ÉPILOGUE
J'étais allée de Biarritz, en gracieuse et intelligente compagnie, faire une rapide excursion sur la frontière d'Espagne. Au retour de cette promenade, nous nous arrêtâmes pour dîner à Saint -Jeande-Luz. Nous avions parcouru la veille cette ville aux grands souvenirs historiques ; visité l'église où Louis XrV se maria, et le port autrefois encombré de navires et aujourd'hui désert. Nous n'avions donc plus à voir Saint-Jean-de-Luz en détail. Mais la mer qui attire toujours, surtout à Theure du soleil couchant, nous fit remonter sur le môle formidable à l'issue du diner, et nous longeâmes la jetée pom» gagner le petit village de la Socoa, bâti à Feutrée de la baie de Saint-Jean-de-Luz. La Socoa éche-
lonne ses pauvres maisons de pêcheurs sur la croupe de rochers à la teinte bleuâtre ; au sommet s'élève un vieuxr fort qu'une tour domine. Dans le petit golfe tranquille qui s'abrite au pied des rocs, sont amarrées des barques de pêcheurs; la mer écumeuse se brise à quelque distance et n'atteint pas ce calmé bassin.
Nous nous étions assis au pied de la tour; le village au-dessus de nous semblait endormi ; çà et là quelques lumières, qui brillaient à travers les vitres, et la fumée qui s'échappait des toits, annonçaient seules que les maisons étaient habitées; c'était l'heure où les femmes préparaient le repas du soir, tandis que leurs pères, leurs maris ou leurs fils, revenus de la pêche, se reposaient auprès de l'âtre où sur le seuil des portes. Ces rudes travailleurs ne songenient guère à contempler la nature et la mer toute rougissante de l'éclat du soleil qui disparaissait.
Nous avions donc autour de nous une paix et une solitude qui semblaient agrandir encore l'incommensurable grandeur de l'Océan. A gauche,nous suivions du regard les derniers contoms du rivage de la France jusqu'au cap Figuier, qui marque l'embouchure de la Bidassoa ; à droite, la rade de Saint-Jean-de-Luz; plus loin, le village de Bidart et le petit port de Quétary avec ses toits rouges; plus loin encore, la côte des Basques, couronnée de belles roches lumineuses.
puis enfin la plage de Biarritz, où les flots se précipitent avec fracas contre les récifs épars : on dirait des assaillants furieux escaladant des citadelles imprenables.
En face de nous la mer montait en collines d'écume; son bruit majestueux semblait la symphonie du soir conviant la terre au repos. Der-^ rière les énormes vagues blanches se dressaient d'autres vagues étincelantes que le soleil, en fuyant, avait saupoudrées d'étincelles; puis venaient les vagues rouges que l'astre, à son déclin, éclairait d'aplomb avant de disparaître derrière les monts de l'Espagne dans la direction de Saint-Sébastien.
Les teintes diverses de cette mer en flamme formaient une merveilleuse harmonie; la beauté du ciel y concourait. Déjà dans l'azur du jour mourant brillaient quelques étoiles ; l'àme se dilatait entre cette double immensité du firmament et de la mer; si bien que nous nous taisions tous par un tacite accord, laissant flotter notre pensée dans l'étendue sans bornes. Nous étions là quatre voyageurs : une jeune et belle princesse qui m'avait prise en amitié et emmenée dans sa voiture à travers les vallées et les gorges des Pyrénées françaises et espagnoles; le fils de la princesse, superbe enfant de
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douze ans, pensif et recueilli^ dont la brise de la mer soulevait la chevelure bouclée tandis que ses grands yeux noirs contemplaient immobiles le sublime spectacle qui nous saisissait; sa turbulence ordinaire avait fait place à la rêverie ; il sentait comme nous Tinfluence de cette splendeur du ciel et de rOcéan. C'était ensuite un parent de laprincesse. Homme politique d'un âge mur; esprit judicieux, cœur franc, lettré, perspicace; goûtant peu la nature et la poésie, et qui cependant éprouvait aussi, en cet instant, ane absorption involontaire. Quant à moi, j'avais Fâme perdue dans cette immensité ; elle y flottait et s'y assimilait si bien qu'insensiblement j'oubliai mes trois compagnons de route dont la voix se taisait.
Laprincesse rompit la première le silence :
— Parlez-nous donc, me dit-elle, vous qui avez la i faculté de rendre en poésie ces grandes scènes de la nature!
— Je me sens écrasée par celle-cà, répondîs-je, essayer de la chanter ou d'en discourir serait la circonscrire; nos regards qui l'embrassent peuvent seuls la fixer dans notre souvenir, voilà pourquoi nous avons tous instinctivement regardé sans parler ce merveilleux horizon.
»— Oui, reprit la princesse; mais la tristesse nous
gagne ^t presque ]a stupeur, t^^^t il est vrai que notre esprit ne peut longtemps supporter pe qui le domine et Tanéantit. Dites-nous donc un paradoxe ou une folie, Grégory, ajouta-t-elle eu se tournant vers son eo^si^^ et si madame ïie veut pas nous faire eptendre quelques belles strophes ou quelques récits touchants, racontez-nous votre derflière aventure sentin^entale.
