LARMÉE FRANÇAISE SOUS CHARLES IX
certain nombre de « bandes» commandées
par des capitaines : c'était les compagnies dans
un régiment. François IeP avait eu l'idée de
cette organisation qu'il avait développée dans
une ordonnance du 2i juillet 1534. L'effectif des
sept légions, la Provence et le Dauphiné ne
comptant que pour une seule, était fixé à
6,000 hommes pour chaque. Une légion était
commandée par six capitaines dont In premier
prenait le titre de colonel» titre qui paraît alors
pour la première fois dans notre hiérarchie
militaire. Sur ces 42,000 hommes de pied, il
devait y avoir 12,000 arquebusiers et 30,000
piquiers et hallebardiers. Ce projet, n'ayant
pas reçu son entier accomplissement du vivant
de François Ier, fut repris par Henri II, et une
ordonnance du 22 mars 1557 avait prescrit la
formation des sept légions. Les régiments,
moins nombreux que les légions, ne furent
créés qu'un peu plus tard.
En 1562, l'organisation due à François Ier et à Henri II n'avait pas cessé de ionctionner, et voici le détail de ce que coûtait une « bande » de 300 hommes à la légion de Normandie. On comptait par livres, sous et deniers tournois, qui, en 1562, représentaient : la livre 7 fr. 50 c. de notre monnaie moderne, le sou 37 c. 1/2, et le denier 03 c. Il sera donc facile, en faisant un simple et prompt calcul, de convertir en argent moderne les chiffres que je vais donner. Le capitaine d'une bande recevait, par mois,
216 l'armée française
106 livres, le lieutenant 50 livres, le porteenseigne 36, les deux sergents 20 livres chacun, un fourrier 12 livres, deux tambours à 12 livres, un fifre au même prix, trois caporaux armés de corselets, ce qui signifiait la demi-armure du fantassin, c'est-à-dire le colletin, les épaulières, la cuirasse et les tassettes, quatre anspessades armés de corselets, à 15 livres (l'anspessade était un grade intermédiaire entre le caporal et le soldat, qui n'a plus d'équivalent dans notre hiérarchie militaire moderne); quatre autres anspessades armés de même, à 12 livres; vingt-cinq piquiers armés de corselets, à9 livres ; trente autres piquiers armésde même, à 8 livres ; quatre-vingt piquiers à 7 livres, trois caporaux d'arquebusiers coiffés du morion (1), à 18 livres; trois anspessades d'arquebusiers avec la même coiffure, « morionnés » selon l'expression des Etats militaires de 1562, à 12 livres, vingt-trois arquebusiers « morionnés » à 9 livres , trente et un « morionnés » à 8 livres ; quatre-vingtsept autres arquebusiers, sans indications d'armes défensives, à 7 livres; ce qui donne, pour un mois, un total de 2039 livres.
Le Roi entretenait alors dans le Piémont quelques bandes italiennes qui recevaieut la même solde que les bandes françaises. Quant
(l; Casque à haute crête, à bords rabattus sur les oreilles, mais se relevant en pointe par devant et par derrière. Le morion a commencé à paraître au milieu du xvi* siècle, et n'a pas dépassé la fin du règne de Henri IV. Il était spécial à l'infanterie et on ne le portait jamais à cheval.
aux Suisses à la solde de la France, voici ce qu'en dit l'ambassadeur vénitien Jean Gorrer, en 1569, faisant allusion à la retraite très précipitée que Charles IX et la Cour firent de Meaux à Paris, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1567, et qui s'effectua heureusement, grâce à l'attitude énergique des six mille Suisses qui accompagnaient le Roi. Sans prétendre rabaisser la valeur traditionnelle de cette brave nation, il faut iire qu'ils n'avaient pas eu autant de mérite que Gorrer veut bien le prétendre, dans une circonstance où ils étaient six contre un. Le prince de Condé, quand il tenta d'enlever le Roi, n'avait pas plus de mille à douze cents chevaux sous la main. Il fut admis néanmoins que les Suisses avaient sauvé la Monarchie ce jourla, et quand Gharles IX, dans sa reconnaissance, les appelait « mes bons compères », personne ne songeait à s'inscrire en faux : « Les Suisses, « comme chacun sait, sont pensionnaires du « Roi, et celui-ci peut dire que c'est de l'argent ce bien employé, car il leur doit sa couronne c< et sa vie. J'ai compris, pour l'avoir vu par c moi-même, par leur exemple, ce que peut la < discipline militaire sur toutes sortes de per- :< sonnes. Quand les six mille Suisses, qui sauce vèrent tout, nous rejoignirent à Meaux, j a- « voue franchement qu'ils me parurent les plus « franches canailles que j'eusse jamais vus : « on les aurait pris pour des portefaix, tant ils « paraissaient inhabiles non-seulement à ma-
248 l'armée française
« nier leurs armes, mais même à les porter sur « l'épaule. Mais quand ils se mirent en bataille, « ils me parurent de tout autres hommes. Trois « fois ils se retournèrent sur l'ennemi, lui jee tant tout ce qu'ils avaient sous la main, jus- « qu'à des bouteilles, et, baissant leurs piques, « ils coururent contre lui comme des chiens « enragés, sans que l'un fit un pas de plus que « l'autre. »
En 1562, cette valeureuse infanterie suisse consistait dans le régiment de Frolicq, composé de quatorze compagnies de trois cents hommes, soit quatre mille deux cents hommes, les officiers non compris. On a fait le proverbe impertinent pour cette nation : « Pas d'argent, pas de Suisses. » L'histoire prouve cependant qu'en certaines circonstances, les Suisse», quoique sans solde, ne refusèrent pas de faire vaillamment leur devoir; et, en tout cas, il est certain qu'ils étaient payés moins cher que l'infanterie française. Voici le détail de la solde mensuelle d'une compagnie : Le capitaine «c tant pour son « appointement personnel que pour appointer les «plusapparentsde la bande »,7281ivres,14sous; le lieutenant et le porte-enseigne, chacun 136 1- 16 s.; soixante soldats à double paie, chacun 14 1. 8 s.; trente arquebusiers à 7 1. 19 s.; dett* cent dix soldats à simple paie, 71. 4 s. Tot^ 3,480 1. par mois. Il y avait un nombreux et»major où l'on retrouve nombre de fonction qui n'existaient pas dans les bandes français^ ■
le colonel, 1,158 1. par mois; le juge général de la justice, 43 L i s.; le prévôt, 43 L 4 s.; quatorze conseillers de la justice, à 7 L 4 s.; quatorze sergents du juge général, et quatorze sergents du prévôt au même prix; un maître iu guet, 43 1. ï s; un fourrier au même prix; un truchement des bandes, 28 h 16 s.; un scribe, un capitaine des piquïers, un capitaine des hallebardiers, un capitaine des arquebusiers, un secrétaire de la justice et un sergent général de la justice, à 7 L 4 s. chacun; un capitaine des bagages et un exécuteur de la justice, à £8 L 16 s. chacun; le maréchal des logis du régiment, 12 1.; un truchement et un commissaire, à 43 1, 4 s. chacun. Il y avait, en outre, quelques autres compagnies ou bandes suisses, indépendantes de ce régiment, et qui étaient traitées sur le même pied que lui.
