déconfiture des Besson ou de tels de leurs pareils nous «servirait mieux aujourd’'hui que cinquante mille francs dans notre caisse électorale.

Les buveurs sortirent, sans sSôtre apervus qu'on les écoutait. René reconnut l'un d'entre eux, — celui-là sans doute qui se disait si bien informé sur les placements de la famille Besson de Ribes.

C'était un mulâtre au regard oblique, nommé Flavien Narcisse, récemment encore commis-expéditionnaire rue Lucy, et que MM. Resson de Ribes avaient chassé pour indélicatesses.

Le jeune homme reprit «a route. l'esprit agité de pensées plus tronblantes. Le père avait raison. Sous couleur de simple conflit politique, —

4 | radicaux et socialistes contre libéraux ou conser- 1 |: vateurs, c'était bien une véritable guerre de IH || races que les élections législatives déchaînaient 1h sur la Martinique, une guecre implacable de dépossession et d'éviction, où ceux vers lesquels le LE portaient ses sympathies philanthropiques, ceux 1e qui, hier encore, parlaient le plus haut de frater-

nité et de charité humaine, se montraient préeisément les plus agressifs et les plus haineux. La lecture d'un des placards rouges affichés pendant la nuit par le comité anti-héké acheva de les affirmer dans cette opinion.

En une telle guerre, chacun devient solidaire de à la collectivité, la diminution d'un seul amoindrissant d'autant, devant cette population crédule, prompte à se laisser égarer, l'autorité de tous.

René jusqu'ici, comme la plupart des jeunes gens de son âge, s'était, même dans la période électorale actuelle, tenu à l'écart des coteries po-

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litiques. Cette promenade d’involontaire observation à travers Saint-Pierre le renseignait suffisamment sur le véritable objet de l’antagonisme.

Maintenant, le premier moment de dépit et de surprise passé, il comprenait mieux la portée de certains arguments paternels. Quel enchaînement de fatälités hostiles le désignait, lui, comme victime expiatoire, non seulement pour une famille, mais pour une race ?

Il fallait céder aux instances paternelles, tout au moins momentanément et afin de sauvegarder les apparences. Ces Hédouins, sur lesquels M. Besson de Ribes fondait tant d’espérances, connaissait-on leurs intentions actuelles ? Tls avaient pu, d'puis un an, poursuivre d’autres visées pour l’établissement de leur fille. Instruits de l'affaire Benito, verraient-ils du même œil qu'auparavant un parti moins avantageux désormais ?

En admettant que Mme Besson de Ribes et Mme Peltreau réussissent dans ces délicates négociations, il faut encore, entre les fiançailles ct le mariage, certains délais irréductibles, au cours desquels la Providence se déciderait peut-être à quelque intervention libératrice.

Machinalement, il s'était dirigé vers la rue du Petit-Versailles où habitaient Chotte Denis et sa fille. Qu'allait-il dire à Ti-Nini ?.. De quels mensonges colorerait-il son abandon et sa lâcheté?.…

Vêtue de l’ample gaule des matinées, Chotte aunait de la percale pour une vieille Indienne qui jacassait avec elle par-dessus le comptoir, tandis que, de l'arrière-boutique, la voix perlée de Ti- Nini envoyait les notee mélancoliques d’une complainte créole. Chanter, n'est-ce point pour les Martiniquaises une des meilleures façons de vivre ?

Chotte leva la tête et, reconnaissant René au seuil du magasin, laissa choir la pièce de percale.

— Bonjour, Monsieur de Ribes, que voulez-vous de si bon matin ?

Au nom de René, la chanteuse s'était tue. Dans l'encadrement de la porte ouverte sur l’arrièreboutique, Ti-Nini accourait en simple camisole et jupon court ; «es doigts agiles nattaient sur l'épaule sa lourde chevelure à reflets de métal

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FETES noir.

ni | Rarement il venait à cette heure où ses occupa- JET tions le retenaient le plus souvent rue Lucy.

Elle eut l’appréhension de quelque mauvaise nouvelle, en même temps qu'une sorte d’effarement de pudeur pour s'être montrée à lui en ce négligé matinal. Le trouble qui se répandit sur son visage en avivait encore le charme. René sentit tout son courage faiblir. Le renoncement U que l'égoïsme des autres exigeait de lui était M vraiment au-dessus de ses forces. Ti-Nini avait deviné dans ses yeux l'angoisse qu'il ne réussis-

sait plus à dissimuler.

— Vous souffrez, Monsieur René ?.. Où avez-

vous mal ?