A cette interpellatioi), le comte Gfrégory leva la . tète ; ses yeux noirs pétillèrent et ses lèvres eurent un frapp çourirei de bonnq humeur. C'était un homme à la stature carrée manquant de grâce sinon de ^stinptioQ et dont le front intelligent était couronné d'épais cheveux déjà griaonnànts. Tout en lui i^nnonçait 1^ force musculaire. Mais prêter à sa vie des épisodes romanesques me semblait une hyperbole,
— Vous Sftvez bieu, princesse, que, depuis deux anSj j^ai ploa toutes mes aventures galantes^ répondit-il gaîmeut; meis vous, madame, qui arrivez des Eau:ç,pQurpuivit-il, en s'adressait à moi, vous devez y avoir recueilli des anecdotes fqrt amusantes dont vous allez nous faire part; je tournerai, pour vous écouter, très-volontiej^s le do» & la mer qui, par son rouUs monotone, commence à me donner le vertige.
En parlant de la sorte, il s'assit à la turque, la face du côté de la tour.
— Allons, ne vous faites pas prier, ajouta la princesse, et dites-nous ce que vous avez observé dans ce monde nomade qui a passé sous vos yeux!
— Quoi, repartis-je, vous aussi vous voulez que ce grand paysage serve de cadre au récit de petites passions? Eh bien! soit, et puissiez-vous ne pas .être punis par Tennui de cette profanation.
Je leur racontai alors l'histoire qu'on vient de lire. La princesse écoutait en souriant^ et le comte Grégory témoignait une avide curiosité. Je le regardais, surprise de ses soubresauts et de ses exclamations! Quand j'eus fini, il dit avec un docte dédain :
— Cette petite Aglaé fera donc toujours parler d'eUe!
— Vous l'avez connue? m'écriai-je avec étonnement; et aussitôt je l'assaillis de questions. Oh! parlez-moi d'elle, lui dis- je, fournissez-moi des retouches à faire à son portrait; censurez -moi si j'ai été injuste. L'avez-vous jugée ainsi qu'aimait à le supposer Nérine, primitivement bonne et sincère?
— Je l'ai jugée méchante et duplice.
— Mais vous l'avez aimée telle quelle, mon cousin, reprit la princesse.
— Aimée 1 s'écria-t-il, et il nous exprima la profonde surprise que lui causait toujours ce mot amour. Je n'ai jamais éprouvé d'amour sérieux, ajouta-t-il,* que pour une femme allégorique qu'on appelle la patrie.
— n est un peu fou, me dit la princesse.
— Mais enfin, repris-je, vous avez été le cavalier servant de la petite marquise, racontez-nous ce que vous en savez.
Avec le suprême laisser-aller d'un Oriental qui parle des femmes, il nous fit un récit très-vif que je me garderai bien de reproduire ici.
— Et pourquoi donc ? dira le lecteur déçu qui entrevoyait un complément à cette histoire.
— Pour deux motifs : par conscience et par humilité. Fenmie, je tiens pour suspect ce qu'un homme me dit des femmes^ et n'ayant pu contrôler par moi-même le récit du comte Grégory, je le supprime.
Voilà pour la conscience.
Quant à l'humilité, elle se produisit invincible en moi sous la forme d'une vision.
Le comte Grégory ayant cessé de parler, étira ses bras du côté de la mer que rol)sciurité du soir enveloppait déjà de longs voiles zébrés de rayons.
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A cette heure^ la stature rot^uste du comte prit à mes yeux des proportions plus amples et plus hautes ; sur ses épaules à la carrure puissante s'élevait sa tête énergiijue, couronnée d'une épaisse chevelure que le vent soulevait comme une auréole; tput ^ coup cette figure placée dans romibre évoqua pour moi la figure bien connue d'un vaste génie. — Je crus voir planer dans la brume le fantdme du grand Balzac. Le Molière et le Shakspeare des romanciers me souriait de sa lèvre bienveillante; mais dans son œil profond, limpide et fascinateur comme l'Océan, Je lisais le dédain superbe et serein que la force a pour la faiblesse ; il me semblait que sa voix, se réveillant de la mort, murmurait à mon oreille : « Que peuxr 9 tu et que peuvent de plus habiles que toi dans ce » champ du réel que j'aî défriché à grands chocs x> de charrue, de piocbQ et de sape, creusant les » terres molles et faisant sauter les rocs çi^dusl » travailleur infatigable, fougueux et patient, sa- » vaut et inspiré tour à tour. Aussi que de mpi?- » sons dorées et que de fleurs rares ont ppuss^ dans » ce champ défoncé par moi. Ohl pauvres chétifs » essoufflés que vous ètesl vous errez dax^g des » landes planes, et si parfois vous y découvrez un » filpn, d'où j'aurais tiré de l'or, vous n'en faites » jaillir qu'une poussière sèche I »
Tandis que la voix retentissait dans mon esprit, je pensais : C'est lui seul le maître inimitable, qui aurait su écrire l'histoire qu'on vient de lire, et lui seul qui aurait pu raconter celle qu'on ne lira pas.
DÂX. «—PAU. — I>B8 HAtnt-BONNES.
LES CASCAbliS. — - LfiS <»llOTTB8. •« LIS EAUX-CHAU0iS.
0ABA8. — LA'RUIYS.
BATONNE. » BIARRITZ. — BAIN-JBAN-DE-LUX.
FONTARABIB.
Je partis dans les premiers jours du mois d'août (1858), et la vapeur me conduisit d'un trait de Paris à Bordeaux. À peine si dans cette course rapide mes yeux purent saluer en passant les tours de la cathédrale d'Orléans, le château de Blois, celui d'Amboise et la riche campagne de Touraine que baigne la Loire paresseuse dont le lit presque à sec étalait au soleil ses cailloux scintillants. C'était comme une antithèse de cequ^est parfois ce fleuve aux formidables
inondations. Je ne donnai qu'un regard rapide et charmé aux pittoresques remparts de Poitiers et aux terres si fertiles et si soigneusement cultivées qui entourent Angoulème ; la nuit yint lumineuse comme un crépuscule. La lune et les milliers d'étoiles répandirent leur blanche clarté. J'entrevis la large Garonne qui porte des vaisseaux ; nous étions arrivés à Bordeaux, la belle cité aux lignes d'architecture grandioses. Je ne voulais visiter cette ville qu'au retour ; j'avais hâte d'arriver aux Pyrénées et d'y trouver un air pur pour ma poitrine embrasé^.