L'infanterie allemande était représentée par le régiment \ie lansquenets du comte RhingmiT ou Rh ingrave, c'est-à-dire comte palatin du lihin, composé de vingt enseignes ou compagnies de deux cent cinquante hommes, soit un ïITectif total de cinq mille hommes, officiers compris. La comptabilité de la solde d'une enseigne n'était pas compliquée. Le capitaine loushuit par mois 850 L, avec lesquels il devait entretenir le lieutenant, renseigne et les sercents; cent hommes armes de corselets, à 12 L; quatre-vingts arquebusiers à 8 1.; soixante-dix lansquenets i\ \\ }.; soit, pour une compagnie,
250 l'armée française
2,610 1. par mois. Quant à l'état-major du régiment, il se décomposait de la manière suivante : le colonel, 1,800 1. par mois, plus 9001. pour « apointer les plus aparents du régiment », ensemble : 2,700 1.; le lieutenant-colonel, 4001.; le maréchal des logis et le maître du guet, chacun 106 1.; le maître de la munition, 60 1.; le prévôt, pour lui et les hommes sous ses ordres, 576 1.; le juge, pour lui et tous les officiers de justice, 280 1.; les commissaires, chacun 10 1.; les contrôleurs, chacun 30 1.
La cavalerie se composait des compagnies d'hommes d'armes des ordonnances, formant, pour cette année-là, un ensemble de cinq mille neuf cent vingt-huit hommes, soit deux mille trois cent dix-huit hommes d'armes et trois mille six cent dix archers à cheval, dont la dédépense générale s'élève , pour l'année . à 1,612,639 1. 16 s. 10 d. Après les détails que j'ai donnés sur ces célèbres compagnies au chapitre VIII, je n'ai rien de plus à en dire ici, car ce serait me répéter. Je passe aux compagnies de chevau-légers et d'arquebusiers à cheval. Chaque compagnie était de cent hommes, officiers compris. La solde mensuelle, pour les chevau-légers, était ainsi fixée : le capitaine, 166 1. 13 s. 4 d.; le lieutenant, 91 1. 13 s. 4 d.; le porte-enseigne, 66 1. 13 s. 4 d.; 97 chevau-légers, à 16 1. 13 s. 4 d. chaque. Pour les arquebusiers à cheval : le capitaine, 114 1.; le porte-cornette, 64 1.; 98 arquebusiers.
les arquebusiers n'avaient pas de lieu- La cavalerie légère était complétée par îs compagnies d'argoulets coiffés du , que le Roi avait fait lever en Bretagne, vence et dans l'Albigeois. Les compare tonnes, mieux traitées, avaient un le à 120 1. par mois, un lieutenant à t trente cavaliers à 16 1. chacun. Les piies de Provence et d'Albigeois ne ient qu'un capitaine à 30 1. par mois, goulets à 14 1.
encore dans la cavalerie légère que l'on ire figurer le régiment allemand de Rorflf, composé de douze cents cavaliers reltres ou pistoliers, et divisé en compa- 'un effectif inégal. Le colonel, M. de Rorff, touchait 1,800 1. par mois. Quant npagnies, prenons pour type une comde 263 hommes; aussi bien le chiffre de a ne difTère-t-il que par le nombre des rs : le capitaine à 150 1. par mois; le mt et le cornette, chacun 112 1. 10 s.; tmeisters. à 37 1. 10 s. chacun; deux mte pistoliers à 12 1. par tête; un secrén fourrier, un barbier, un trompette, échal, un ouvrier des pistoliers, etvingtes, à 21 1. chacun.
te à mentionner les gardes du corps din quatre compagnies : la compagnie se et trois compagnies françaises. La jnie écossaise coûtait annuellement
252 l'armée française
38,311 1.; le capitaine, 2,262 1.; deux hommes d'armes ou officiers subalternes, 464 1. chacun; vingt-cinq archers du corps, à 426 1. 10 s. chacun, et soixante-quinze archers de la garde, à 326 1. 10 s. Dans les trois compagnies françaises, il y avait inégalité de solde entre les lieutenants et les porte-enseignes. Les capitaines touchaient uniformément 1,464 1. 2s.6d. par an ; le lieutenant de la première compagnie, 526 1. 10 s.; les lieutenants des deux autres. 326 1. 10 s.; le porte-enseigne de la première compagnie, 526 1. 10 s ; ceux des deux autres, 326 1. 10 s.; cent archers du corps de la garde, à 3261. 10 s.
Je complète par un aperçu de la solde des officiers généraux. Le Roi de Navarre, en qualité de lieutenant-général, représentant la personne du Roi, avait 30.000 livres par an ; le duc de Guise, 24,000 livres ; les maréchaux de camp (1), 3,600 livres, ainsi que le colonelgénéral de Tinfanterie française (2).
;1) A cette époque, le maréchal de camp était spécialement chargé de tout ce qui concernait le campqment destroupes. Ce ne fut que lorsqu'on créa les lieutenants-généraux que les maréchaux de camp leur furent subordonnés et ne s'occupèrent plus que du commandement de deux régiments accouplés, tandis que les lieutenants-généraux en commandaient quatre. On sait que les fonctions sont restées les mêmes sous les nouveaux titres de généraux de brigade et de généraux de division.
(•2) Ce fut le successeur du grand-maître des arbalétriers, dont le dernier fut Aymar de Prie, mort en 1527. Vers 15 ft .Jean de Taix fut créé colonel-général de Tinfanterie française, mais cette charge ne fut érigée en grand-office de la
Passons à 1570, qui vit la paix de Saint-Geraain, dite paix boiteuse et malassise, parce que un des négociateurs était boiteux et que autre se qualifiait de seigneur de Malasise (i). L'esprit gaulois ne perd jamais ses roits. Aux bandes d'infanterie alors exisantes, le Roi en avait adjoint de nouvelles, uxquelles on donna le nom inusité de réginents, composés seulement de deux cents lommes, dont voici le détail de la solde men- ;uelle : le colonel, 106 livres; le lieutenant, >6 livres ; Tenseighe, 36 livres; 2 sergents i iO livres ; 4 caporaux d'arquebusiers morionlés, à 20 livres; 20 anspessades. 4 à 10, 4 à 15, i à 14, 4 à 13, 4 a 12 livres ; 37 arquebusiers tnorionnés, à 9 livres ; 62 arquebusiers 118 libres ; 50 à 7 livres ; 18 hailebardiers armés de 3orselets, à 9 livres ; 1 fourrier, 1 fifre et 2 tam-
ouronne qu'en 1584, en faveur du duc d'Epernon. Elle subsista jusqu'en 1830, en traversant l'Empire qui lui donna leux titulaires. Charles IX créa, le 17juin 1591, la charge de :oloncl-général des Suisses el des Grisons pour Charles de dontmorency, seigneur de Méru, et elle subsista jusqu'à la {évolution.
