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taient sa bouche lippue. Chacun de ses mouvements dégageait dans la pièce une forte odeur d'eau de Cologne. Il étalait avec ostentation sur son gilet tout un jeu de breloques.
—Cher ami, excusez-moi de vous prendre ainsi au saut du lit.
—Je me suis levé tard. =.
- Parce que sans doute vous avez mal dormi” Cette jolie Ti-Nini vous tourne la tête. On perdrait le sommeil à moins.
Le müûlatre refusa d'un geste le fauteuil de rotin que René avancait pour Jui. Il continua, d'une voix qui cherchait les inflexions doucereuses
= Quand je vous montrai, pour la première fois Iphigénie Denis agenouillée devant la Vierge du Morne d'Orange, pouvais-je présumer ce qu'il adviendrait de vos sentiments ? Vous me rendrez néanmoins cette justice qu'en tout ceci mon rôle fut toujours celui d'un loyal camarade, presque d'un frère.
Il avait insisté sur le mot ‘frère ” avec une intention marquée.
= Oui, Théolade, répondit René, et de tout ce que vous fîtes pour moi en ces derniers temps je vous garde une gratitude qui n'aspire qu’à l’occasion de s'exprimer utilement.
M. Théolade prit le jeune homme par l'épaule en une effusion désinvolte.
—Je n'attendais pas moins de vous que cette bonne parole, René. Je connais la générosité de Votre cœur, Hélas! j'ai, cette nuit, plus mal dormi que vous peut-être : le sommeil me fuit
depuis des semaines. Vous me prites naguère pour confident, soyez je mien à votre tour. A quoi bon s'attarder en préambules ? Je suis, mon cher, éperdument amoureux.
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Une curiosité brida les yeux de René.
—Pas possible ?.….
Très grave, avec un accent presque théâtral, le mulâtre ajouta :
—La jeune fille que j'aime appartient à la meilleure aristocratie blanche de Saint-Pierre. C’est. c’est votre sœur Andrée.
René sursauta, tant la confession était imprévue, cependant que M. Théolade, le grand mot lâché, s’affalait dans le fauteuil de rotin.
Il y eut un long silence. On n’entendait que les halètements saccadés du professeur de chimie. René paraissait tout à coup absorbé en quelque obscur travail de pensée.
—Ma sœur, fit-il, enfin, a-t-elle quelque soupçon de ce que vous m’avouez là ?
M. Théolade répondit d’une voix hoquetante :
Quand et comment aurais-je osé le lai laisser deviner ? J’enfermais ce sentiment au fond ‘le mon cœur, comme en un tabernacle. Ma joie était de l’apercevoir au tournant ‘d’une rue et, alors, je humais avec délices sur <on passage l'air qu’elle venait de respirer. Souvent, le dimanche, à l’heure de la grand’messe, j? me glissais derrière un pilier pour observer fartiveraent quel prie-Dieu elle avait choisi. L'office terminé, je me faufilais jusqu’à la place qu'ell: venait de quitter ; je m’agenouillais 1à, m4 face dans mes deux mains, ainsi que les fidèles devant le Saint-Sacrement ; mes lèvres se posaient sur la tablette du prie-Dieu qui gardait encire la fine senteur de ses doigts gantés. Ht le conmmères, qui me surprirent, un jour ou l'autre, en cette posture, colportent depuis dans Saint-Pierre que la grâce divine a touché le libre-penseur Théolade. J’eus pour vous, dès la preniière heure, ire affection sincère, spontanée. Pourtent, si vous
me vites souvent très ‘au, pre:'fie suns pate, à votre approche, c'est qu'il me semblait que vous m'apportiez quelque subtile émanation d'elle, =
René se toisuit enccce. M Fhé das chercha dans la pothe de Son vescou un évui a cigarettes en pen i ce caiman, le tendit ouvert.
C'est du tabac extra, du Meéliu. La veuve Sennaché 5, ln débitante Le la que Benlle, vou le spécialement pour moi ces petits bouts-là. Nul autre n'en fume dans Saint-Pierre.
René machinalement puisa dans l’étui une cigarette et disposa le cendrier à portée du fumeur.
M. Théolade darda sur son interlocuteur un long regard de serutation, puis reprit d’une voix qui, à chaque mot, se raffermissait davantage.
