CHAPITRE V
La Badische Anilin und Soda Fabrik
Les fabriques de matières colorantes. — Diversité de leurs
produits. — La synthèse chimique remplace les produits naturels. — Conséquence mondiale de cette révolution. — Les uniformes de nos soldats tributaires de l'Allemagne. — Prospérité de la Badische. — Ses institutions ouvrières. — Colonies et sanatoriums. — Comment sont traités les employés.
Exactement en face de Mannheim se trouve, sur la rive gauche du Rhin, Ludwigshafen, qui compte environ 75ooo habitants. Cette ville tire en grande partie son importance de la célèbre fabrique de matières colorantes, Badische Anilin und Soda Fabrik. Ainsi que son nom l'indique, c'est une maison badoise, mais implantée sur le territoire du Palatinat bavarois : elle occupe, avec sa cité ouvrière, au moins la moitié de la superficie de la ville.
Dans V Allemagne au travail figure la description des Établissements Bayer, concurrents ou plutôt collègues de la fabrique badoise. Assurément, les installations de Bayer à Leverkusen, créées de toutes pièces
depuis 1900, sont plus majestueuses d'aspect et plus au large que celles de Ludwigsbafen, déjà anciennes; mais, sans vouloir dire qu'elle est actuellement la plus importante de ces deux firmes, on peut affirmer que la Badische Fabrik est plus universellement connue. Ayant sous les yeux les chiffres comparatifs de son exploitation, en 1909 et en 191 2, je montrerai quels progrès elle a accomplis pendant ce court intervalle. Cette Société fabrique, en première ligne, des matières colorantes dérivées du goudron de houille, couleurs d'aniline, d'alizarine, indig^synthétique, etc., etc., et accessoirement les matières intermédiaires et les produits de la grande industrie chimique, acide sulfurique, soude, chlore, acides nitrique et chlorhydrique qu'elle consomme. Ces derniers sont obtenus à l'aide des procédés les plus récents : le chlore et la soude, par l'électrolyse du sel marin ; l'acide sulfurique, par le procédé, dit de contact, sans chambres de plomb et sans intervention d'acide nitrique, procédé que la Badische imagina et mit au point après vingt années d'efforts, aidée de quelque i5 millions de dépenses et qui est en train de se propager à travers le monde.
Il est impossible de faire entrer dans le cadre de cette étude une énumération, même sommaire, des colorants artificiels actuellement employés et presque tous fabriqués par les usines allemandes ; à peine puis-je signaler les principales étapes de cette étonnante industrie.
Vers 1860, un chimiste lyonnais, Verguin, découvre la fuchsine ; mais cette découverte, après avoir enrichi les teinturiers pour lesquels il travaillait, reste sans
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entre leurs OMÙat. El lf paiM ea Allemagne. La Anilin, alors à ses <I btttl | 1 865), s'en empare et entreprend résolument !ierches méthodiques
sur les dérivrs du goudron et leurs transformations, à l'aide de substances d'une diversité infinie, en colorants de toutes sortes et de toutes nuances.
Ce furent successivement, parmi les principaux, l'aniline, la résorcine ; puis son premier grand succès l'ali/.arine artificielle qui s'attaquait directement à la garance végétale et l'a depuis anéantie.
A la préparation de l'alizarine artificielle vinrent s'ajouter d'importants dérivés, les bleus, verts, orangé, marron, noir d'alizarine, etc.
Un nouveau groupe de colorants dérivés de l'anthracène fit son apparition en 1901, bleu, vert-bleu, violet d'anthraquinone.
Parallèlement la Badische Fabrik poussait ses recherches et ses découvertes vers d'autres réactifs carbonés, puis, dans le domaine des colorants dits azoïques, qui donnent une foule de colorants noirs, rouges et orangés.
Enfin elle a opéré la synthèse pratique de l'indigo naturel, et dans de telles conditions que cette substance végétale est appelée à une disparition prochaine.
Plus récemment encore, la Badische s'est mise à l'étude du problème, si à l'ordre du jour, de la fixation de l'azote de l'air, et elle a pris en Norvège d'importantes participations aux installations hydro- électriques nécessaires à cette synthèse des produits nitreux et ammoniacaux.
Elle vient de mettre en route une série de fours électriques destinée à produire d'abord 5o<X>0, puis
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IOOOOO, et finalement 200000 tonnes de sulfate d'ammoniaque extrait de l'azote de l'air. Déjà l'entente est faite entre la Badische et le syndicat des sels ammoniacaux de Bochum pour absorber cette quantité formidable qui équivaudra presque à quatre fois ce que produit la France entière.
Outre le développement prodigieux que le monopole de la fabrication des colorants a donné à l'industrie chimique et mécanique allemande, outre les bénéfices croissants qu'elle en retire depuis de longues années, il est non moins important d'envisager la révolution que ces innovations ont opérée dans des productions antérieurement prospères.
La première atteinte fut la garance; en 1868, la France en exportait pour 3o millions de francs, sans compter sa propre consommation, dont les pantalons rouges de nos militaires étaient le principal appoint. La garance ayant été totalement remplacée par l'alizarine, il est assez piquant de constater que l'armée française reste le plus fidèle et l'un des plus importants clients de la grande industrie allemande. On comprend fort bien pourquoi la France avait, il y a quelque quatre-vingts ans, adopté la culotte rouge pour ses soldats ; elle favorisait par là une production nationale ; mais il est beaucoup moins explicable qu'elle la conserve aujourd'hui que l'alizarine enrichit des industriels badois.
Une destinée semblable à celle de la garance attend nombre d'autres matières végétales tinctoriales ; l'orseille disparaît devant l'azocarmin; le curcuma est remplacé par le jaune solide ou l'auramine. Les noirs