Après une nuit derepos^ je pris la route de Dax. Je rencontrai, à l'embarcadère du chemin fer qui conduit de Bordeaux à Dax, plusieurs littérateurs et plusieurs artistes des théâtres de Paris, qui, comme moi, allaient demander la santé aux diverses eaux des Pyrénées. On échangea quelques paroles d'espérance en se saluant; puis^ chacun se précipita pour prendre sa place dans les wagons. *
De Bordeaux à Dax, ce sont presque toujours des landes, quelques-unes tout à fait nues, d'autres couvertes de bruyères roses d'un charmant effet. Çà et là, la route est bordée par de petits bois de pins d'où le vent soulève des bouffées de chaleur aromatisée. La cigale chante^ les mouches bourdonnent, les abeilles frôlent les herbes et les fleurs ; c'est bien la
campagne du Midi^ sans cesse murmurante de quelque bruit vivant. Le ciel est de ce bel azur de lapislazuli qui double les profondeurs de Téther.
A mesure qu'on approche de Dax, le sol devient sinueux : quelques tertres et quelques collines s'élèvent ; des cultures diverses y étalent leurs manteaux verts. L'Adour circule dans ces terres riantes; nous voilà dans la petite ville de Dax, entourée de remparts. Je monte dans le coupé de la malle-poste^ qui va de Dax à Pau^ où ma place a été retenue à l'avance. Nous traversons les étroites rues de Dax à toute vitesse. Rien de fringant et de courageux comme les six petits chevaux basques qui nous entraînent en agitant leurs grelots. Après une longue route en chemin de fer, on est heureux de voyager ainsi à l'espagnole et en voyant devant soi se dérouler la campagne, qu'on n'aperçoit jamais qu'en profil à travers les vitres d'un wagon.
• L'intérieur de Dax est d'une tristesse accablante : les rues étroites, sales et aux maisons lézardées ; les commères de chaque quartier, toujours sur leur porte, causant bruyamment, mettant leur linge à sécher ou le raccommodant, ou gourmandant les enfants qui jouent et^crient ; les devantures de petites boutiques étalant des loques mouillées, des fruits gâtés ou des viandes puantes ; enfin une petite ville
du Midi que le commerce n'enrichit et n'anime pas.
Qu'on s'imagine une jeune fille de quinze ans, belle, élégante, ayant, par ses lectures, plus que par sentiment, des aspirations vaguement poétiques ; les habitudes de la vie parisienne; une grand'mère princesse qui avait dû sa fortune à sa beauté, avait possédé un palais à Paris et en habitait un à Bruxelles ; cette jeune fille, sachant la destinée éblouissante de cette aïeule qui finissait désormais dans les honneurs une vie d'aventures sans nombre ; cette jeune fille s'entendant dire qu'elle ressemblait à cette grand'mère dont elle avait les yeux nobrs et profonds et l'ardeur de son sang espagnol ; qu'on se figure cette pauvre et belle enfant, condamnée à vivre dans cette morne petite ville dont je viens de parler. Son père sans fortune y occupe un emploi. Il faut recevoir les bourgeoises de la ville et écouter leurs sottises.
Pour se distraire elle écrit à ses amies de Paris ; elle me confie le marasme qui la gagne, elle rêve et pleure sur les bords de l'Adour, et s'essaie à faire des vers sur les histoires d'amour que la tradition a perpétuées dans le pays ; elle chante Courante qu'un jour le fleuve au nom sonore a entraîné dans son cours. Comme l'amant désespéré de la légende, elle
# voudrait se précipiter dans ces eaux tantôt calmes et
tantôt fougueuses où elle se mire. Mais en se contemplant elle est frappée de sa beauté ! Avec cette carnation et cette puissance du regard, le suicide est un anachronisme. Elle m'écrit un jour, non plus des plaintes vagues et rimées, mais sa décision très-nétte et inébranlable de venir à Paris ; elle s'abritera comme sous-maitresse dans une pension, et de là, tentera l'imprévu. Quel horizon merveilleux I Le monde des splendeurs l'attend et va s'ouvir pour elle ! Je m'efforce en vain de lui faire comprendre que le règne ordonné de Louis-Philippe ne ressemble pas au temps du Directoire, de lui répéter qu'une femme doit savoir attendre et ne rien provoquer!... Attendre quoi? me répondaitelle, attendre de voir passer quelque gendarme sur la grande route de Dax ?...
J'avoue qu'en traversant cette ville si triste je comprenais presque l'espèce de fièvre délirante qui précipta vers sa destinée cette âme agitée. Pauvre Félicie ! comme sa vie fut haletante et courte dans ce Paris sans entrailles qui hume et broie pour ses plaisirs et pour sa gloire tant d'intelligences et tant de corps humains 1 A quoi bon la suivre et la montrer tantôt éblouie et tantôt désespérée durant cette course dévor^ante, dont le terme fut un grabat à
Londres^ non loin du palais d'un de ces lords qu'elle avait rêvé pour mari I Comme Marguerite dans la nuit du Valpurgis^ il me semblait la voir apparaître un petit enfant mort dans ses brasi
Tandis que je songeais ainsi d'elle, la malle-poste roulait au galop rapide de ses six chevaux retentissants.