(1) Armand de Gontaut, baron de Biron, grand-maître de 'artillerie, maréchal de France, tué d'un coup de canon au iiège d'Epernay, le 26 juillet 1592. Il était estropié et boieux. L'autre négociateur était Henri de Mesmes, seigneur le lloissi et de Malassise, professeur de droit à Toulouse, •onseiller à la Cour des Aides, conseiller au Grand Conseil, ml5'->2, maître des Requêtes, en 1553, gouverneur de Sienne ;n 1556, conseiller d'Etat, chancelier du Royaume de Navarre, garde du trésor des chartes et surintendant de la maison de la Heine Louise, né le 30 janvier 1531 , mort le l" août 1596.
254 l'armée française
bourins à 12 livres. La composition et la solde des légions françaises, de l'infanterie italienne et allemande, était la même qu'en 1562. Quant aux Suisses, qui avaient atteint le chiffre de 10,381 soldats, ils avaient été licenciés, dès le commencement de Tannée, avec une gratification d'un mois et demi de solde et 544 aunes de taffetas incarnat à 45 sous l'aune pour faire de nouvelles enseignes ; mais, dès le mois de mars, on avait dû faire une nouvelle levée de 7,800 Suisses à la même solde.
La cavalerie se composait de 125 compagnies d'hommes d'armes des ordonnances, coûtant pour Tannée 5,638,858 livres. La cavalerie allemande, les reitres ou pistoliers, avait été portée à 3,200 chevaux, divisés en trois régiments: la maison militaire du Roi comprenant les quatre compagnies de gardes du corps, avec le même effectif et la même solde, avait été augmentée d'un régiment des gardes (1), fort de 200 hommes, qui revenait à 2,387 livres par mois.
En 1580 la paie du simple soldat, qui était de 6 livres, fut portée à 8 livres ; mais celle des officiers, tout en étant augmentée, ne le fut pas dans les mêmes proportions. Les légions avaient fait place à des régiments composés de trois compagnies de deux cents hommes, commandés par des mestres de camp à 200 livres
(1) C'était le régiment des Gardes-Françaises, créé en 1568, cassé par Louis XVI, le 31 août 1789.
3ar mois, avec Pétat-major suivant : un commissaire des guerres et un sergent-major à 100 livres chacun ; un maréchal-des-logis à 30 livres ; un prévôt avec ses aides, 105 livres; an chirurgien et un chapelain à 30 livres chaque. L'ensemble du régiment comprenait: 3 capitaines à 106 livres ; 3 lieutenants à 56 livres ; 3 enseignes à 36 livres ; 6 sergents à 25 livres ; 3 fourriers, 6 tambourins et 3 fifres à 12 livres ; 6 caporaux armés de corselets à 20 livres ; 12 anspessades armés de corselets, à 18 livres; 12 anspessades à 15 livres, 12 à 14, 12 à 12 livres; 90 piquiers armés de corselets, à 10 livres ; 30 piquiers portant corselets et hallebardes, à 10 livres ; 108 piquiers armés de corselets, à 9 livres et 60 à 8 livres ; 12 caporaux d'arquebusiers morionnés, à 20 livres ; 12 onspessades d'arquebusiers morionnés, à 16 livres 10 sous; 06 arquebusiers morionnés, à 18 livres 10 sous ; 78 arquebusiers morionnés, à 9 livres et 63 à 8 livres. La garnison de Calais, dont l'effectif n'avait jamais cessé d'être de 400 hommes de pied, comptait pour un régiment. L'infanterie allemande, ou lansquenets, avait un effectif de 2,000 hommes, divisé en quatre corps de 500 hommes et dont le détail était bien moins compliqué que celui des régiments français, par l'absence de caporaux, d'anspessades et de toute différence dans la solde entre les soldats armés de la môme manière : ainsi il y avait 4 capitaines à 956 livres par mois ; 4 lieu-
253 l'armée française
tenants à \2 livres ; i enseignes à 30 livres: 8 sergents à 18 livres; 668 piquiers armés de corselets, à 12 livres; 668 arquebusiers morionnés, à 8 livres ; 6ii hommes à la simple paie, à 6 livres.
Pour la cavalerie, en outre des compagnies d'ord >nnances, composées et payées commeeu 1562, il y avait la compagnie des chevaulégers de la garde du duc de Guise en qualité de lieutenant-général en Champagne, composée du capitaine Joannès, 166 livres par mois; d'un lieutenant à 77 livres ; d'un cornette à 66 livres 13 sous 4 deniers, de 15 chevau-légers à 25 livres, de 30 à 20 livres et de 12 à 16 livres. La maison militaire du Roi consistait toujours en quatre compagnies de gardes du corps; mais le « régiment des gardes du Roi » avait un effectif de 600 hommes, divisés en douze compagnies de 50 hommes, sous le commandement supérieur d'un mestre de camp, appointé de 200 livres par mois, avec un état-major composé d'un commissaire des guerres pour tout le régiment, car chaque compagnie en avait un qui lui était particulier, un sergent major, un maré<;hal-des-logis, un prévôt et ses aides, un médecin, un apothicaire, deux chirurgiens, un « auditeur général des bandes » et un chapelain, ensemble 885 livres par mois. Voici le tableau d'une compagnie: un capitaine à 106 livres; un lieutenant à 56 livres; un enseigne à 36 livres ; 2 mousquetaires à 27 livres ; un ser-
>nt à 25 livres; un fourrier, un tambour et H fifre à 12 livres chacun ; 4 caporaux et 2 r*spessades à 20 livres ; 2 anspessades à 19 vres et 2 caporaux à 18 livres ;3I arquebusiers L piquiers à 12 livres; un commissaire des «erres à 10 livres et un contrôleur a 'M\ livres.
En 1580, les vieux régiments, Picardie, Gham- »ngue, Navarre et Piémont, étaient ferla de 00 hommes en quatre compagnies, à la mémo olde qu'en 1580. 11 y avait en outre plusieurs égimenls d'infanterie française et italienne, à 00 hommes en quatre compagnies, avec la olde mensuelle de 10 et de 9 livres pour les impies soldats. Les Suisses étaient représentes >ar le régigient du colonel Heyd fort de 4,800 îommes, en douze enseignes de 100 hommes, .es lansquenets continuaient, comme en 1580, i être i\u nombre de 2,000 hommes divisés en quatre bandes de 500 hommes.