Je us nv omme de cou'enr Ris le muli.tres ;: je sais quelles barrières de préjugés me séparent de votre race. N’en avons-nous pas causé ensemble tant de fois ?.. Jamais je n’auvais hasardé telles confidences à d’autres oreilles que les vôtres. Et puis un universitaire, 1 professeur au lveée !.. Il y a en France comme à la Martinique une prétendue élite bien éievée, pour laquelle quiconque a pensé sur les livres ou enseigné du haut d’une chaire laïque est qualifié invariablement ‘‘ pion ”’. Pour l'établissement des jeunes filles, le moindre sous-lieutenant, alcoolique et joueur, représente — surtout s’il a su uSurper la particule -- une essence intellectuelle et morale bien supérieure à celle du professeur.
Ne dites pas cela, Théolade. Ma famille a une compréhension plus large de Ja vie : autant que moi-même elle réprouve certaines idées arriérées.
M. Théolade avait retrouvé son assurance des
grands jours. Il se leva, marcha à travers la pièce, une main dans le dos et faisant sonner de l’autre ses breloques d'or.
—J’'#, établi hier soir le releveé exact de ma situation de fortune. Indépendamment de mon traitement universitaire et de trois petits immeubles estimés glohalement une trentaine de mille francs, en fonds d'Etat français ou obligations de chemins de fer garantic:. Les titres sont déposés à la banque de Saint-Pierre. Les saisons de commerce les mieux assises ont, en certaines circonstances, un hesoin urgent de capitaux liquides. Ils sont rares, à Saint-Pierre, ceux qui peuvent apporter de grosses valeurs si faciles à gager ou à réaliser.
Evidemment, pensa René, il a eu vent de l'affaire Benito.
Le mulètre, avec une faconde devenue presque arrogante, énumérait les bénéfices qu’une telle union offrirait pour la famille Besson de Ribes. Ses connaissances de chimiste, ses facultés inventives trouveraient un précieux emploi dans les entreprises industrielles. Au point de vue politique même, il n’y aurait pas moindres avantages : Ja nouvelle de ce mariage transpirant dans Saint-Pierre à la veille des élections, c'était un retour de popularité vers le parti béké, si compromis en ce moment, l’anéantissement des préventions entretenues perfidement contre lui par ses adversaires. Blâmés peut-être dans un petit clan d'irréductibles, les Besson de Ribes gagneraient l'affection et la confiance de l’immense majorité. Ce serait pour M. Amédée Besson üe Ribes l’étape décisive vers le siége de sénateur, actuellement occupé par un homme de couleur.
Les arguties dans la bouche du professeur, s8 . succédaient en un flux de redondances.
René l'écoutait, attentif, et semblait peser tous ces raisonnements.
—Mon cher ami, dit-il, quand l'autre eut achevé, si je pouvais diriger à mon gré le sentiment de ma sœur et celui de mon père, vous auriez à la minute même une réponse favorable, Mais comptez sur moi pour plaider votre cause avec toute la chaleur et la-forte convaincante que m'inspirera mon cœur. Si j'échoue, c’est que j'aurai épuisé les dernières ressources de la persuasion humaine.
— Brave ami! fit Théolade en étreignant dans ses deux mains celles de René. Quand et où vous reverrai-je ?
— Pour des négociations de cette sorte, le mieux est toujours d'agir sans délai, brusquement mème. Dès ce matin, je parlerai à mon père et à ma sœur.
M. Théolade eut un clignement d’yeux significatif qui voulait dire : ‘Je sais parfaitement pour quels motifs tu crois si utile de presser les choses.
—Ce soir, ajouta René, je pourrai vous donner sinon une indication formelle, du moins l’impression que j'aurai moi-même dégagée.
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Comme il reconduisait M. Théolade jusqu’au portail de la rue Lucy, René aperçut le phaéton paternel stationnant le long du trottoir. Un palefrenier nègre tenait en main le cheval qui fouaillait de la queue avec une nervosité insolite.
Au même instant, M. Besson de Ribes apparut au seuil des bureaux. :
--J'allais te chercher, dit-il à son fils. Accompagne-moi jusqu’à l'habitation.
