BUSSY D'ÀMBOISE ET MADAME DE MONTSOREAU
des et de Renel, avait eu seize enfants de Catherine de Saint-Belin, sa femme. L'aînée des filles, Renée d'Amboise, dame de Bussy, épousa Louis de Clermont, seigneur de Gallerande, d'une maison qui n'avait rien de commun que la conformité de nom avec les Clermont qui ont pris pour armes les clés de Saint-Pierre, ce qui fait d'eux comme une manière de portiers du Paradis. Le second fils, né de leur union, Jacques de Clermont, seigneur de Bussy, fut substitué aux noms et armes des d'Amboise par son oncle paternel, Georges, cardinal d'Amboise, qui mourut le 25 août 1550 (1). Jacques, allié à Catherine de Beauvau, fut le père de Bussy, dont le nom était Louis de Clermont, seigneur de Bussy. On le connaissait donc sous le nom de sa seigpeurie et d'une famille alliée, selon le déplorable usage de la noblesse française, à propos de laquelle on aurait pu dire que lorsqu'on entendait beugler une vache, on n'était jamais capable de dire dans quelle étable.
Ce n'était pas, d'ailleurs, un homme de peu que Bussy. Il était d'abord premier chambellan du duc d'Anjou avec deux mille livres tournois de gages. Le même prince l'avait nommé, le 15 mai 1576, gouverneur d'Anjou et du chà-
(1) Dit le Jeune, qu'il ne faut pas confondre avec son oncle le fameux cardinal Georges d'Amboise, lequel mourut le 25 mai 1510. Il succéda en 1510 à son oncle à l'archevêché de Honen.
282 BUSSY d'amboise
teau d'Angers. Bussy était, de plus, capitaine d'une compagnie de cinquante hommes d'armes des ordonnances et le Roi lui avait donné en commande l'abbaye de Bourgueil. Bussy était assez haut placé, assez en vue, pour avoir des amis et surtout des ennemis etdes envieux. Voyons ce que disent de lui les uns et les autres.
C'est d'abord la reine Margot, Marguerite de Valois, qui avait le cœur tendre et l'avait laissé en toute liberté battre pour le brave Bussy : « Bussy, haï du Roy, parce que l'ayant autre- « fois servi, il l'avait quitté pour s'attacher au « duc d'Alençon, acquisition qui accroissait « autant la gloire de mon frère que l'envie de « nos ennemis, pour n'y avoir rien en ce siè- « cle là de son sexe et de sa qualité de sem- « blable en valeur, réputation, grâce et esprit... « Son âme n'était susceptible de la peur, étant « né pour être la terreur da ses ennemis, la (( gloire de son maitre et l'espérance de ses « amis... lui, dont le courage ne pouvait céder « à nul autre ». (Mém. de Marguerite de Valois . Si TEstoile énonce qu'il « faisait tant le fier et « le hautain, à cause de la faveur de son maî- « tre et qu'il avait fait tant de maux et de pille- « ries es pays d'Anjou et du Maine » il est vrai qu'ailleurs, il le traite de « brave soldat et haut i\ la main » et qu'il lui fait cette oraison funèbre, qui n'est pas à dédaigner: « Telle fut là « fin du capitaine Bussy qui était d'un cou-
« rage invincible, haut à la main, fier et auda- « cieux, aussi vaillant que son épée, et pour « l'âge qu'il avait qui n'était que de trente ans, « aussi digne de commander une armée que « capitaine qui fut en France, mais vicieux et *< peu craignant Dieu, ce qui fut cause de son « malheur, n'étant pas venu à la moitié de ses « jours, comme il advient ordinairement aux « hommes de sang comme lui ». — L'expression est exagérée car Bussy qui portait une épQe, comme tant d'autres de son temps, aimait à s'en servir.
Lorsque Mézeray vient dire : a 11 était si har- « gneux, si pointilleux qu'il mettait Tépée à lu « main pour un pied de mouche « (1) il oublie, ou veut oublier, que si Bussy dégainait si souvent, c'est, la plupart du temps, parce qu'on l'y contraignait, car, en tentant à plusieurs reprises de l'assassiner, on le mettait dans l'obligation de défendre, comme on disaitalors, le moule de son pourpoint. Si enfin de Thou prétend que « toute la province d'Anjou fut <i charmée de la mort de Bussy et que M. le « duc d'Anjou lui-même ne fut pas fâché d'en « être délivré », on peut affirmer que la première partie de la proposition est exagérée ; pour la deuxième c'est une autre affaire, comme on le verra plus loin. Je finis par Brantome, cousin et ami de Bussy : «II était un
(1) Hist. de France.
