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LES FRANÇAIS ET LES FRANÇAISES

« choc. Il faut les vaincre comme Fabius vain- « quit Annibal, par les temporisations. S'ils « pouvaient mettre de Tordre dans leur fougue, « les Français accompliraient de merveilleuses « prouesses. Mais on a trop souvent constaté, « malheureusement pour eux, qu'ils étaient « sans force et sans persévérance dans les « dangers et les fatigues. » Le portrait n'est pas flatteur; celui que trace Machiavel Test encore moins, mais il faut reconnaitre que tous deux ne sont que trop ressemblants : " Les Français, « dit-il, sont naturellement plus fiers que gail- « lards. Si Ton résiste à l'impétuosité de leur « premier choc, on les voit perdre tout cou- « rage et ressembler bientôt a des femmes. On <i en a eu maintes preuves dans le royaume de « Naples et en dernier lieu au combat de Gari- « gliano, où, supérieurs de moitié aux Espace gnols, ils croyaient n'en fairequ'une bouchée. « Quiconque voudra vaincre les Français, doit « éviter leur premier choc, et il viendra à bout « d'eux en traînant les choses en longueur. « Aussi César a-t-il dit des Gaulois, leurs ancê- <c très, qu'ils étaient pour commencer plus que « des hommes, et pour finir moins que des « femmes. » Telle est, en effet, la théorie de nos victoires et de nos défaites.

Lippomano (1577-1580) renchérit sur le jugement de Barbaro : « Le Français est naturelle- « ment hautain et orgueilleux. Hardi dans « l'exécution des entreprises, insolent dans la

« bonne fortune. Toujours occupé de ses inté- « rets et insoucieux de ceux des autres ; peu « reconnaissant et peu fidèle. C'est une opinion « vulgaire en France que la vraie réputation se ce mesure d'après l'utilité ; voici pourquoi un « homme de sens disait qu'il fallait être l'ami « des Français, mais pas leur voisin. » Ne croirait-on pas lire le portrait d'un italien, tracé en 1870 par un Français? « Le peuple français « plus mobile que tout autre, dit-il ailleurs, et « ne sachant pas garder une résolution bonne « ou mauvaise. » Et encore ceci : « Les France çais ont naturellement une haute estime « d'eux-mêmes; ils se croient la première « nation du monde. S'ils avaient autant de « prudence à garder leurs conquêtes, qu'ils « ont eu de bonheur à les faire, ils seraient les « maîtres d'une grande partie de l'Europe. » Ici le fait est vrai, car Brantôme juge en cela ses compatriotes absolument de la même façon : « Voilà pourquoi il faut que les Français ne « se proposent pas de conquêtes, puisque « nous ne savons même pas garder ce qui est

« nôtre si bien que je crois que, si nous

« avions conquis les Indes, elles ne seraient « plus à nous, il y a longtemps. »

Lippomano termine ses observations générales par ce dernier trait : « Dans le commerce « et les affaires, les Français ne tiennent pas « scrupuleusement leur parole. Quand ils ont « envie d'une chose, ils n'hésitent pas à pro-

* mettre beaucoup; quand ils l'ont, ils serepen- « tent de leurs promesses ». De la part d'un Italien, le reproche est au moins singulier. Mais il ne faut pas oublier que c'était depuis le traité de Cateau-Cambrésis seulement, que le drapeau français avait cessé de flotter victorieux en Italie.

Pour les françaises, Lipporaano se montre moins que galant, je dirai même brutal ; « En

* apparence les Françaises sont très dévotes,

* mais par le fait, elles sont très accortes et très m libres. Elles vont tous les jours h la messe; « elles passent les juurs des grandes leies à < l'église, c'est-à-dire qu'elles assistent au série mon, à la grande messe et aux vêpres. Chacune « veut être traitée en honnête femme, quand « bien même serait-elle une courtisane, et il « n'est femme de si mauvaise vie qu'elle soit. « qui ne trouve à redire aux mœurs de sa voi- «c sine. Elles sont fort insolentes, parce que leurs «maris leur accordent trop d'autorité, leur « confient l'administration de la maison et se « laissent même gouverner par elles. Elles se « rendent toutes seules au marché, à l'église, et « restent trois ou quatre heures dehors de la « maison, sans que le mari songe à demander « où elles sont allées. Les demoiselles ne jouis- « sent pas de la même liberté ; toutefois les filles « des nobles sortent accompagnées d'un laquais

* ou d'une servante, et les filles du peuple vont « seules à l'église ou dans le voisinage. Quand

«elles se transportent* à la campagne, elles- « montent à cheval en croupe d'un serviteur,. « et elles se tiennent accrochée» au pommeau « ou au tapis de la selle ». J'ai recueilli ces traits épars dans les relations de Lippomano, 1* seul vénitien qui ait traité avec ces détails du caractère des Français, et je ne saurais mieux terminer que par cette dernière remarque : « On dit communément que Ton fait tout faire « à toutes les femmes du monde. Avec les fran- « çaises, largent suffit ». Ah ! monsieur l'ambassadeur, auriez-vous, par aventure, laissé à Paris quelques plumes de vos ailes, en mêmetemps que quelques-unes de vos illusions?