On désigne à la Martinique sous ce nom ‘‘d'habitation ”’ les bâtiments agricoles construits sur les plantations de cannes. L'’habitation sucrière de Fonds-Besson, une des plus importantes de l'ile, était située au nord-est du Carbet, à trois kilomètres et demi de Saint-Pierre.
René prit place à côté de son père. M. Besson de Ribes enveloppa d’un coup de fouet léger la croupe du cheval qui aétala à vive allure. Tant qu'ils furent en ville, les deux hommes n'échangèrent pas une parole.
M. Besson de Ribes mit sa bête au pas dans la montée en corniche qui contourne le Morne d’Orange. Au delà du mur-parapet bordant à droite la chaussée, des bouquets de verdure où se mélaient tous les spécimens de la flore tropicale fusaient de la falaise rocheuse, tendaient entre la route et l’abîime une dentelle de verdure. Par de larges échappées, on découvrait la rade ensoleillée, le port avec ses appontements chargés de caisses et de futailles, son sémaphore blanc com-
me un ohélisque de neige. Quelle que fût l’intensité de ses préoccupations, M. Besson de Ribes ne put s'empêcher de promener un regard d'’orgueilleuse admiration sur la ville natale, selle qu'eile lui apparaissait du haut de cette ampe court. A perte de vue, depuis ia batterie Eainte-Marthe jusqu'aux collines «lu Prècheur et at Morne lolie la côte semhlait ètre quen immens: jardin ‘ro pical semé d'édifices coquets.
—Que c'est beau! murmura-t-il.
René tenait ses yeux vers la gauche, vers l'abrupte paroi, toute tapisse de verdure elle aussi et où se suspendaient des pendeloques de lianes multicolores. Sa pensée endolorie évoquait la statue de la Vierge, juchée là-haut, et cette première rencontre avec Ti-Nini au sommet du Morne.
--Eh bien? demanda le père à brûle-pourpoint. Qu'’'as-tu décidé ?
— Rien que ce que je vous laissai pressentir hier matin ; mon cœur n'est pas libre, il est même très pris. Dans ces conditions, je ferais acte d’indélicatesse où de démence en promettant affection et fidélité ailleurs.
Le père eut un petit ricanement sec et haussa les épaules.
—Alors, répliqua-t-il, tu auras laissé ta mère compromettre le renom loyal des Besson de Ribes, dans une démarche quétu t’apprêtes à désavouer demain ?
Si ma mère ou vous, aviez pris soin de me consulter avant de tenter la démarche, vous vous seriez sans doute épargné l’humiliation du désaveu. Un jeune homme est-il, oui, ou non, libre de sa destinée ?
-—Pas avant certain Âge äe raison, puisque la
loi exige pour lui, just à vingt-cinq ans, le consentement des parents.
— Et, puisque nous :imes deux enfants de même souche, un garçon 2t une fille, en âge l'un et l’autre, aux termes de la loi, de nous établir avec l'assentiment paternel, pourquoi, s’il vous plait, avoir choisi l'aîné, vraisemblablement moins indépendant de ses sentiments, plufBt que la cadette ?
-D'abord parce que les Hédouin n'ont pas de filè à marier, ensuite parce que, les filles n’apportant point au ménage une activité productuice évaluable en numéraire, les parents doivent suppléer pour elles à cette infériorité en leur comptant une dot, exhibée devant notaire, ce que nous serions bien en peine, ta mère et moi, de faire aujourd’hui. Ne m'accuse point de partialité, mon enfant. Si j'avais dû en avoir, Ç’aurait été, sans doute, en ta faveur. J'ai examiné pour ta sœur tous les partis éventuels : Abel de Turquety, pour lequel peut-être elle aurait quelque inslination, ne possèdera pas soixante mille francs à la mort de son père ; il joue et boit. Eugène de Palomières, plus rangé et plus riche, a le sang vicié comme tous ses frères. Olivier Mestras ne fit jamais rien qui vaille. Raoul de Prats-Saint-Maur et Henri Peltreau sont trop jeunes,
- Peut-être, mon père, avez-vous omis quelque noms dans cette énumération...