Nous avions dépassé Dax et son petit châteaufort, nous franchissions une belle route bordée de platanes centenaires et où de jeunes mendiants nous demandaient l'aumône en nous tendant leur béret troué. Sur un tertre, les murs et la croix du cimetière s'élevaient au-dessus des habitations. Ainsi la mort domine la vie. Tout à coup un craquement aigu se fit entendre. Les chevaux s'arrêtèrent court, refrénés parla main robuste du postillon ; un ressort de la voiture s'était brisé l Nous nous trouvions juste en face du cimetière.
— C'est d'un mauvais augure 1 s'écria un voyageur.
Mais la campagne était riante, le soleil poudroyait, les petits mendiants gambadaient sur la route et recommençaient à tendre la main; le conducteur jura énergiqu^ent et nous engagea à prendre patience, tandis qu'il allait chercher une autre voiture. Une vieille femme édentée, au chef branlant \iOu-
vert de cheveux gris, filait sa quenouille sur la porte d'une pauvre chaumière. Elle se leva, secoua ses haillons, et s'approchant de nous, comme craintive de son indigence, nous offrit de nous reposer et de nous rafraîchir dans sa maison. Nous entrâmes; il y avait là trois chaises, une panetière et un misérable lit ; c'est le lit où Ton naît, où l'on grandit, où Ton se marie, où l'on meurt. La vieille rinça quelques verres éhréchés et nous présenta de l'eau fraîche et du lait fumant qu'elle venait de traire à une vache paissant dans un pré à côté. Elle prit ensuite dans une sorte de bahut rustique une serviette écrue, et, avec un air de soumission douce et servile, elle secoua la couche de poussière qui couvrait nos vêtements ; cependant on déchargea la voiture brisée, on joncha le chemin des malles et des immenses caisses où les femmes renferment leurs fragiles chapeaux et leurs robes sphériques. Aux rudes secousses que recevaient ces fraîches toilettes, plusieurs s'épouvantaient.
Je m'éloignai du groupe des voyageurs et j'allai visiter le cimetière. C'est un spacieux carré long divisé par une allée de hauts et robustes cyprès qu'engraissent les restes des morts. Il y a là jjRusieurs tombes avec des inscriptions simples et vraiment senties. Que n'y ai-je trouvé celle de Félicie ! Que
ne s'est-elle endonnie sous un de ces vieux cyprès 1 Elle y eût été mieux que dans la fosse perdue et oubliée d'une grande ville. Je lui donnai un souvenir ému, et j'errai quelque temps au milieu des ossements qui ça et là jonchent le soL
Je m'étais débarrassée de la gardienne du cime* tière qui voulait m! expliquer les tombeaux; je la re^ trouvai dans le petit domaine qu'elle s'est adjugé dans l'enceinte même ; elle étend son linge sur les cyprès funéraires et élève des bandes de canards qui vont butinant autour des fosses. Cette grosse femme vit là presque joyeuse.
J'entendis Ja voix du conducteur qui faisait l'appel des voyageurs. La nouvelle voiture était rechargée ; chacun reprit sa place ; le conducteur fouetta bruyamment ses chevaux qui s'élancèrent avec une vélocité aérienne, comme l'hippogriffe de Roland.
La route se bordait de peupliers et des champs de maïs couvraient la campagne. Quelques paysannes coiffées de fichus à carreaux rouges et jaunes noués de côté, marchaient pieds nus sur le grand chemin en poussant des ânes lourdement chargés; les hommes avec le béret basque bleu foncé ou marron conduisaient.de petites charrettes couvertes d'un dôme en toile écrue et traînées par deux bœufs au frein desquels s'agitaient des branches de feuillage qui chas-
saient les mouches obstinées. Tout ce pauvre monde revenait de la foire d'Orthez où il s'était pourvu de quelques étoffes, ou de quelques ustensiles de ménage.
Orthez a un aspect très-pittoresque; avant d'ai*river, on voit une belle tour en ruine qui s'élève sur un tertre verdoyant. Nous traversâmes au galop des rues mpntueuses, puis une place encombrée de troupeaux de moutons et de porcs. C'est là qu'était la foire du bétail. Les cuisines de toutes les auberges flamboyaient ; oji sentait une friande odeur de rôti qui faisait désirer une halte aux voyageurs affamés. Mais le conducteur fut inexorable ; la malle-poste ' était en retard, il fallait marcher sans prendre haleine.
Le crépuscule se répandit sur la campagne et la fit paraître plus vaste et plus tranquille ; nos six petits chevaux basques redoublèrent de feu et d'agilité à la fraîcheur de la nuit ; le tintement des grelots précipitait leur frénésie. On eût dit qu'ils disputaient l'espace à la rapidité d'une locomotive. Le paysage devenait magnifique; c'étaient des coteaux boisés, de longues avenues, des parcs, des villas, des châteaux^ parmi lesquels on nous désigna celui du baron Bernadotte, parent du roi de Suède. Nous franchîmes ensuite un carrefour célèbre planté de quelques
vieux arbres qui entourent une croix. Ce lieu s'appelle la Croix-du-prince en souvenir de Louis XIII, qui, étant venu visiter la ville où était né son père, s'agenouilla là^ au pied d'une croix de pierre.