Lu cavalerie comprenait 270 compagnies d'hommes d'armes des ordonnances, chiffre énorme, auquel il faut ajouter un certain nombre de compagnies de chevau-légers, de lanciers, d'arquebusiers à cheval, toutes de 50 hommes, officiers compris : ces officiers étaient le capitaine, le lieutenant, le cornette et le maréchal des logis. En revanche, il n'y avait plus de reitres : ils avaient été licenciés. Mais, d'un autre coté le régiment des gardes s'élevait à 2,400 hommes, sous le commandement titulaire du duc d'Epernon, mais effectivement
258 l'ahmék française sous Charles ix
(1 un mestre de camp. Les douze compagnies, à 200 hommes, coûtaient mensuellement 2,730 livres et l'état-major 2,853 livres. Une autre innovation était la compagnie de gardes attribuée à chaque lieutenant-général d'armée et a chaque gouverneur de province, coniposéedun capitaine, d'un lieutenant, d'un porte-enseigne et de 27 arquebusiers.
Il faut se restreindre et s'arrêter ici. Rien n'est plus aride que des nomenclatures et. des chiffres, mais les unes et les autres avaientleur importance car, avant d'avoir occasion de parler souvent de l'armée, il était indispensable de savoir comment elle était composée et rétribuée.
Catherine de Médicis
Si je fais figurer Catherine de Médicis parmi les préliminaires, dans une étude sur la Société française sous le règne de ses trois fils, il ne faut pas s'en étonner, car elle fut la cheville ouvrière de ces règnes, lame derelli» époque et, avant de connaître les lils, il rsl indispensable de connaître la mère. Je n'en veux 'd'ailleurs retenir que les dires des contemporains, et principalement des ambassadeurs vénitiens qui s'attachèrent avec d'autant plus dr; soin à l'étudier et à la dépeindre, qu'elle était, à cette cour de France, comme la plus haute personnification, le plus brillant reflet de la patrie commune, de l'Italie.
Pour les rois et reines, pour les princes, les grands seigneurs et les hommes politiques, j'attendrai, pour dire deux ce qu'il faut dire, ou du moins ce que je sais, que leurs noms viennent à se présenter au cours du récit.
Si l'on veut remonter à l'enfance de celle que Ton appelait la petite duchesse (la duchésnna) d'Urbin, fille de Laurent de Médicis, duc d'Urbin, et d'une française, Madeleine de la
Tour-d'Auvergne et de Boulogne, voici comment, à l'âge de treize ans, la représente au physique Antonio Suriano, ambassadeur de Venise à Rome, en 1531 : « Elle est d'un naturel très « vivace, fait montre d'un esprit charmant, « est bien élevée... elle est petite de sa personne, « maigre et d'un visage sans traits fins; ellea « les yeux gros, tout à fait ceux de la maison « de Médicis. » Le 33 septembre 1533, la petite duchesse, demandée en mariage par le duc de Milan, par le duc de Mantoue, par le duc d'Urbin, par le roi d'Ecosse et enfin par le roi de France, pour son second fils, débarquait à Marseille, et cinq jours après avoir mis le pied sur le sol de ce royaume qu'elle devait remplir de sa personnalité et agiter jusque dans ses fondements, elle devenait duchesse d'Orléans, sans que rien put faire prévoir qu'elle franchirait les degrés d'un trône sur les marches duquel elle paraissait destinée à demeurer (1). Elle avait alors quatorze ans et six mois. Deux ans après, le Dauphin François mourait d'une pleurésie, d'autres disent empoisonné par Simon Montecuculli, de Ferrare, et. Catherine commençait tristement l'apprentissage de son métier de reine, par les angoisses d'une stéri-
(1) François, iils aîné de François I", mourut le il août 1536, dune pleurésie. On accuse Charles-Quint de l'avoir fait empoisonner. Henri II portait le titre de duc d'Orléans qui fut repris par son frère puîné Charles, lequel mourut le 8 septembre lf»45.
lité de dix ans. C'est alors qu'elle s'appliquait à « avaler toutes les médecines propres à la géné- « ration, d'où je conclus qu'elle court grand « risque d'augmenter son infirmité plutôt que « d'y porter remède. » (Relut, de Marco Dandolo, vers 1540.) La stérilité disparut, mais les trois fils portèrent les stigmates indélébiles des moyens violents employés par leur mère pour changer son tempérament et hâter leur naissance.
A peine « cette reine faite par la main du « grand roi François » selon l'expression de Brantôme, était-elle assise* sur le trône que, de la lutte contre la stérilité, elle passait sans transition à la lutte contre la favorite. Reine de nom, mais pas de fait, elle se cabre contre un partage qui n'était pas même égal, « maïs « depuis, dit Gontarini en 1552, elle s'est « résignée et elle supporte avec patience... La « duchesse rend à Catherine les meilleurs offices « dans l'esprit du roi. et c'est elle qui l'exhorte « à al fer dormir avec la reine ». — « Elle n'est « pas belle, dit-il plus loin, mais elle est d'une « sagesse et d'une prudence extraordinaire », et sa douceur et sa soumission ont de si heureux résultats que l'incessant accroissement de la famille royale fait dire en 1554 à un ambassadeur : « Leurs Majestés craignent d'avoir « plus d'enfants qu'il ne faut » (1).
(1) San» compter ses neuf enfants légitimes, François If, Louis, duc d'Orléans, né le 3 février 1548, mort en 1550;
'2i52 CATHERINE
Giovanni Gapello, successeur de LorenzoGontarini, disait d'elle à la même époque, et il paraissait en cela traduire le sentiment universel des Français : « La reine est aimée et res- « pectée, et mérite de l'être de chacun pour ses « qualités personnelles et poursa bienveillance: « le royaume entier est de cet avis. Elle est « belle femme lorsqu'elle a le visage voilé, je « m'exprime ainsi, parce qu'elle est grande, « que sa taille est élégante et que sa peau est « fine. Quant à son visage, il n'est point beau, « la bouche est trop grande et les yeux gros et « blancs. Beaucoup disent qu'elle est le porc< trait frappant de son oncle Léon X. Elle « s'habille très richement et avec le plus grand « goût; mais lorsque le roi va au camp, elle « prend le deuil et le fait prendre à toutes les « dames de la Cour. » En 1557, au lendemain du désastre de Saint-Quentin, Catherine justifia ces paroles et mérita plus que jamais l'affection et lo respect par l'énergie virile qu'elle déploya dans des circonstances si critiques en l'absence du roi qui était à Gompiègne, et qui & dater de ce jour lui témoigna une déférence marquée. Tous les écrivains contemporains lui rendent
Charles IX, Henri III, Elisabeth, femme de Philippe II, roi d'Espagne : Claude, femme de Charles II, duc de Lorraine: Marguerite, femme de Henri, roi de Navarre (Henri IV), Victoire et Jeanne, jumelles, mortes l'une quelques jours, l'autre, deux mois après sa naissance; tous née du 19 janvier 1544 au 23 juin 1556, Henri II avait eu trois enfants naturels : Henri d'Angoulcmc, Diane» duchesse d'Angoulôme et Henri de Saint-Rem y.