Lesquels ?.…
On avait dépassé la propriété Trédos et son avenue de cent mètres, plantée d’arhres centenaires. Le phaéton descendait à grand trot vers le Carbet. Dérrière les rangées de cocotiers, jusqu’au faîte des rollines, s’échelonnaient les champs de canne, aux pousses naiïssantes, qu'ar-
gentait la brise. Maisons de pierres ou cases de bambous jalonnaient la pente à intervalles rapprochés. Sur la route, c’'itait une succession continuelle de carrioles, äe haquets, d’âniers, de cäpresses aux robes d'indienne claire, coiffées du madras bigarré, sur lequel se posait en équilibre le tray ou le panier plat chargé Ge mangues et d'ananas. D'autres tenaient à la main les poulets pattus, liés par paires. Tout ce monde, jasant et chantant, se rendait au marché du Mouillage ou en revenait. C'était une pullulation de couleurs et de vie.
M. Besson de Ribes dirigeait son attelage à travers ces encombrantes caravanes.
J'ai reçu ce matin, dit René, une visite dont l'objet, précisément, visait ce qui nous occupe, Un homme jeune,--trente-deux ans à peine,— de moralité irréprochable et d'intelligence supérieure (il a de beaux titres universitaires ) vient de me confier son amour, sa passion, dirai-je, pour Andrée. Ce prétendant que vous négligiez possède à Jui seul en capitaux bien nets et bier liquides plus de quatre cent mille francs, c'est-à dire autant que les fils Mestras, Turquety, Palomières, Prats-Saint-Maur et Peltreau réunis.
Hé? marmonna le père, incrédule, de quelles Indes Gébarque-t-l, ce nabab ?
C'est un Martiniquais de naissance et de domicile, le professeur Théolade.
M. Besson de Ribes eut un éclat de rire bruvant qui fit faire un écart au cheval.
Théolade ! Ah ! ah ! Théolade!. Ah! ah!
Ah! As-tu la berlue, Rent? Moi, donner ma fille à ce fumeron, à ce Veau-Jaune, à ce petitfils d'esclaves *... pour que mes petits-enfants, à moi, aient le nez épaté et les cheveux crépus ?.… Ni le ronsentais à telle déchéance, tous nos morts
jusqu'aux plus lointains ancêtres, se lèveraient des cimetières de l’île pour me renier. Ah! ah! on te suggère de jolies idées chez les communardes de la rue du Petit-Versailles!
René épuisa en vain tous les arguments. Le père opposait à chacun d'eux le même inflexible parti pris.
Las de discuter, M. Amédée Besson de Ribes conclut sur un ton presque irrité :
— Puisque chacun selon toi, est maître de son choix dans le mariage, de quel droit influencerais-je celui de ta sœur ? (‘onsuite-la elle-même d'abord. Je déciderai conformément à sa ré-
ponse.
On approchait de l'habitation dont l’interminable façade, les multiples annexes, encadrées de massifs de bambous et de fougères arbcrescentes, donnaient l'impression d'une petite cité. Fonds-
Besson était d’ailleurs renommé dans l'île comme l'habitation modèle. M. Amédée Besson de Ribes arrêta son phaéton à cinquante mètres des bâtiments : il embrassa d’un regard orgueiileux et attristé ce domaine fécond dont les champs escaladaient l'horizon. Ç'avait été le noyai de la fortune familiale, c'était aujourd'hui ee qui en subsistait de plus solide.
Le géreur, un vieil octavon déjà cnent, avait préparé pour ses maîtres un repas copieux. Après qu'ils eurent fait honneur à l’agouti et au férove de morue, M. Besson de Ribes commanda qu'on réunit devant l'habitation tous les ouvriers.
Il fit distribuer des litres de tafia, puis prononça dans le langage de l'île, une petite allocution qui peut se traduire ainsi
—Braves noirs, vous êtes convoqués demain pour élire un député. Trois candidats sont en présence... Un seul est le bon, François Labbé, Il
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représente la grande industrie, le grois commerce sans lesquels la population noire de l'ile retomberait dans la misère et l'oisiveté. On vous dit: ‘* C’est le cartidat des békés et les deux autres sont les candidats des gens de couleur.’ Mais lequel, du béké où du mulâtre, est le meilleur ami du noir ? Souvenez-vous de l’ancien adage créole : ** Quand le mulâtre est propriétaire d’un vieux cheval, il dit que la négresse ne fut pas sa mère. "”
Il y eut des éclats de rire, tandis que les litres de tafia circulaient.