Nous arrivâmes enfin au village de Jurançon servant de faubourg à Pau^ et dont le vin est renommé. Les vignes s'étagent sur des coteaux jusque sur les bords du Gave, qui va se jeter dans TAdour. L'Adour qui lui-même se jette dans la mer entre Bayonne et Biarritz^ déroulait devant nous ses eaux limpides ; audessus^ se groupait sur deux collines la jolie ville de Pau, riante capitale de l'ancien Béam. Le château d'Henri IV la domine, et à cette heure de crépuscule, on croirait voir debout sur les remparts l'ombre du grand roi. Nous passons le Gave sur un beau pont monumental.
Les chevaux redoublent d'ardeur, le postillon de claquements de fouet; enfin, la malle-poste s'arrête sur la place Grammont où les maisons en arcades rappellent en diminutif celles de la rue de Rivoli. La nuit est venue; il faut remettre au lendemain la visite du château. Le sommeil n'est pas long dans ces auberges du Midi, où le cri des animaux, le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme et l'accent aigu des domestiques éclatent sans ménagement.
Heureusement que la journée du lendemain s*an-
nonça radieuse et me pennit de fuir ce vacarme tracassier et d'aller prendre un bain d'air matinal dans la sérénité de la campagne.
Je laissai à ma gauche le petit château d/Henri IV, palais des anciens comtes de Béarn, si merveilleusement conservé. Il est juché sur une plate-forme entourée de terrasses et de quinconces qu'abritent de vieux platanes. Je traverse un pont jeté sur les fossés du château, et me voilà dans le parc, qui étend le long du Gave ses allées montueuses d'ormes et de hêtres gigantesques. Les troncs de ces beaux arbres ont une immense circonférence qui me rappelle ceux du bois de la Sainte-Beaume, C'est la végétation puissante du Midi. Dans le Nord, les arbres étiolés poussent toujours en hauteur comme pour chercher le soleil.
Quand je suis parvenue à l'allée supérieure du parc^ un des plus beaux panoramas du monde se déroule devant moi; l'immense chaîne des Pyrénées (que domine comme im géant le pic du Midi), borne l'horizon et se gradue jusqu'au Gave en collines et en vallées fertiles. Au loin, à ma gauche, voici les montagnes de Baguères-de-Bigorre et de Lourdes ; plus près, le pic du Midi de Bigorre ; puis, dans un pli de ces monts accidentés, la ville d'Argelès.
Viennent ensuite successivement les montagnes de
— J30 — Barèges, de Luz, de Saint-Sauveur et de Cauteyets; la chaîne se continue : voici les hauts rochers qui entourent la vallée d' Azun et ceux qui circonscrivent la vallé de Lonzon. Ce sont ensuite successivement les pics de Gahisos, celui de Ger et le pic du Midi de Pau en forme de pyramide. A leur pied et dans leurs anfractuosités s'étendent les vallées de Gabas et d'Ossau, puis viennent les monts Escarpu, et enfin jusqu'aux dernières limites de l'horizon, à ma droite, les montagnes de la vallée d'Aspe, de la vallée de Moaléon et les montagnes de TAragon.
Qu'on se figure sur le versant de cette chaîne immense les Gaves bondissants^ les bois^ les villages et les vertes cultures se groupant pittoresquement aux fiancs des roches ; çà et là quelque vieux château et quelque belle usine moderne, et, comme couronnement de ce tableau, les pics les plus élevés des Pyrénées se dressant gris et bleuâtres au-dessus des montagnes vertes, et confondant, avec quelque blanc nuage, leur sommet couvert de neige I Le ciel enfin, d'un azur vif et limpide, servant de fond à ce merveilleux ensemble, et le soleil y produisant des effets de lumière d'une beauté qu'aucun peintre ne saurait rendre I
Je restai là longtemps émerveillée en face de ce spectacle, le Gave décrivait à mes pieds ses sinuosités
gracieuses; ses eaux courantes semblaient jaser avec les cailloux et les fleurs du rivage. La nature doit avoir des voix qui se comprennent et se répondent. Un vieux pêcheur matinal, assis sur lative, jetait ses hameçons dans Teau et en retirait de petites truites qui sont exquises. Les poissons sortis violemment hors de leur élément se débattaient un instant ébdhis, puis allaient s'entasser dans le panier d*osier posé à côté du placide vieillard.
Sur le pont qui relie Pau à Jurançon, un petit berger poussait son troupeau qu'il menait paître vers les montagnes. Les paysannes, Jïieds nus, venaient à la ville, des hameaux voisins, portant sur leur tête d'immenses paniers ronds en osier remplis de fruits et de légumes. Je renonçai à regret aux attrayants , détails de cette scène champêtre, et redescendant les allées du parc, je remontai sur la terrasse du château, d'où la même vue que je viens de décrire s'étend sous les yeux charmés. Je fis le tour de ce donjon en miniature qui s'élève sur une plate-forme et qui est flanqué de quatre tourelles à toit pointu* Ainsi qu*une inscription l'atteste, ce château fut construit au quatorzième siècle par Gaston-Phébus, comte de Béarn, et il servit jusqu'au règne d'Henri IV, d'habitation à la cour béarnaise. C'est dans ces murs que Marguerite de Valois, sœur de François I" et reine
de Navarre, composa plusieurs de ses contes et de ses poésies. Clément Marot, attaché aU service de cette princesse, écrivit là, aussi, quelques-uns de ses vers les plus passionnés.
Je pénétrai dans l'intérieur du château par une porte en ogive, et je me trouvai dans une vaste cour intérieure qui sépare les quatre ailes de l'édifice ; Chaque salle et chaque galerie mérite une visite attentive; les sculptures^ les boiseries^ les tapisseries^ les vieux meubles se marient à rarchitecture de ce monument avec une harmonie parfaite. La chapelle a de fort beaux vitraux qui ne laissent pénétrer qu'un jour voilé et recueilli. On entre avec un tressaillement ému dans la chambre où naquit Henri IV; on dirait que c'étîdt hier que le royal et robuste enfant poussa là ses premiers vagissements et ses premiers cris.