' Ù'^lVHàSÀM^k^
DE MÉDIGIS 263
cette justice qu'au Parlement, où elle se rendit, elle sut relever les courages et obtenir les plus grands sacrifices que commandait la situation. La France, en ce temps là, au lendemain d'une défaite, ne renversait pas son gouvernement : elle ne songeait qu'a la réparer.
Catherine avait révélé ce qu'elle devait être dans un prochain avenir. Prenons la au moment où, sous le nom de François II, elle va exercer le pouvoir suprême, de telle sorte que Ton peut dire que l'espace compris entre le 1 1 juillet 1559 et le 5 janvier 1589 est le règne de Catherine de Médiats, Nous sommes en 156U, et Giovanni Michieli s'exprime ainsi sur son compte : « Elle a quarante- trois ans-., de la « plus vive intelligence, affable, capable de « toutes négociations, politique avant tout,.. « Elle tient tout dans sa main, les bénéfices, les a charges, les grâces; elle est le gattle* des « sceaux et elle tient le cachet du roi. Ses des- « seins sont profonds et difficilement on peut « les pénétrer. Dans son mode matériel de vie, « elle a peu de règle, son appétit est énorme. « Elle recherche les exercices, marchant beau- « coup, montant à cheval, très active. Elle « chasse avec le roi. son fils, le pousse dans les « taillis, le suit avec une intrépidité rare. Son « teintest olivâtre, elle est déjà grosse femme. » Je relève, dans ce portrait, deux faits sur lesquels je m'arrête. Catherine aimait les exercices violents, la chasse et l'équitation. Pour les deux
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assertions, Brantôme les corrobore, en ajoutant que ce fut d'abord, et du vivant de François 1er, une sorte de politique parce qu'à la faveur de ces divertissements et de la familiarité qu'ils faisaient naître, elle espérait pouvoir pénétrer dans les plus secrètes pensées du roi. L'habitude engendre le goût qui se montre fort persistant, malgré de terribles chûtes, dans l'une desquelles elle se rompit une jambe et se ] blessa a la tête, au point quïl fallut pratiquer sur elle l'opération du trépan. Ce fut elle, ajoute Brantôme, qui mit à la mode les selles, dont les femmes font encore usage aujourd'hui, pourvues d'un crochet dans lequel elles encadrent la jambe droite. Avant elle, les femmes s'asseyaient de côté sur le cheval, en plaçant les deux pieds sur une planchette qui leur servait e î même temps de marche-pied pour se hisser sut* burs haquenées. La passion de la chasse se développa chez elle, à ce point que, dit Brantôme : a Elle aimait à tirer de l'arbalète à jalet « et en tirait fort bien ; et toujours quand elle « s'allait promener, faisait porter son arbalète, « et quand elle voyait quelque beau coup, elle « tirait. » Ceci se rapportait déjà au temps où elle n'était que la femme du Dauphin, carie Musée d'artillerie aujourd'hui a hérité du Musée dis souverains de l'arbalète à jalet dont parle Brantôme, dette arme historique, d'une indiscutable authenticité, longue de 0m800, est en bois d'ébène. Les fleurs de lys de France et des
dauphins composent presque toute l'ornementation sculptée; un dauphin en ronde bosse est posé sur Tarbrier pour déterminer le point de mire, et c'est une tête de -dauphin qui termine le bois de l'arbalète* Toutes les garnitures sont d'acier bruni, linement ciselé et damasquiné d'or. Sur l'une d'elles on trouve en trois places la lettre G» initiale du nom de Catherine, et le chiffre formé par l'accouplement de deux de ces lettres» une couronne de dauphin les surmontant*
L'autre remarque qui m'arrête a trait au grand appétit de la reine. C'est un détail qui dépoétise tant soit peu, mais dans l'histoire aucun détail ne doit être négligé- Cet appétit devait jouer de mauvais tours à Catherine, car. à la date de 1575, V Estelle, dans son véridique et amusant journal, dit h propos de « festins magnifiques » auxquels Catherine assistaient » « l'un desquels la reine-mère mangea tant « qu'elle cuida (pensa) crever et fust malade au <t double de son dévuiemenL On disait quec'es- * toit d'avoir trop mangé de culs d artichaut et « de crêtes de coq, dont elle estait fort friande.»
Il faut dire de suite que Catherine avait de plus nobles penchants : elle avait des goûts littéraires : « o 1 1 g se délecte particulièrement h m l'étude, dit un ambassadeur, elle est fort vor- « sée dans les lettres grecques et latines ». Pour lire, il faut des livres, et Catherine avait des moyens particuliers de s'en procurer à bon
«•omple. Un an avant de devenir vraiment la reine de France, elle mit la main sur la riche bibliothèque du maréchal Strozzi (1), tué à Tbionville, en se bornant à assurer à son fils qu'elle la lui paierait un jour... ou l'autre. Cette librairie était estimée plus de 15,000 écus, et le capitaine, qui était en même temps un lettré, savait l'apprécier et s'en servir. On a vu Catherine, cavalière, chasseresse, savante; Brantôme la montre vraiment femme : « elle passait fort « son temps les après-dînées à besogner après « ses ouvrages de soye où elle y estoit tant « parfaite qu'il estoit possible ».
Arrivons au règne de Charles IX. Elle croit en nge, mais ses habitudes restent les mêmes : « Elle aime la chasse et le mouvement, dit « Marco-Antonio Barbaro, en 1563. Sa figure « est encore jeune et agréable, son teint blanc, « sa personne belle et ses manières aimables.