—Aux urnes done pour François Labbé! reprit M. Besson de Ribes. Il faut que nous triomphions au premier tour de scrutin. Que seriezvous sans ces békés qui vous emploient ?.. Je connaîtrai tous les défaillants, <oyez-en sûrs. Vous recevrez demain, après le dépouillement des votes, selon la façon dont vous aurez voté, pareille où plus généreuse distribution de tafia. Criez tous avec moi : ‘Vive François Labbé, le bon patriote, l'ami des noirs !
Les hommes, déjà saouls, se disputaient les fonds de litres et, la tête renversée, posaient avidement aux bords du goulot leurs lippes épaisses. Plusieurs, pris de folie alcoolique, gambadaient avec des cris de cannibales. Aux dernières paroles de M. Besson de Ribes, ce furent dans l'air des envolées de chapeaux troués, des vociférations folles. Tous, comme s'ils eussent salué déjà un triomphateur, criaient de la même voix enrouée : — ‘; Vive Fançois Labbé, si bellement ! Vive Fançois Labbé, cond'l’eau !
( Comme de l’eau. Expression créole... “ Il sera élu facilement— Il passera comme de l’eau courante!...”’)
Certains, plus lents à se griser, échangeaient
des œillades de naïve malice. Puis il y eut, sur la savane qui entourait l'habitation, un écroulement de masses inertes.. Quelques-uns, dans l'égarement de l'ivresse, confondant les noms, hoquetaient enrore, une main au ciel : ‘ Vive Mussieu Besson, cond'l'eau !
--Les vois-tu”.… dit M. Besson de Vibes en mon trant à son fils ces corps péle-mêle entassés.. Les vois-tu, les électeurs de l'aristocratie jaune, les cousins germains de Théolade et de la mère (hotte ?
Et, après avoir détaillé au géreur ses instructions pour la journée du lendemain, M. Amédée s'enleva au marchepied du phaéton, tandis que le cheval tremblait étrangement sur ses jarrets.
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Après une demi-heure a'inutiles plaidovers, Re-
né insistait encôre près de sa sœur Alors, c'est ton dernier mot ?
—Pouah! Pouah! Et encore pouah! Je te le répète, J'aimerais mieux, même sans vocation,me faire nonne cloîtrée qu'accepter le contact d'un fumeron. C'est dans le sang, que veux-tu? C'est l'insurmontable dégoût. Comment cet homme eut-il l'impudence de rêver pareille chose, de la croire même possible ? Et toi, René, as-tu toutà-coup perdu l'esprit, pour t’imaginer que je ne bondirais pas au premier mot 7? Fâût-il plus beau qu'Adonis, plus riche que Rotschild, plus intelligent que tous les blancs réunis, je te répondrai : pouah !.. C'est dit, n'est-ce pas ?
— Dit et entendu. Bonsoir, Andrée.
Le frère, sans autre parole, quitta la chambre de sa sœur. En bas, il rencontra Thomas Chéri son boy
Tu préviendras mon pèr» que je ne diîne pas à la maison ce soir.
Et il sortit. Désormais il n'hésitait plus.
Si M. Besson de Ribes, trut à l'heure, en lui offiant le spectacle de ces malheureux noirs délirants d'alcool, pensait guérir son fils de ce qu'il appelait la ‘* néfaste utopie ”’, il avait réussi juste à l'encontre de ses calculs. Pour une intelligence comme celle de René, libérée depuis l’adolescence des préjugés abusifs et des fallacieuses traditions, l’immoralité se manifestait trop flagrante. Certes, l’homme qui, la veille encore, do-
vant son fils, assimilait le nègre au chimpanék, restait dans sa logique propre en le traitant comme un animal méprisable. Mais alors pourquoi ce mensonge publiquement émis, que le béké est le meilleur ami du nègre ? Pourquoi hier reprochait-il à ses adversaires politiques des procédés que lui-même emplevait sans serupule auiourd'hui ?