281 BUSSY d'amboise
« preux très vaillant et généreux aux guerres, « partout où il s'est trouvé » ; et Brantôme ajoute: « Hélas! il en a trop eu de querelles et « toutes les a démêlées à son très grand bonce neur et heur. Il en voulait souvent à plu- « sieurs, et sans aucun respect, je luiai dit cent « fois, mais il se fiait tant en sa valeur qu'il « méprisait les conseils de. ses amis *. .
Ce ne fut pas seulement dans les duels que cette valeur se fit connaître. Dans la troisième guerre de Religion, parmi les rangs des catholiques, Bussy se fit remarquer et lut plusieurs fois blessé, tandis que, de chacun de ses nombreux duels il sortit sans blessures : là, du moins, il était protégé par sa science de l'épée.
Par exemple, lorsqu'on février 1573 le duc d'Alençon prit le commandement des forces catholiques, Bussy était à sa suite et prit part à toutes les opérations. Fait mestre de camp, commandant quatre compagnies d'infanterie, c'est-à-dire colonel d'un régiment, le 10 juin 1574 Bussy fut blessé dans l'assaut qui fit tomber Saint-LÔ aux mains du maréchal de Matignon. Le 1er septembre» suivant, il était blessé au bras d'un coup d'arquebusade, à l'assaut de Fontenay-le-Comte. Le 23 octobre, toujours de la même année, au siège de Lusignan, il était encore blessé ; un mois après, jour pour Jour, le 23 novembre, à l'attaque de La Vacherie, il recevait une nouvelle blessure, mais celle-ci si
'■■-■y^fcjÉ^j
grave que, pendant six mois, il ne put marcher qu'avec des béquilles. (Brantôme).
La journée de la Saint-Barthélémy ne fut pas la plus belle page de la vie de Bussy, car il y fit tuer, s'il ne le tua pas lui-même, Antoine deClermont-Gallerande, marquis de Renel, son cousin, avec qui il était en procès pour un gros héritage. Sous couleur de la religion, d'autres que lui, d'ailleurs, choisirent ce massacre pour arranger leurs affaires de famille, t nui vont, comme lui, que la lame d'une épée ou d'un poignard est encore mieux affilée que In dingue de l'avocat le plus retors. C'est ainsi que llussy gagna son procès, mais il ne jouit pas longtemps des biens qu'il s'était si lestement procurés, et, peu de temps après, il fut obligé do les restituer à la famille du défunt, car la paix de la Rochelle, 6 juillet 1573, annula toutes les confiscations.
Il paraît à peu près certain que dès que Henri III fut de retour de Pologne et qu'il eut ceint la couronne de France en échange de celle de Pologne dont il s'était si lestement débarrassé, il commença à montrer son mauvais vouloir contre Bussy qui était comme l'épéede chevet du ducd'Alençon qu'Henri n'aimait guère et qu'il jalousait. Il redoutait l'influence d'un homme brave et audacieux comme Bussy sur le Prince; c'est de là que lui vint l'idée de se défaire de lui atout prix. Tout se réunit pour le -prouver. Du moment que. les favoris du roi,
flétris de l'épithète de « Mignons ^s'attaquèrent successivement à Bussy et entreprirent de l'assassiner, se réunissant à plusieurs contre un seul, au lieu de le combattre dans un duel loyal, comme il aurait été dans la nature de ces jeunes gens, tous braves, de le faire, il est évident que si on ne leur avait pas donné Tordre positif de le tuer, on leur avait du moins laissé comprendre que la mort de Bussy serait agréable. En tout cas, les tentatives successives et infructueuses ne furent jamais l'objet d'aucune répression judiciaire; les agresseurs ne furent jamais châtiés.
La première histoire de Bussy, qui fit grand bruit, fut sa querelle avec Georges de Vaudrey, comte de Saint-Phal. Il y avait une grande foule de dames et de gentilshommes réunis chez les comédiens du roi. L'une des dames avait uu manchon avec des broderies de jais figurant des XX. Saint-Phal en avait fait la remarque. Bussy prétendit que c'était des YY. La querelle allait s'échauffer quand une dame qui avait du pouvoir sur Bussy, le pria de se modérer pour l'amour d'elle, ce qu'il lui accorda- Mais le lendemain, Bussy sachant que Saint-Phal était chez sa maîtresse, Madame d'Assigny, que Bussy avait aimée et qu'il regrettait depuis qu'elle était à un autre, y alla lui chercher noise au sujet du manchon. Le résultat fut qu'ils se rencontrèrent et se battirent en troupe* Bussy avait avec lui cinq ou six braves* parmi les-
quels le chevalier Berton (1). M. Douglas et le jeune La Guyonnière. Saint-Phal qui était sur ses gardes, ne sortait plus qu'accompagné d'un nombre égal d'Ecossais de la Garde. Dans la bagarre, deux de ces Ecossais firent usage de pistolets qu'ils avaient et Bussy en fut blessé au doigt. Ce que voyant, Saint-Phal et les siens s'en allèrent.