(2) Pierre Strozzi, maréchal do France en 1556» appartenait à une famille de Florence et il était par conséquent le compatriote de Catherine qui le protégea fort pour cettr raison. Il était venu en France en 1536, appelé probablement par Catherine qui fît à lui et à toute sa famille le sort le plus brillant; il fut colonel des bandes italiennes, puis colonelgénéral de l'infanterie italienne au service de France, en 1547. Né en 1500, il fut tué au siège de Thionville, le 20 juin 1558. Il avait deux frères, l'un, général des Galères de France, tué près de Piombino en 1554, et Laurent, évoqua de Héziers en 1548, conseiller d'Etat, cardinal» archevêque d'Albi en 1551, puis d'Aix en 1566. mort à Avignon, le 14 décembre 1571. Son fils, Philippe Strozzi. colonel-général do. Tinfanterie française en 1569 jusqu'en 1581 qu'il fut remplacé par le duc d'Epernon, fut battu dans un combat naval prvs «les Açores, le 26 juillet 1582. par le marquis de Santa-Grux qui le fit jeter à la mer.
> uant à son esprit, je puis vous assurer qu'il îst fin et vraiment florentin. Cette reine est Lilroite, prudente et magnanime : elle fait >reuve de dextérité et d'intelligence dans la >ratique des affaires. Elle s'est montrée constante dans l'adversité, parmi les troubles causés par les questions de* religion. Elle lime à avoir la haute main dans toutes les affaires et que tout relève de son autorité, aussi bien dans les alïuiresde l'État que* dans . 'éducation de ses ûls, s En 1569, Tannée des victoires de Jarnac et de Dncontour, remportées par le duc d'Anjou qui vait être Henri III et qui fut le préféré de Caerine, Jean Carrer trace de la reine-mère un frirait très étudié : « La reine est entrée dans sa cinquante et unième n nuée, le 12 avril. Ces années ne pèsent pas sur sa tête. Elle est robuste et de bonne santé, et marcha si rapidement que personne de la Cour ne serait capable de la suivre. Le grand exercice qu'elle prend développe son appétit, elle mange beaucoup et indifféremmentde toutes choses. Les médecins y voient la cause de toutes les maladies qui la mettent souvent à deux doigts de la mort. On reconnaît en elle Tesprit de la famille, car elle aime à laisser le souvenir de son nom dans les monuments, les bibliothèques et les musées ». — Il faut rvrir ici cette parenthèse. C'est à Catherine de lédicis que Ton doit notamment la construc-
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lion des Tuileries, celle du château de Monceaux et l'achèvement de celui de Chenonceaux. A propos des Tuileries, c'est par acte notarié du 15 janvier 1566, que Catherine de Médicis acheta le terrain sur lequel elle allait faire édifier le palais que les communards de 1871 incendièrent et dont les républicains de 1883 ordonnèrent la démolition : « un jardin cloz de « murailles et tours, auquel il y a deux pavil- « Ions couverts d'ardoises, faits en façon de « cloches... appelé le jardin des cloches... fai- « sant partie du lieu des Tuileries ». Cette vente fut consentie moyennant 6,500 livres, soit environ 65,000 francs de notre monnaie. — A présent, je rends la parole à l'ambassadeur. « Princesse affable, courtoise et gracieuse « avec tout le monde, elle fait profession de «< contenter tout le monde, au moins en bonnes « paroles dont elle est très prodigue. Son assi- « duité aux affaires est un sujet d'étonnement, « car rien, pas même la plus petite chose, ne « se faitàson insu. Elle ne saurait ni manger, « ni boire, ni même dormir, sans en entendre « parler; sans aucun souci de ménager sa santé « ou sa vie, elle se rend aux armées, faisant « tout ce que les hommes devraient faire. Mal- « £ré tout cela, elle n'est aimée de personne « dans le royaume, ou que de bien peu de gens. « Les huguenots disent qu'elle les a trompés « par de belles paroles et par son air de bonté « mensongère, tandis qu'elle tramait leur perte
« avec le roi d'Espagne. Les catholiques di- « sent, aa contraire, que si la reine n'avait pas « encouragé les huguenot^ ils ne seraient pas « allés si loin ». Dans cette partie de son appréciation du caractère de Catherine. Jean Correr se rencontre absolument avec Davila et de Thou, deux historiens qui font autorité. — Je continue à citer : u De plus, tel est Fétat ue- « tuel de la Franre. qae chacun présume beauce coup de lui-même, demande hardiment tout « ce qu'il s'imagine, jette les hauts cris s'il ne « l'obtient pas aussitôt, et attribue tout le mal « à la reine, sous prétexte qu'étant étrangère, « elle donnerait tout le pays qu'elle nn donne- « rait rien qui fut à elle. -* — Le connétable de Montmorency, en véritable suudart qu'il était, lui disait brutalement : « Le Français ne se « lasse jamais de servir ses rois, mais il ne a saurait s'accoutumer au gouvernement de « princes étrangers », insolence dont Catherine put avoir la joie de tirer plVis d'une fois vengeance, en mettant à plusieurs reprises le pied sur la tête de ce grand personnage dont les qualités furent effacées par les défauts, et dont les services furent effacés aussi par cet effroyable désastre de Saint-Quentin, uniquement du à son entêtement et à. son impéritie. La fin du portrait mérite d'être citée sans interruption nouvelle :, « Toutes les résolutions « de paix ou de guerre, qui ont été désa- « gréables, lui ont été attribuées, comme si elle
« avait le monopole du gouvernement, sans « écouter les conseils de personne..*.. Quant à « moi. je me suis souvent étonné qu'elle ne se « soit pas tout à fait troublée et livrée à l'un « des deux partis. C'est elle qui a conservé dans « la Cour le reste de majesté royale qui s'y « trouve encore : voilà pourquoi je l'ai tou-
« jours plainte plutôt que blâmée La reine
« parvint enfin, par son habileté, à désabuser « toutes ces tètes françaises, qui n'espèrent « plus maintenant la contraindre à se retirer et « à ne s'occuper que de son existence person- « nelle. A présent tout le monde la craint et se « témoigne heureux de la servir. Si les troubles « cessaient et qu'elle n'eut plus besoin de la u coopération de certaines gens, elle pourrait « disposer de ce royaume comme si elle en « était naturellement la maîtresse. Cet état de « choses durera encore quelques années, à mon « sens, parce que le caractère du roi s'y prête. « On nommé toujours le roi, parce qu'on ne « peut faire moins, mais tous les yeux sont « tournés vers la reine. »