I la suivit dans la petite pièce carrelée où Ti- Nini chantait tout à l'heure et qui servait à la fois de décharge et de lingerie. Comme la boutique peu à peu s’emplissait de clientèle, Ti-Nini repoussa derrière lui la porte au vitrage dépoli. Dans la pénombre amollissante de ce réduit, qui ne prenait jour sur la cour intérieure que par un 4 châssis d'étroites clair :s-voies, le dernier ressort ; d'énergie se brisa ; René laissa libre cours à ses larmes.

Elle lui jeta ses bras au cou, se haussa sur la LL pointe de ses babouches pour poser son visage contre celui du bien-aimé.

— Jésus ! Marie ! Qu'arrive-t-il pour vous mettre en cet état ?

D'nn signe, il lui fit comprendre sa gêne de parler ici, à portée des curiosités fémioines aux aguets, sans doute de l’autre côté des vitres. Alors, elle le guida par la main vers l’étroit escalier qui menaït aux chambres.

Jamais leurs tête-à-tête amouvux ne s'étaient égarés au delà de l’arrière-boutique où la tolérance de Chotte les laissait, en ces derniers temps s'enfermer.

Oh ! la chambre de Ti-Nini ! Comme elle était proprette et claire avec ses rideaux si blancs, ses meubles en acajou, chaque jour époussetés ! Aux murs, toute une imagerie de piété, sans polychromie trop criarde, des chapelets accrochés en cuirlande autour des statuettes de saints sur les étagères, une profusion de ces menus bibelots en verroterie ou en coquillages qui sont, aux Antilles, le luxe des intérieurs modestes. Ailleurs, des piles de livres aux tranches dorées, — les prix d'honneur qu’Iphigénie Denis avait obtenus au couvent, — d’autres encore, cartonnés ou brochés, soigneusement rangés par formats et qui composaient toute la bibliothèque de l’adolescente. Sur la pile la plus haute, une photographie représentant un groupe de premières communiantes et, encadré de fleurs séchées, le portrait du père, — de cet Hippolyte Denis, à la mémoire duquel l’orpheline vouait un culte presque, païen.

Combien tout cela était candide et virginal !

Le lit défait gardait l’empreinte de Ti-Nini. Sur une chaise traînait la redingote à fleurettes rouges et les foulards dont elle s’était vêtue la veille pour l’excursion à la Montagne. Parmi les relents de vétiver qui montaient des tiroirs mal

clos, on respirait là une odeur tiède de saine jeunesse. Maintenant, puisqu'il souffrait et qu’il lui fallait de la consolation, elle ne se sentait plus si honteuse devant lui, même dans ce sanctuaire intime où nul homme jusqu'alors n'avait eu accès.

Il s’affala sur une chaise, près du lit. Elle se pelotonnait en lui avec des câlineries de petite sœur,

— Dites vite ! Dites vite !.. Ne voyez-vous pas que chaque minute augmente ma torture ?..

JT fit un cffort pou affermir sa voix.

— O Ti-Nini ! Ma soutirance est telle que je chercherais en vain des mots pour l’exprimer. Une catastrophe qui doit rester ignorée de tous ici frappe me famille. Jure-moi le secret.

— Est-il besoin de me faire pareille demande ? Vos désirs sont des ordres. Vos ordres me lient comme un serment. =

— Il y aurait peut-être, pour les miens, un moyen de salut, un seul: ce serait que je consentisse à m’expatrier quelques années. :

— Où vous irez, je vous suivrai‘ pieds nus, s’il le faut.

— Hélas ! ma Ti-Nini, tu ne pourras point me suivre où je vais.

— Oh ! fit-elle avec des sanglots, je comprends, allez ! je comprends tout ! Votre famille cherche des prétextes pour vous éloigner de moi, parce qu’on sait en ville que nous nous aimons! Et je ne vous reverrai plus jamais... jamais ! Ah! Ah! Ah! C’est bien ça! Oui !.… Avouez vous-même que c’est bien ça !

René suffoquait, incapable d’articule? un mot de plus. En même temps, d’étranges doutes traversaient son esprit bouleversé. Si Ti-Nini avait dit juste ! Le père pouvait avoir inventé ou du

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moins grossi le désastre, de connivence avec toute la tribu des Besson, dans l'unique but de mettre un terme à une liaison inquiétante. Mais non ! un chef de famille, un chef de maison, fier et loyal comme celui-là ne s’abaisserait jamais devant un fils de vingt-trois ans, intéressé dans ses négoces, à tel rôle de comédie

Et puis l’indiscrétion de ce Flavien Narcisse, surprise tout à l'heure au cabaret du Joyeux Créole, n'équivalait-elle pas à la plus probante des confirmations ?