Que le nègre ne fût qu'un frère de mentalité iniérieure, nul ne le contestait, En ce cas, le rôle de l'ainé, de celui qu'avaient affiné dans l'esprit et dans le sentiment tart de civilisations successives, n'était-il point de guider pas à pas le cadet retardataire, et cependant perfectible, de lui montrer sans cesse l'étape nouvelle vers le degré moral supérieur *.. Au lieu de cela, on favorisait ses penchants d'ingénu, on exploitait ses appétits de primitif au profit d'intéréts mal compris et d'une omnipotence devenue fictive. Pourquoi? C'est que, malgré toutes les leçons de la philosophie et de l'histoire, malgré 1789 et la Déclaration des Droits de l'Homme, malgré IS{S et l'abolition de l'esclavage, des colons, des békés,—et les frères Besson de Ribes étaient de ceux-là ,— perpétuaient l'ancien propriétaire d'esclaves pour lequel le nègre ne représentait qu'un bétail commercial. Saint-Domingue même ne leur avait pas ouvert les veux. Pour eux, continuateurs aveugles Ges ancîtres, la loi de IS{S constituait la plus inique, la plus irritante des spoliations. De l'indemnité, votée alors par le Parlement francais, ils ne touchèrent effectivement, à répartition, que les deux tiers, les trente-trois pour cent retenus ayant été affectés à la création d’une banque de la Martinique, dont beaucoup, par mode où par obstination, refusèrent longtemps les services, romme d'orivine suspecte, Le nègre
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donc ne représentait pour eux qu'une marchandise volée. Avec leur âpreté de fils de Normands ou de Cévénols, ils donnaient cours, dans un état social et économique modifié, à des rancunes de dépossédés. Ces rancunes d'un autre âge, ils les poursuivaient, sans vouloir discuter ni comprendre, sur tout ce qui portait dans ses veines une goutte de sang maudit.
La métropole elle-même n'avait-elle pas connu, bien après la Révolution, la survivance des sentiments de l'ancien seigneur contre ce qu'il savait issu du serf et du vassal 7...
En France pourtant, cette survivanc trouvait peut-être son explication atténuante dans l'es prit d'exelusivisme qui présidait jadis aux alliances.
Mais ici 7. ei? S'il existait tant de mulàtres et de quarterons, n'était-ce point parce que certaines fois, naguère, des blancs, des békés, avaient trouvé bonne pour leur plaisir la chair de couleur ? De quel droit maintenant ces mtmes hommes refusaient-ils à leur progéniture métisse place au soleil, part égale dans une société renovée où tout effort individuel doit avoir sa récompense * En vertu de quelle charte féodale excluaient-ils implacablement de leur famille et de leur monde des êtres qu'ils avaient contribué à faire naître ? L'outrance même d'un tel ostraeisme, l'énormité de l’anachorisme qui régissait l'opinion de la haute société pierrotine les condamnaient, ne laissaient point de doute sur l'issue du duel de races dont l'ile était actuellement le théâtre. Par l'inéluctable force des choses, ces grands colons, constitués en une aristocratie fermée, aveugle, intraitable, subiraïent le sort des aristocrates de 1789 ou des planteurs de Saint- Domingue. Ts seraient débordés par la violen-
un
ce d'un courant que certaines concessions, faites à temps, eussent suffi à endiguer. Sans doute cette victoire définitive, fatale, du nombre et de la justice ne se manifesterait pas sous la forme brutale et sanguinaire, comme la Révolution française ou |’ insurrection haïtienne. Les mœurs et les armes avaient changé. Le bulletin de vote remplaçait pacifiquement fusil ou guillotine. Déjà ces hommes de couleur, qu'anathématisaient le Cercle de l'Hermine et le ‘ Moniteur des Colonies ””, avaient envahi la plupart des assemblées municipales. Dans toutes les carricres libérales, ils refoulaient peu à peu le blanc indolent, attardé sur ses routines. Dans le commerce et dans l’agriculture, ils empiétaient sans relâche : leur esprit d'entreprise et d'émulation avait déjà créé une concurrence menaçante aux maisons blanches qui autrefois monopolisaient l'industrie sucrière et rhumière. D'une année à l'autre, les progrès de la race étaient formidables. Le jour semblait proche où, sous la constante poussée, sombreraient l'influence et la fortune des grands colons. Et le vainqueur serait d’autant plus implacable dans son triomphe qu'il aurait une plus longue série d'affronts à venger.