Au moment où Charles IX venait de mourir, Sigismondo Cavalli, ambassadeur de Venise, caractérise l'humeur politique de Catherine par une expression frappante qui à elle seule est tout un jugement : « Toutes ses actions ont « toujours été basées sur l'invincible passion « que, du vivant même de son mari, on a re- « connu être en elle, la passion de dominer, de
DE MÉUICIS 271
l< commander. — Non seulement; dit-il plus
lc loin, elle porle son esprit aux choses poli-
f< tiques, mais encore à tant d'autres que je ne
** sais comment elle peut résister et faire face
« à tout. »
Jean Michieli, qui déclare n'avoir pu voir la reine mère, « qui était absente à cause des « troubles », fait le tableau de son influence et de sa politique : « La reine-mère régiL à filin « seule les affaires d'uni; manière absolue. Oïl « la rend responsable des mulheursquidésolenl « le royaume. En sa qualité d'étrangère et d'i- « talienne, jusqu'ici elle était peu aimé** ; à pré* « sent on la hait. Tout le monde reconnaît que « pour conserver le pouvoir, même après lu « minorité de ses fils, elle a fomenté les divi- « sions et les désordres, favorisant l'une un « l'autre faction selon qu'il convenait à ses iu- « térèts. Elle a tâché d*éloigner toujours ses fils « des affaires et des occupations sérieuses, afin « que, sans autorité et sans expérience, ils s'en « rapportassent toujours à elle, comme ils l'ont « fait et comme le fait le roi à présent. De cette « façon, sa puissance s'accroît sans cesse. Elle « n'ignore pas qu'on lui impute tous les maux « du royaume, et qu'on la déteste ; ce qui ne « l'a pas empêchée de dissuader le roi de suivre « le bon conseil qu'on lui avait donné quand il « vint d'Italie, d'entrer dans son royaume « comme il était sorti de Pologne ; (mais « avec un peu moins de précipitation, aurait
ïiï CATHERINE
« pu ajouter l'ambassadeur), sans troupes, en « publiant une amnistie générale, en relâchant « les prisonniers, en annulant les procès, en « montrant qu'un roi nouveau voulait avoir une « nouvelle manière de gouverner. Elle lui eon- « seilla, au contraire, d'entrer entouré de « troupes, de manière à se faire non seulement « respecter, mais craindre, afin que lorsqu'il o s'agirait de reiùcher les prisonniers et de par- « donner à tous, il ne parut pas céder à la « crainte mais à un sentiment de générosité. « Le cunseil n'était pas mauvais, en somme, « pourvu qu'il fut bien exécuté. Le duc de Sa- « voie m'a dit qu'il l'avait approuvé, mais ce « qu'il y eut de fâcheux, c'est que les troupes « qui accompagnaient le roi de Turin à Lyon u étaient si peu nombreuses qu'elles donnaient <( plutôt une idée de la faiblesse du roi que de « sa force. Ce conseil, dont les conséquences « ont été si funestes, était imputé à la reine et « à ses conseillers. »
On en eut une preuve éclalante avec la petite place de Livron, sur les bords du Rhône, qui, assiégée par Henri 111 à son passage, l'obligea à lever le siège, tandis que ses défenseurs apostrophaient impunément le roi et Catherine, en ces termes : « liai ! massacreurs, vous ne <( nous poignarderez pas dedans nos lits comme « vous avez fait l'amiral ! Amenez-nous vos <( mignons godronnés et parfumés ; qu'ils, vien- « uent voir nos femmes, ils verront si c'est
-« proie aisée à emporter. » Ce que l'ambassadeur aurait pu ajouter, c'est que si le roi n'avait pas plus de soldats, c'est parce qu'il n'avait pas d'argent pour les payer. Le nerf de la guerre faisait alors défaut à un point incroyable : « En « ce voiage aussi l'argent se trouva si court que « la plupart des pages du roi se trouvèrent sans « manteaux, estans contraints de les laisser en « gage pour vivre par où ils passoient; et sans « un trésorier nommé Le Comte, qui acom- « moda le reine-mère de cinq mil francs, il ne « lui fust demouré ni dame d'honneur, ni de- « moiselle aucune pour la servir, comme es- « tant réduite en extrême nécessité. »(L! Estoile, journal.)
« Rien ne la déconcerte, poursuit Michieli : « courageuse et plus intrépide que jamais, ni « les fatigues, ni les dangers ne l'arrêtent, ac- « complissant les voyages les plus longs et les « plus périlleux, car elle voit l'état du royaume « et du roi dans un danger qui ne fut jamais c plus imminent ni plus grand. Elle ne se sou- « cie ni de la haine qu'on lui témoigne ni des « imputations dont on l'accable, non plus que « des écrits publiés contre elle et qui se vente dent publiquement chez les libraires. »
« Je ne m'en soucie pas qui le trouve bon ou « mauvais », écrit-elle dans une de ses leltres (Bibl. nat., Fontanieu, (1) 338). « En ce temps,
(1) Gaspard -Moïse Fontanieu, érudit, intendant, conseiller d'Etat, contrôleur général .des meubles de la couronne. La
•>i\ CATHERINE
« la vie de la reine-mère, imprimée, qu'on a de- « puis vulgairement appelée la vie de Saintece Katherine, court partout. La reine se la fai- « sait lire, riant à gorge déployée et disant que « s'ils lui en eussent communiqué devant, elle « leur en eust bien appris d'autres qu'ils ne sça- « voientpas. » (L'Estoile. journal). L'opinion du français corrobore admirablement celle de l'ambassadeur vénitien qui était bien informé. Le pamphlet était attribué, selon les uns à Henri Estienne, selon les autres à Jean de Serre : « voyez- « vous pas, y est-il dit, que autant lui est le « légitime que le bâtard, le catholique que le « huguenot ; qu'elle n'en aime ni l'un ni « l'autre ; qu'elle a fait semblant d'aimer l'un, « tant qu'il ait tué son frère, et puis l'a fait a mourir après ? Et pourquoi ? A cette fin « qu'elle gouverne tout à son appétit. » Comparez le jugement de l'ambassadeur et du pamphlétaire, ils sont identiques.
Jérôme Lippomano est le dernier ambassadeur vénitien qui ait écrit une relation sur la Cour des Valois. Elle embrasse les années 1577 à 1580. Ce fin observateur, qui a fait un tableau si complet de la France, sociale, politique et physique, est sobre de détails en ce qui concerne la reine-mère. Voici tout ce qu'il en dit : « La reine-mère, quoique fort âgée, conserve
collection de pièces manuscrites sur l'histoire de France, qui lui a appartenu et qui se trouve aujourd'hui à la Bibl. Nat. se compose de 841 vol. in-4°.