Voici le lit où Jeanne d'Albret, fille de Marguerite de Valois (sœur de François P'), sa mère, le mit au monde; ce lit est encore couvert de la courtine de soie qui abrita l'accouchée. A côté, voici l'écaillé de tortue où l'on déposa le nouveau-né après avoir frotté ses lèvres d'une gousse d'ail et lui avoir fait avaler un peu de vin de Jurançon. Dans la même chambre, comme une antithèse de cette naissance joyeuse, on a placé le Ut mortuaire du Louvre, le lit
où l'on déposa le cadavre sanglant du héros que Ravaillac frappa au cœur.
Abd-el-Rader* prisonnier de la France, a demeuré quelque temps dans ce palais d'Henri IV avant d'habiter le château d'Amboise.
On montre aussi à Pau la maison où Bernadette vint au monde, ou plutôt deux maisons d'une même rue qui se disputent l'honneur d'avoir vu naître ce soldat heureux qui a fondé une dynastie en Suède.
A travers Pau, bâti sur une hauteur, on trouve çà et là de larges anfractuosités sur les versants desquelles s'étalent des arbres et des jardins. De petits ponts sont jetés d'une rive à l'autre sur ces courants de verdure. C'est d'un effet inoui ; quel contraste avec les villes planes de la Hollande 1 Mais c'est surtout la campagne de Pau qu'il faut voir. Beaucoup d'Anglais résident à Pau ou dans les environs pendant l'hiver. Une riche insulaire, miss Fitz-Gérald, possède tout près de la ville le château de San-Miniato, dont les serres et les jardins nous ont rappelé ceux des belles villas de l'île de Whight, et oi\ se trouve une galerie de tableaux révélant un goût rare d'artiste et de connaisseur.
n est un autre pèlerinage pittoresque qu'il faut faire : Après avoir traversé le parc que j'ai décrit, à droite se trouve le petit village de Billères, où
Henri IV fut mis en nourrice. La famille Lassansaa, qui descend de la nourrice du roi, habite là une maison bâtie sur remplacement de la maison primitive où poussa l'enfant royal. Cette riante maison s'élève au fond d'un jardin, au pied d*un petit coteau tout couvert de vignes.
On entre dans une chambre où se trouve le lit en bois sculpté qui fut donné par Jeanne d'Albret à la nourrice de son fils. A côté est le bâton dont, suivant la tradition, se servit le frère de lait d'Henri IV lorsqu'il alla lui faire visite à Paris, conduisant un âne qu'il avait chargé de provisions du pays pour les offrir en présent au bon roi. Cette légende est une des plus populaires et des plus aimées du peuple béarnais.
A gauche de la rive du Gave, s'élève sur une hauteur, le coquet château de Bizanos. De sa terrasse, la vue est des plus belles et des plus étendues ; on découvre successivement sur l'autre rive Pau s'étageant sur ses deux collines couronnées par le château de Henri IV, puis les grandes lignes de verdure du parc, et des deux côtés, jusqu'aux termes de l'horizon, des terres fertiles cultivées avec soin. Dans la même direction que Bizanos, mais plus loin de Pau et plus près de la chaîne des Pyrénées, est le château moderne de la Coarraze ; de l'ancien château du même
nom où se passa Tenfance d'Henri IV, il ne reste plus qu'un portail et une tour.
Toujours sur les bords du Gave, de l'autre côté de Pau, est le couvent et l'église de Bétharram, bâtis au pied d'une haute montagne boisée. Le Gave coule en face du monument, les cimes des arbres frissonnent sur son toit. Tout près sont des gorges profondes où se trouve la grotte la plus vaste et la plus curieuse des Pyrénées.
En face de Pau, dans un pli du paysage verdoyant, s'élève le blanc château de Gélos où Napoléon passa une nuit en 1808. Il décida qu'on ferait là un haras qui subsiste encore et d'où sortent tous ces élégants petits chevaux basques dont nous aurons occasion de reparler.
Mais il faut quitter Pau et s'arracher à l'attrait de ses merveilleux alentours. Au lieu de prendre la diligence, pour mieux me pénétrer de la douceur de la campagne, je monte un matin, vers midi, dans une de ces petites calèches champêtres tendues à l'intérieur de toile perse et que traînent deux chevaux rapides; le cocher en veste courte, la tête couverte du béret basque, est un guide intelligent qui explore ces montagnes depuis son enfance et me promet une halte à chaque curiosité. Nous traversons le pont de pierre jeté sur le Gave; nous repassons par le faubourg de
Jurançon^ et au sud de Pau, par delà les coteaux verts où les torrents bondissent^ je distingue un pic au sommet neigeux. C'est le pic du Ger, il domine la gorge des Eaux-Bonnes et semble, comme la colonne des Hébreux, nous indiquer la route.
On franchit sans ennui et sans fatigue les onze lieues qui séparent Pau des Eaux-Bonnes. Comme ce clair ruisseau nommé le Néez qui borde la route et bondit en écume sur les rochers, on voudrait glisser et s'insinuer dans tous les replis de ces monts ombreux.
A peine s'est-on engagé dans le défilé des montagnes, qu'on est très-surpris de trouver à gauche, sur la rive du Néez, une inscription désignant une mosaï' que romaine. Qui s'attendrait à rencontrer dans cette solitude un de ces merveilleux parquets où les couleurs des marbres et les contours du dessin se mariaient avec tant d'harmonie! En quels lieux les Romains n'ont-ils pas pénétré? -Où n'ont-ils pas laissé des traces de leur puissance ou de leur splendeur?