La noblesse française n'a pas, du moins, à seplaindre des appréciations de deux ambassadeurs. La noblesse, dit Barbaro (1563) doit leservice militaire de deux façons, pour ellemême d'abord, ensuite pour les fiefs qui lui appartiennent. Le gentilhomfne figure en personne dans l'armée, et il doit ensuite fournir un nombre de cavaliers porportionné à l'importance de sa seigneurie. « Cette cavalerie noble* « et privilégiée montre au service du roi undé- « vouement admirable : les nobles hommes qui « la composent, n'épargnent pas plus leursce biens que leurs vies pour servir leur souve- « rain ». Jean Gorrer ( 1569) n'est pas moins affirmatif quand il dit : « La noblesse française est « nombreuse et brave; c'est elle qui, incontesta- « blement,faitla force et la sûreté du Royaume >>-

Lippomano,lui, ne traite pas mieux la noblesse que les femmes. « Les gentilshommes sont plus « prodigues que chez tout autre peuple, dépen- « sant ce qu'ils ont, et même ce qu'ils n'ont « pas, en chevaux, en banquets, en vêtements. « Le gentilhomme est naturellement ouvert : il « se mêle aux laquais et aux valets avec une « familiarité presqu'incroyable ». Mais il se condamne lui-même en constatant que le Roi ne fait pas autrement, se laissant approcher par tous, Henri III notamment, et « que « c'est une des principales causes de la force « de la monarchie en France ».

Du peuple, les ambassadeurs ne parlentguère. Correr (1569) prétend que, jusqu'au temps présent, cette classe de la société « avait presque « toujours été regardée comme molle et presque « bonne à rien pour la guerre », à l'exception des gascons qui avaient la réputation d'être de bons soldats. « Mais, dit-il, les guerres de Relier gion ont fait l'éducation militaire du peuple « et il fournit maintenant les éléments d'une « bonne infanterie ».

A propos du Tiers-Etat qui se compose, dit-il, de bourgeois, de marchands et du peuple des villes et des campagnes, Lippomano est tombé dans une étrange erreur ; celle de prétendre que les charges de la justice civile et criminelle: lui appartiennent pour ainsi dire en propre, que dans ses rangs sont pris les receveurs-généraux, maîtres des requêtes, contrôleurs, exac-

teurs, trésoriers, avocats, juges, présidents et conseillers des Cours et Parlements, les quatre secrétaires d'Etat, et jusqu'au Chancelier luimême. Ce n'était pas, quoiqu'il en dise, les familles de la bourgeoisie ou du commerce qui occupaient les charges de magistrature. Devant une affirmation qui est commune à Barbaro et à Lippomano, il convient de faire la preuve du contraire. Pour le xvie siècle seulement, les chanceliers de France furent successivement recrutés dans les familles de Rochefort, Ganay, Poncher, du Prat, du Bourg, Longuejoue, Poyet, Montholon, Errault, Olivier de Leuville, Bertrand, l'Hospital, Morvilliers, Birague, Hurault, Bellièvre, Brûlart. Cinq d'entre elles appartenaient à l'ancienne noblesse d'épée ; toutes les autres, à l'exception de trois issues d'ancienne bourgeoisie, appartenaient à des familles de noblesse de robe. Pour les secrétaires d'Etat, il en est de même, très nobles tous les quatre. Quant aux charges de magistrature, on les voit aux mains de la noblesse de province pour plus de la moitié. Je prends, par exemple, toute l'organisation judiciaire de la ville d'Abbeville pour tout le xvie. siècle ; lieutenantsgénéraux du sénéchal de Ponthieu, onze titulaires, tous nobles. Les lieutenants particuliers et civils, sept titulaires, tous nobles; procureurs duRoienla sénéchaussée de Ponthieu, huit titulaires dont six nobles ; conseillers au Présidial d'Abbeville, trente-huit dont dix-neuf nobles ;

avocats du Roi en la sénéchaussée de Ponthieu, onze dont six nobles; baillis dWbbcviUé, septdont cinq nobles: élus en Ponthicut vingtquatre, dont dix-huit nobles.

Relativement au clergé, et à tout ce qui se rattache à lui, les Vénitiens sont entrés dans des détails assez étendus pour en faire l'objet d'un chapitre spécial.

Le Clergé et ses Biens ,

Lippomano dit que le clergé se recrute dans Tordre de la noblesse et dans celui du Tiers- Etat. « Le prêtre français n'est pas très dé- « bauché : il n'a d'autre vice que celui de la « gloutonnerie, qui lui est commun avec le « reste de la nation. Il serait donc moins diffi- « cile d'améliorer le clergé que celui des autres « nations où les excès sont bien plus criants. « Il y a de bons et savants prédicateurs capables « de prêcher trois ou quatre heures de suite « (comme ils font le Vendredi-Saint), sans se « reposer un instant, et sans presque jamais « cracher, chose vraiment incroyable ». L'ambassadeur est trop sérieux d'ordinaire pour que Ton puisse prendre ceci pour une raillerie. Ayant dit cela du clergé, il semble que pour lui la question soit épuisée, car il n'y revient plus, et ses collègues. n'effleurent même pas ce sujet. Mais il s'arrête sur la question des bénéfices, que Gorrer touche également d'un trait de plume. Je commence par ce dernier, comme étant le premier en date : « Le Roi trouve « commode de distribuer 14 archevêchés,

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