« encore une certaine fraîcheur. Elle n'a pres- « qu'aucune ride sur son visage qui est rond « et plein. Elle a la lèvre inférieure pendante, « comme tous ses fils. Elle garde toujours ses « habits de deuil, et elle porte un voile noir « qui lui tombe sur les épaules, mais ne des- « cend pas sur le front. Quand elle sort, elle « porte toujours un chapeau de laine par des- « sus. Les Français ne voulaient pas refonte naître d'abord son esprit et sa prudence, a mais à présent on la regarda comme quelque « chose de surhumain ; car on voit bien que « c'est elle qui fait tout, el qu'en gardant pri- « sonnier Monsieur et le roi de Navarre, quand « le roi revint de Pologne, elle ne pouvait pas « se conduire avec une prudence plus uiilr au « pays. Dans les derniers troubles, elle inler- « posa toujours sa médiation, ce qui n'est pas « difficile à croire pour quiconque connaît les « inclinations du roi. Du temps de François II « et de Charles IX, on se plaignait de son am- « bition qui causa de grands maux à la France, « parce qu'elle craignait d'être exclue, non « seulement du gouvernement des affaires, « mais encore des délibérations du Conseil. « Alors elle tacha, en appuyant tantôt la maice son de Lorraine, tantôt la maison de Bour- « bon, d'attiser les haines privées pour en tirer « profit. Elle voyait, d'ailleurs, que lesdeux rois, « quoique jeunes, voulaient gouverner par eux- « mêmes. Ainsi, pour se rendre nécessaire, il
« lui fallait des troubles et elle les fomentait « de son mieux. Mais, comme le roi actuel « n'aime guère les affaires et s'en remet sur « elle, celle-ci n'ayant désormais aucun motif «pour irriter les partis, tache de les appaiser « pour qu'on reconnaisse sa dextérité et sa « prudence. Cette grande princesse a l'esprit « aussi infatigable que le corps : en s'habil- « lant, en mangeant, en dormant pour ainsi « dire, elle donne audience. Elle écoute tout le « monde toujours d'un air fort gai. Elle protège. « les Italiens qui, sans elle, se trouveraient mal « en France, et je ne sais vraiment ce que de — ■ « viendront après sa mort plusieurs d'entre eu3^ « qui sont détestés à Paris et dans tout le^ a royaume. Femme libérale, magnanime e^ « forte, elle semble vouloir encore vivre d^ « longues années, ce qui serait & souhaite* « pour le bien de la France et de toutes les na— « lions chrétiennes. ».
Encore quelques traits, empruntés aux ser= viteurs de Catherine et aux Français qui, l'apr prochant de très près, pouvaient parler d'elle sinon sans passion au moins en parfaite cokinaissance de cause, et je termine, car ce*c?/ n est pas une histoire de la grande Florentine, mais une simple esquisse tracée à laide de documents peu connus. Voici l'historien Davi/a, qui fut attaché à sa personne, brave capitaine, d'ailleurs, un de ces Italiens .qui étaient venus en France chercher fortune pi dignités ; « Ella
« ne se donnait pas le temps de respirer... par « instinct et par réflexion, elle n'aimait à rien « donner à la fortune et s'attachait de préfé- « rence aux résultats que Ton pouvait atteindre « avec le moins de péril et le moins d'effusion « de sang. Elle avait l'habitude de dire qu'il « ne faut retrancher du corps les membres « gâtés qu'en cas de nécessité absolue. » D'Àubigné, qui détestait pourtant Catherine, rapporte d'elle un trait vraiment remarquable do modération, qui donnerait raison à répithète de « magnanime », que lui décerne l'ambassadeur de Venise : « La reine étant à Beaugency, « en 1562, pendant la négociation avec Oondé, « elle et le roi de Navarre étant à la fenêtre « d'une chambre basse, entendirent deux gou- « jats (valets d'armée) qui, étant à faire rôtir « une oie, chantaient mille vilenies contre « Catherine, l'un disant que le cardinal (de « Lorraine) l'avait engrossée d'un petit gorret, e l'autre d'un petit mulet; puis ils maugréaient « contre Catherine qui leur valait tant de maux. « Retenant le roi de Navarre qui voulait les « faire pendre, elle leur cria par la fenêtre : — « Hé! que vous a-t-elle fait? Elle est cause que « vous rôtissez l'oie ! — Puis, elle dit en riant « au roi : — iMon cousin, il .ne faut pas que nos « colères descendent là; ce n'est pas notre « gibier. » — (D'Aubigné. Hist. universelle.)
Malgré tout son esprit florentin, la reine trouvait parfois à qui parler. Lors des confé-
renc'es de Thoury, où les catholiques avaient des casaques cramoisies et les huguenots des casaques blanches, Catherine, en quittant Condé, lui dit : — « Vos gens sont meuniers, mon cousin? ». A quoi le spirituel bossu repondit aussitôt: — « C'est pour toucher vos ânes, Madame. » — Brantôme, qui lui consacre des pages enthousiastes, dit : « Elle estoit de fort « belle et riche taille, de grande majesté; tou- « tefois, fort douce quand il falloit; de belle « apparence et bonne grâce, le visage beau et « agréable, la gorge très belle, blanche et « pleine, fort blanche aussi par le corps, et la « charnure belle et son cuir net. » (Il est fâcheux qu'on ne puisse lui demander d'où il le savait.) — « De plus, elle s'habillait tou- « jours fort bien et superbement, et avoittou- « jours quelque gentille et nouvelle invention. « Elle disoit et parloit fort bon françois, encore « qu'elle fust italienne, et faisoit fort paraître « son beau dire aux grands, aux étrangers, aux « ambassadeurs qui la venoient trouver tou- « jours après le roi, et leur respondoit toujours « fort pertinemment, avec une belle grâce et « majesté. »
Pendant qu'elle agonisait au château de Blois, elle entendit, sur sa tête, les derniers soupirs et la lutte suprême du duc de Guise contre ses meurtriers. On prétend qu'Henri III lui disant qu'il n'y avait plus désormais qu'un seul roi en France, elle répondit: « C'est bien taillé, .mais
« à présent il faut coudre. » Mais, pour le malheur de son fils et de la monarchie, elle mourait, tandis qu'elle était seule capable de coudre ce qu'Henri III venait de tailler.
Bussy d'Amboise et Madame de Montsoreau
L'histoire romanesque et dramatique de Bussy d'Amboise découvre un coin trop curieux de la société sous les règnes des fils de Henri IL pour que je ne juge pas indispensable d'en offrir aux lecteurs une rapide esquisse. Ceux qui n'en savent quelque chose que par le roman et le drame d'Alexandre Dumas, l'un tiré de l'autre, sous le titre commun de la « Dame de Montsoreau », pourront se faire une idée plus exacte de ce que furent Bussy et Madame de Montsoreau à propos desquels le grand romancier a fait, comme toujours, quelques accrocs à l'Histoire.
Bussy d'Amboise était une bonne épée emmanchée dans un bras vaillant, et le tort de Henri III fut de le laisser s'attacher au duc d'Alençon, plus tard duc d'Anjou, son frère. Cette faute conduisit insensiblement le Roi à provoquer l'accomplissement d'un prime, pour se venger des hauteurs imprudentes d'un homme qui ne contribua pas peu, il faut le dire, à exciter les frères l'un contre l'autre.
Jean d'Amboise, seigneur de Bussy, des Bor-