— Oui, reprit-elle d’une voix navrante, ils ont calculé que cette absence nous détacherait l'un de l’autre, qu’à votre retour, vous ne retrouveriez plus Iphigénie Denis, mais, à sa place, une Ti-Nini si flétrie de cœur et de visage, que votre cœur ne reconnaîtrait plus en elle son ‘‘ti-moin” ( petit moi-même). Ah! mon dou-dou, les békés nous croient toutes inconstantes et frivoles. Je vous attendrai autant d’années qu’il le faudra. La fleur des tropiques garde son parfum même en se fanant.

Il n’eut pas la force de lui arracher cette dernière illusion d’avenir. Il ne pouvait plus que pleurer sur cette épaule tiède d'adolescente, dans laquelle il s’était blotti comme un enfant.

Elle continua de la même voix brisée :

— Comme j'avais raison dans ce que je vous disais hier. Comment m’accepteraient-ils jamais chez vous ? Si vous faisiez de moi votre femme, tous les hékés de l’île s’insurgeraient contre le renégat. Ils ne voudraient pas même de vous comme coupeur de cannes sur leurs plantations.

René balbutiait comme en rêve :

— Oui, couper la canne ! Etre homme de peine quelque part... et vivre avec Ti-Nini !

Que la vie est méchante et le bonheur diffi-

cile ! Nos âmes, pourtant, sont-elles d'essence

différente ?

— Ah ! que ne te voient-ils ! Que ne t’entendent-ils ! Tu es tellement plus affinée que la plus fine d’entre les leurs !

Puis, revenant au véritable sujet de l’entretien. il ajouta :

— Mais à quoi bon parler de tout cela ! Mon départ est prochain, certain. Pour le salut des miens, je dois te quitter. Jusqu'à quand? Dieu seul le sait. Je dois dire adieu à Saint-Pierre, à la Martinique, à tout ce que j'aimais, à tout...

Devant ce qu'elle sentait maintenant l’inéluctable, Ti-Nini eut un élan de spontanéité passionnée, Le sang de la race brüûla ses veines ; elle tendit sa bouche aux lèvres du hien-aimé. Un nuage passa dans les veux de René. Après tout, plus tard, ne pourrait-il pas concilier en secret son amour avec Îles exigences d’une vie nouvelle ?...

Un pas fit craquer l'escalier; des gonds grincèrent. Dans l’entre-bâillement de la porte, s’avança le madras bigarré de Chotte.

Tout à l'heure, dans la boutique, ‘ Mussieu René” lui avait semblé si pâle, que, le croyant indisposé, elle apportait un cordial.

Voici pour vous, Monsieur René, cela vous remettra. Vous paraissez mal.

Un sourire d’infinie mélancolie passa sur les lèvres du jeune homme.

Ti-Nini, pour reprendre contenance, ramassait et dépliait un chiffon de papier, tombé de la poche de René. Il suivait tous ses mouvements et la vit lire attentivement.

— Oh! fit-il, reconnaissant le format et la couleur du papier, je sais ce que c’est ; quelque

réclame ‘iectorale qu’un bancal distribuait ce matin, rue Victor-Hugo.

Et, soit pour donner le change à ses pensées, soit par, besoin de se composer, lui aussi, une attitude, il lut par-dessus l'épaule de Ti-Nini. Dès la première ligne, son frunt s’assombrit, le sourire de mélancolie fit place à une expression de douloureuse amertume.

C'était bien une réclame électorale ou plutôt un pamphlet répandu par le parti mulâtre : une parodie perfide des commandements de Dieu, “à l'usage des békés.””

Dieu des békés adoreras Et serviras menteusement.

Dieu jamais tu ne jureras,

Que pour mieux faire un faux serment.

Tes père et mère enterreras

Pour vivre confortablement.

Le bien d'autrui tu capteras Et retiendras à ton escient.

Faux témoignage ne diras, Que contre nègre seulement.

Il arracha le papier des mains de Ti-Nini, eu fit mille miettes, puis sortit précipitamment, après promesse de revenir le lendemain.

Deux quarterons, vêtus en petits bourgeois ou en fonctionnaires, causaient au bord du dalot, non loin de la boutique. Ils saluèrent René avec un clignement d’yeux narquois. C’étaient des commensaux habituels du professeur Théolade : M. Justinien Ducœurjoly, conservateur adjoint

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