Sur ces entrefaites survint Grillon (2 qui était l'intime ami de Bussy et auquel celui-ci demanda de courir après Saint-Phal, et de l'amener pour se battre dans File du Palais où il allait l'attendre. En effet, quelques instants plus tard, on l'y voyait se promenant, tenant u la main son épée dans le fourreau, tandis que les deux quais étaient garnis d'une infinité de gens qui regardaient comme h la comédie, Strozzi et Brantôme (3) s'embarquaient dans un bateau, tandis que Rambouillet (4), capitaine des gardes de quartier, s'embarquait avec ses archers dans un autre. Lorsque Brantôme et Strozzi débarquèrent, Bussy se mit à crier à
vl) Frère du fameux Grillon, dont il est question plus bas.
(2) Louis des Balbes de Berton, seigneur de Grillon, célèbre capitaine, né à Mure (Vaucluse) en 1541, mort le 2 décembre 1615. Colonel du régiment des gardes, lieutenantcolonel général de l'infanterie française.
(3) L'auteur des célèbres Mémoires, Pierre de Bourdeilles, seigneur de Brantôme, né vers 1540, mort le ir» juillet 1614.
;4) Nicolas d'Angcnnes, seigneur de Rambouillet, capitaine des gardes de Henri III, ambassadeur en Angleterre en 1566, mort à l'âge de 81 ans, le 6 février 1611,
288 BUSSY d'amboise
Strozzi : « Monsieur, je suis votre serviteur, je vous honore beaucoup mais je vous prie de ne pas me détourner de mon combat, car je sais que vous venez pour cela ». A Brantôme il dit : « Cousin, je t'en prie, va-t-en! » à M. de Rambouillet il dit ensuite : « Je ne ferai rien des commandements de votre charge; retournezvous-en ». Là-dessus Strozzi et Brantôme lui remontrant qu'il n'était pas séant de résister à l'autorité d'un capitaine des Gardes parlant et agissant au nom du Roi, Bussy finit, mais avec bien des façons, à se décider à se retirer et il s'en alla dans l'hôtel du duc d'Alençon qui était fort en peine de lui.
Le Roi commanda au duc de Nevers (1) et au maréchal de Retz d'accorder les deux adversaires, mais Bussy était enragé pour demander le combat en champ clos, comme Jarnac et La Chateigneraye l'avaient obtenu de Henri IL Sur ce qu'on lui remontra que Henri II avait fait serment, après celui-là, de n'en accorder jamais, que la reine-mère avait juré la même chose et qu'elle saurait bien empêcher son fils de dire oui, il fut question d'avoir le champ clos à Sedan, chez le duc de Bouillon, qui était souverain et chez qui lui seul était le maître, mais cela n'eut pas de suites^ et comme Henri III, pour une fois qui n'était pas coutume, montra un peu de volonté et d'énergie, le ma-
(1) Louis de Gonzague, duc de Nevers, par son mariage avec Henriette de Clêves. i ■'■■-• • :......
*' -l'ÀJ*- Hl'Jl
réchal de Retz finit par réconcilier Bussy et Saînt-Phal qui ne se firent plus mauvais visage par la suite.
Dans son échauffourée avec Saint-Phal, Bussy avait été blessé à la main, comme je l'ai dit, et depuis cette rencontre il portait le bras dans une éeharpe de tafîetas colombin (1). Ce fut le moment que choisit du Guast pour tenter de se débarrasser de lui, car Louis de Béranger, seigneur du Guast (2), qui l'avait accompagné en Pologne, était tellement aimé du roi, que jamais personne n'a voulu croire que celui-ci n'avait pas donné son consentement à l'entreprise.
A un mois de là, Bussy sortait du Louvre, le suir, pour s'en retourner en sa demeure, *à la Gurne-de-Cerf, dans la rue de Grenelle, accompii^nê de quelques gentilshommes et laquais seulement j quand du Guast le chargea à la tête de douze soldats aux Gardes, montés sur de bons genêts d'Espagne que l'on avait pris dans l'écurie royale. Après avoir déchargé tous leurs pistolets sans autre résultat que d atteindre au bras un des laquais, les assaillants se ruèrent l'épée à la main sur la petite troupe qui éteignit ses torches et se débanda. Ils s'attachèrent alors* dans l'obscurité, à reconnaître Bussy à lu couleur de Fécharpe qui supportait son bras
(i) Ce qu'on appelle aujourd'hui couleur tourLerelle. (2) Né vers 15i5, assassiné à Paris par le baron de Viteaux, le .'il octobre 1575.