A mesure qu'on avance les montagnes deviennent plus élevées, et encaissent des* vallées plus étendues et plus profondes. On traverse, en la prenant pour un village, la petite ville de Gan, qui fut pourtant une ville forte de l'ancien Béam. Ses remparts et son prestige sont tombés. C'est près de Gan qu'est la
grande marbrerie qui exploite une grande partie des carrières des Pyrénées. Je me demandais si les Romains avaient fait la mosaïque dont j'ai parlé avec ces marbres dont les habitants du pays composent eux-mêmes aujourd'hui des guéridons^en mosaïque et d'autres objets d'ornementation et de toilette.
Le cours accidenté du Néez continue à m'accompagner sur le côté gauche de la route et jusqu'à Rébénac. Ses eaux, aussi limpides que le ciel bleu qui s'y reflète, circulent en mille caprices charmants. Tantôt^ elles coulent voilées par les branches touffues de vieux arbres; tantôt^ eUes s'étalent en nappes lumineuses sur les roches étagées.
Au village de Rébénac^ le Néez jaillit en cascade. On le traverse sur un pont; à droite est le château de Bitaubé. On voudrait fixer ce coin de paysage par la photographie. A dater du pont de Rébénac, le Néez quitte le côté gauche de la route qu'il a suivie jusque-là; on remonte son cours à droite, bientôt on touche à sa source ; elle est claire, étroite et profonde, et s'élance de terre du milieu d'un bouquet d'arbres.
De belles prairies d'un vert d'émeraude couvrent tout à coup les montagnes. Voici le village de Sévignac dont la vue s'étend sur toute la vallée d'Ossau. Cette vallée est une des plus vastes et des plus curieuses des Pyrénées ; elle est dominée par une chaîne de
i38 — monts et de pics dont les zones successives ont un aspect vraiment saisissant : viennent d'abord sur les pentes douces les prairies et les cultures; puis les bois s'élèvent, puis le roc nu, puis lès sommets couverts de neige. Au fond du tableau et par-dessus toute la chaîne, comme un géant blanchi par le temps, se dresse le pic du Midi d'Ossau.
Je fais une halte pour contempler longtemps cette majestueuse vallée. Je remonte en voiture et je traverse le village d'Arudy; sur le flanc d'une colline s'élève une belle tour gothique, reste de quelque château détruit; plus loin, on rencontre un énorme bloc de granit grossièrement façonné et qui fut im monument druidique : tous les peuples semblent avoir laissé là leurs vestiges; impuissants débris de ces peuples mômes qui ne sont plus que poussière I
La voiture redescend rapidement le coteau où se groupe Sévignac, et j'aperçois le Gave du- pic du Midi qui arrose et féconde la vallée d'Ossau.
Au village de Louvie, nouvelle halte; pendant que les chevaux mangent l'avoine, je passe le pont jeté sur le Gave et je vais visiter l'église gothique qui s'harmonie si bien avec cette nature grandiose.
Je reprends la route des Eaux-Bonnes en côtoyant le Gave à gauche, et bientôt dans une soUtude profonde j'aperçois, sur la rive opposée du torrent, deux ma-
melons de verdure d'un très-grand effet : sur le plateau du premier, s'élèvent une petite église et les murs d'un cimetière; on distingue les croix des tombes. Les pierres, d'un ton gris, se détachent entre le bleu profond du ciel et le vert très-vif des montagnes. Du haut du second mamelon s'élance une tour carrée. Le haitieau de Castex est niché entre les deux collines ; tout près sont les débris de la forteresse de Castel-Gélos qui, au xii® siècle, protégeait la vallée et était la résidence des petits souverains de ce petit État. Plus loin, à droite, est un joli village dont les maisons se dressent en amphithéâtre sur le versant d'une montagne toute couverte de terres à blé et de prairies; ce qui charme et étonne dans les paysages des Pyrénées, c'est ce mélange d'un sol cultivé et d'une nature primitive.
Le bourg de Bielle que nous traversons bientôt, est le plus considérable de la vallée. C'est là que sont conservées les archives du pays. L'église gothique de Bielle est fort remarquable. Ses trois nefs sont soutenues par des colonnes en marbre d'Italie, débris d'un antique monument romain. Plusieurs mosaïques très-belles ont été découvertes près de Bielle. Après avoir dépassé Bielle, j'aperçois au flanc des plus hauts rochers de larges plaques blanches qu'on dirait des couches de neige : ce sont des carrières de
marbre blanc. La route fait un coude : la voiture franchit le bourg de Laruns, où je reviendrai bientôt voir les danses nationales du pays. Là se termine la vallée d'Ossau; les gorges qui s'en détachent ne font plus partie de cette célèbre vallée.
Au delà de Laruns nous passons sur un pont de marbre sous lequel bondit un torrent fougueux; c'est encore le Gave du pic du Midi que je retrouve là plus profond et plus rapide, encaissé entre deux remparts de montagnes. La route escarpée taillée dans le roc, qui côtoie le torrent, conduit à la vallée des Eaux-Chaudes. Nous laissons à droite ce sombre passage, et la voiture monte la pente d'une gorge plus large et plus riante, qui se dessine au sud-est comme une immense avenue entre deux montagnes de verdure. Le Valentin court bruyamment au pied d'une de ces montagnes, et va se précipiter dans le gave des Eaux-Chaudes, pour former ensemble le large torrent de la vallée d'Ossau. A gauche, au-dessus du Valentifij au flanc de la montagne est suspendu le petit village d'Aas. La route monte toujours; me voilà dans le vallon étroit et long des Eaux-Bonnes dont l'ouverture est formée par la route qui y conduit. On croirait entrer dans un corridor aux murs gigantesques.