Toutes ces faillites successives, même Îles catastrophes apparemment les plus fortuites comme celle qui venait d'atteindre la famille Besson de Ribe<, n'étaient-elles pas les manifestations coordonnées de quelque grand dessein providentiel qui poursuivait le châtiment et la perte des vaniteux * Et si cette myopie d'orgueil, ces incorrivibles préjugés devaient conduire à l’abime la caste arrogante, de quoi servirait le sacrifice, qu'au nom d’une famille et d’une coterie M. Besson de Ribes exigeait de René ? Ce sacrifice reculerait-il d'un jour, d’une heure, l'événemefit que
la démence des uns, l'obstination infatuée des autres semblaient rendre pour tous inévitable ?… Non, à leur égoisme il ‘pposerait le sien, aussi inflexible ; à leur amour-propre, il n'immolerait pas son amour.
entra chez un marchand de comestibles de Ta rue Victor Hugo, commanda qu'on portât chez la veuve, Denis un pâté truffé, trois brochettes de ‘eicis rôtis, des vins vieux, des confiseries. Oh! la délicieuse dinette qu'il ferait ce soir entre Chotte et Ti Nini ! Par quelles phrases amoureuses, par quels serments passionnés, il allait réparer l'effet des imprudentes paroles de la veille !
[alla frapper à la porte de Théolade, Le professeur n'était pas encore rentré du Ivcée. IT passa devant le cercle de l'Hermine et aperçut Charles Peltreau qui ÿ pénétrait, flanqué d'un des fils Mestras. Ce cercle, ainsi baptisé par un jeune romancier pierrotin, René Bonneville, l'auteur des * Saurs Ennemies,"" c'était le foyer de l'orgueuil et de l'intransigeance créole. On n'y exiceait pas de quartier de noblesse comme au Jockev-Club de la rue Seribe, mais on en eût éconduit outragweusement quiconque était suspect d'avoir eu un ancètre à la “ Côte.”
Bien qu'il fut inscrit à l'Hermine depuis sa majorité, René n'en franchi$ait pas le seuil une fois l'an. Les folles veillées de baccara n'a. vaient jamais eu d'attraits pour lui. En outre, il devinait chez plusieurs membres du cercle une certaine réserve à son égard, un sentiment de gêne et de méfiance, depuis qu’on l'avait rencontré, sur la place Bertin ou sur la Savane du Mouillage, en compagnie du mulâtre Théolade.
T' continua son chemin sans avoir eu l'air de comprendre la muette invitation de monter an
cercle que lui adressait, d’un signe, Charles Peltreau.
Un des pires désagréments qui m'attendent, pensait-il gaiement, ce sera de voir, sur mes vieux jours, mes garçons exclus de ce noble club où Olivier Mestras et Charles Peltreau vont ponter tout à l'heure sur la main d'un fils de failli ou de banqueroutier.
Et, d'un pas alerte, comme allégé, il s'engagea ‘ans la rue du Petit-Versailles.
—Mon père et mon oncle, pensait-il encore, n'ont qu'à se résigner à une des solutions que je proposais hier. En France, nul honnète homme, dans leur, situation, n'hésiterait. Quand on reste propriétaire de Fonds-Besson, de la rhummerie du Mouillage, des immeubles de la rue Lucy, on n'est pas encore, que diable ! absolument sans ressources. ke
Le soir tombait rapidement, un de ces soirs tropicaux tout embaumés, où l'ombre elle-même semble un parfum. Aux devantures des magasins s'allumaient les boules électriques. Dans la boutique de la veuve Denis, un groupe de commères en madras caquetaient ; au milieu d'elles s'agitait Chotte, toute gesticulante et larmoyante, la poitrine soulevée de halètements précipités. A la vue de‘René, la câpresse leva les deux mains au ciel et gémit comme un reproche suppliant :
--Ti-Nini,là à yé ? Ti-Nini, là i yé ?..
Par un besoin natif de se dépenser en paroles et en bruit, les sept ou huit matrones — négresses, mulâtresses ou quarteronnes,—développèrent les unes en créole, les autres en français, l’interrogation de Chotte.
—Ti-Nini, là i yé ?.. Où est Ti-Nini ?.…
—Vous devez le savoir, vous, Monsieur René...