CHAPITRE PREMIER
L'Usine
Ce que nous avons à y apprendre. — Les grandes unités. — La spécialisation « Mieux vaut un qui sait que cent qui cherchent ». — La recherche des produits nouveaux. — Iniériorité de la méthode anglaise. — Comment on est reçu dans les usines.
Décrire des usines dans un pays concurrent du nôtre demande quelque discernement, si l'on veut éviter de leur offrir une réclame à notre préjudice; par contre, appeler l'attention de nos compatriotes sur l'organisation supérieure de quelques exploitations est accomplir une œuvre profitable à notre propre industrie.
Nombre d'établissements allemands n'ont pas d'équivalent en France, telle la fabrication des colorants artificiels ou des films cinématographiques i
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d'autres comme l'A. E. G. présentent une si formidable ampleur que leurs rivaux étrangers ont tout intérêt à connaître leur organisation. C'est à quoi surtout je m'attacherai, choisissant de préférence ceux de création ou de réinstallation récente, qui ont appliqué les derniers perfectionnements de la technique à laquelle ils doivent leur prospérité.
Alors que tous les peuples constatent ou déplorent l'envahissement des marchandises allemandes, la plus sotte des attitudes serait de vouloir ignorer comment elles sont obtenues.
Le premier principe des Allemands est la fabrication par masses dans des établissements de grande étendue. Cette conception rencontre, surtout chez nous, des adversaires. On objecte que ces usines monstrueuses, généralement affectées à un nombre restreint de spécialités, qui n'ont, suivant l'expression consacrée, qu'une corde à leur arc, courent un grave danger quand leurs produits passent de mode et qu'organisées pour des productions massives, elles sont impuissantes à franchir les périodes de crise. C'est assurément exact, mais la question est de savoir si les bénéfices qu'elles recueillent, grâce à leur méthode, prévalent sur les risques encourus.
Les avantages des grosses unités industrielles sont de plusieurs sortes, aussi bien d'ordre technique que commercial.
Personne ne nie plus la nécessité, dans la grosse industrie, de la fabrication en série, à l'aide d'un outillage qui réduit au minimum la besogne demandée à la main de l'ouvrier. La hausse universelle des
l'usine 1^0
ntue d'année en année rrtte supériorité ; us intensives, il faul on.
point non moins capital est la division du vail dans l'él de l'exploitation, au même titre
•ans le personnel inférieur. Les Allemands n'admettent pas qu'un chef d'industrie soit une sorte de maître-Jacques prêt à endosser tour à tour le bleu du mécanicien, la blouse du chimiste et la jaquette du monsieur qui reçoit les clients. Des efforts ainsi dispersés ne donnent point un bon rendement et il importe à une marche rationnelle que chacun ait des attributions définies et limitées. Cette condition sera d'autant plus aisée à remplir que la firme sera plus argement établie.
Nous touchons là à un des points qui ont été le plus controversés, surtout en France, la spécialisation, qui s'impose, n'en déplaise aux contradicteurs, comme une condition sine qua non du progrès dans l'industrie moderne. Les améliorations, les nouveautés de la technique dans ses diverses branches se précipitent aujourd'hui avec une telle rapidité que, seul peut les suivre, l'homme qui s'est particulièrement adonné à l'une de ces spéculations.
Vouloir qu'un cerveau unique, placé à la tête d'une exploitation, les embrasse toutes, c'est tenter l'impossible et la condamner à une inéluctable infériorité. Ni l'intelligence, ni l'instruction générale ne sauraient compenser la compétence expérimentée. Doit être tenu pour incompétent tout homme qui aborde pour la première fois un problème à résoudre. Le langage provençal possède sur ce «oint un dicton fort pitto-
resque : « Mieux vaut un qui sait que cent qui cherchent. » Les livres et les formules ne tireront pas- d'affaire celui qui cherche et à moins qu'il n'ait le génie en partage : son inexpérience, s'il a la suffisance d'y passer outre, se traduira par un tâtonnement ou un impair le plus souvent fort onéreux; tel autre, doutant de ses propres lumières ou ignorant, faute de loisirs pour l'apprendre, ce qui a été fait avant lui, laissera tout en l'état, ce qui est un sûr moyen de se mettre en retard sur la concurrence.
Et comme il faut bien, au demeurant, que des problèmes nouveaux soient abordés chaque jour, c'est-àdire que les essais coûteux soient tentés quelque part, ils ne seront possibles que dans les établissements assez puissants pour que ces recherches ne grèvent pas d'une façon exagérée l'économie de leur exploitation, et grâce à des personnalités de choix auxquelles la spécialité à approfondir sera déjà familière. On cite fréquemment, à l'appui de cette thèse, la fabrication de l'acide sulfurique par le procédé, dit de contact, dont la mise au point a coûté dix ans de recherches et i5 millions de francs à la Badische Anilin und Soda Fabrik. Pense-t-on qu'une firme modeste ou des hommes sans compétence spécialisée auraient pu la mener à bien? Les exemples semblables se pourraient citer par centaines.
Il faut savoir distinguer entre l'aptitude et la compétence. J'en voudrais mettre en lumière la différence par une comparaison dont chacun pourra apprécier la justesse. Voici un homme énergique et jeune, doué d'une musculature puissante; évidemment un tel gaillard a des aptitudes pour la boxe et la lutte. Cepen-