Le mont Gourzy se dresse au couchant presque per-
pendiculaire, portant jusqu'au del les ombrages de ses vieux arbres. A rOrîent^ du côté opposé (du côté du Valentin et du village d'Aas), ce n'est qu'une colline dont les plans gradués sont couverts de mamelons, de granges et de bouquets de verdure. Plus loîn^ toujours du même côté, la Montagne verte continue cette partie de l'encadrement du vallon des Eaux-Bonnes. Au midi, la montagne et ses ramifications granitiques ferment la gorge ombreuse au-dessus de laquelle monte jusqu'aux nuages le Pic du Ger couronné de neige. C'est de ce côté que jaillit Teau thermale.
Bientôt dans cet étroit vallon, si sauvage et si abrité, se déroule devant moi à gauche de la route une ligne de hautes et belles maisons qui se continue jusqu'à la source thermale. Une promenade, appelée le Jardin des Anglais^ plantée d'arbres rares, parmi lesquels les sorbiers étalent leurs fruits de corail, décrit un immense ovale qu'entourent du côté opposé d'autres maisons blanches et neuves.
Là, la scène s'anime et offre un mélange plein d'étrangeté, de la civilisation et de la nature : des servantes d'auberge, coiffées avec grâce d'un fichu blanc, vert, bleu de ciel ou rose, noué du côté gauche vers l'oreille, entourent ma voiture et m'offrent des logements. Les guides des montagnes, dans leur
pittoresque costume, béret et veste rouges, culotte collante en gros drap bran, guêtres de laine bknche, tiennent par le mors de petits chevaux sur lesquels s'élancent de jeunes femmes et de jeunes filles en élégantes amazones et coiffées de chapeaux à la Diana- Vemon. Des paysannes en capulet et en costume basque, que nous décrirons plus tard, asseyent sur des montures plus pacifiques les petits garçons et les petites filles vêtus à la Parisienne. Les ânes se font doux et caressants à la voix de ces beaux enfants. Des calèches découvertes où sont assises des femmes parées croisent ma voiture et prennent la route des Eaux- Ghaudes. On dirait d'une promenade au bois de Boulogne. D'autres femmes circulent dans le Jardin des Anglais avec des toilettes aussi fraîches et aussi irréprochables que celles qu'on voit à Paris au boulevard . de Gand. Des colporteurs espagnols, à l'allure et au costume de Figaro, étalent sur les bancs et les perrons des maisons des poignards andaloux, des écharpes et des ceintures de Barcelone que je les soupçonne d'avoir passés en contrebande. De la porte des hôtels on voit sortir de pauvres malades en chaises à porteurs d'osier recouvertes de toile perse. C'est ainsi qu'ils vont à la promenade ou boire l'eau salutaire. Si l'on monte jusqu'à l'établissement de l'eau thermale, après la place formée par le Jardin des A nglais.
s'ouvre une large rue bordée de chaque côté d'élégantes boutiques. Là les modes de Paris s'étalent à Tenvi : robes, chapeaux et bijoux s'offrent à la femme qui aurait négligé d'apporter des toilettes.
A côté de ces objets connus, en voici de plus tentateurs, car ils sont nouveaux pour la Parisienne et la sollicitent par cet attrait qu'a toujours ce qui est inusité. Ce sont les draps et les tissus des Pyrénées françaises et espagnoles, des costumes basques complets, des bijoux arabes, d'autres en marbre des Pyrénées, des albums contenant les vues et les costumes du pays ; toutes sortes de fantaisies indigènes et étrangère^ réunies dans d'élégants bazars.
Je ne jette qu'un coup d'oeil rapide sur l'ensemble que je viens de décrire. La voiture redescend la rue des Eaux-Thermales et me conduit à VUôtel de France^ le plus ancien des Eaux-Bonnes. Il est tenu par Taverne, un vieillard doux et riant, qui vous racontera les traditions et la chronique des Eaux. Que de célébrités n'a-t-il pas vues et à combien n'a-t-il pas parlé ! Il a reçu mademoiselle Contât, madame de Genlis, mademoiselle Mars et plusieurs généraux et maréchaux du premier Empire, qui, après les désastres de 1814, vinrent demander l'apaisement des douleurs du corps et de Fàme à ces régions se-* reines.
Depuis quelques années le monde de raristocratie des lettres et des arts se presse durant trois mois aux Eaux-Bonnes. Il y apporte et y trouve toutes les recherches du luxe et de la civilisation. Le temps n'est plus où Marguerite de Valois, après la captivité en Espagne de son frère François P*", venait, accablée des fatigues et de la tristesse de son voyage à Madrid, demander la santé à cette eau bienfaisante. La princesse arrivait dans, ce lieu sauvage à dos de mulet, et trempait au jet des Atguos-Bonnos * qui sortaient fumantes du rocher, ses lèvres d'où découlèrent de si beaux vers :
Triste j'étois quand vous aviez tristesse ; Si mal aviez on me yoyoit morir,
écrivait-elle au roi son frère; après la mort de ce frère adoré, elle s'écriait énergiquement :
L'âpre morceau de mort veulx avaler !
L'âpre morceau de mort veulx savourer f
Montaigne et de Thou allèrent aussi de Bordeaux à petites journées, portés par de» douces montures, boire à cette source dont ils ont parlé.
Pour le poète, la Naïade ainsi solitaire et livrant