290 BUSSY d'amboise
blessé. Mais, par un singulier hasard, un des gentilshommes, blessé au bras également, portait une écharpe de même nuance sauf qu'il n'y avait ni broderies, ni guipures, mais la nuit ne permettait pas de distinguer ces détails. S acharnant après celui-ci, les assaillants le laissèrent sur le carreau et fort mal accommodé.
Pendant ce temps, Bussy avisant l'embrasure d'une porte, s'y était blotti, comptant sur l'obscurité qui y régnait pour échapper à ceux qui le cherchaient. En s'adossànt à la porte, celle-ci qui était entrebâillée céda tout à coup, et Bussy se jetant dans la maison referma cet huis providentiel au nez de nos galants. Il était sauvé. Lorsque du Guast et sa troupe s'éloignèrent, Bussy quitta son asile et s'en fut chez Dron, capitaine des suisses du duc d'Alençon, où Grillon, qui était fort en peine de lui, alla le chercher pour le ramener à son logis. Le lendemain Bussy venait au Louvre, la tête haute, plus fier que jamais, et il faisait à Henri III cette humiliation de ne pas lui demander justice, car il savait fort bien que celui-ci ne la lui aurait pas rendue. Mais le duc d'Alençon jetait feu et flammes, à tel point que quelques-uns, voyant que le roi commençait à s'émouvoir, donnèrent à Bussy le prudent conseil d'aller respirer un air plus pur que celui de la Cour, et le brave capitaine fut assez sage pour en tenir compte. Son départ fut loin de ressembler au départ de
Henri III du royaume de Pologne. Toute la noblesse du duc d'Alençon lui faisait cortège. Des gens qui appartenaient au roi, il n'y avait que Grillon, Neufvy et Brantôme. On sortit par la porte Saint-Antoine, et les maréchaux de Montmorency et de Cossé, qui se promenaient pour lors sur le haut des tours de la Bastille où on les conservait précieusement enfermés, racontèrent depuis qu'ils auraient volontiers donné gros pour être à la place de Bussy. Quant on fut sur le point de se séparer, Bussy dit à Brantôme : « On a fait à Bussy un affront dont on se repentira avant que de mourir; que ceux-là, quels qu'ils soient, se gardeat bien de lui. » Puis il le chargea de le recommander « bien humblement » à une dame dont il portait les couleurs à son chapeau et à son écharpe, et de l'assurer qu'avant longtemps il en tuerait quelques-uns et qu'il verserait plus de sang qu'on n'avait voulu lui en faire répandre.
Tandis qu'il se morfondait en Anjou, Bussy apprit que M. de Lavardin (l) était celui qui, sous du Guast, commandait les gens qui l'avaient assailli. Il jura qu'il le combattrait et lui rendrait ce qu'il en avait reçu. Mais Lavardin était depuis quelque temps en Gascogne, auprès
(1) Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, né en 1551^ mort à Paris en novembre 1614. Elevé auprès du roi de Navarre, après le meurtre de son père à la St-Barthélemy, il se fit catholique et se signala par ses cruautés contre &es anciens coreligionnaires. Henri IV le fit maréchal de France, chevalier des Ordres et gouverneur du Maine.
292 BUS8Y d'amboise
du roi de Navarre. Le hasard ayant voulu qu'il vint en Anjou, sans se méfier de rien, Bussy lai fit porter un cartel. Après bien des allées et venues, il fut convenu que, pour la plus grande sécurité du combat, on s'en remettrait au comte du Lude (1) qui serait comme le juge du camp. Celui-ci les fit venir à son château du Lude, et les ayant conduits par la main dans son jardin, il les y enferma tous deux seuls, après avoir reçu leur parole qu'ils ne mettraient pas l'épéeà la main avant d'avoir causé ensemble. Avaientils commandement exprès de ne point se battre, comme quelques-uns l'ont dit ? Toujours est-il qu'après avoir fait quelques tours d'allées, ils vinrent demander qu'on leur ouvrit, parce qu'ils étaient devenus les meilleurs amis du monde. Le soir même, après souper, ils couchèrent ensemble (2) et firent mille joyeuses folies, comme de faire des armes, en chemise, avec leurs épées nues, sans se blesser et pour montrer leur adresse.
Laissons Bussy en Anjou où il demeura assez de temps, car il savait que le roi lui en voulait de mâle mort et qu'il avait une manière à lui, par le moyen « des jeunes coqs » qu'il entrete-
(1) Guy de Daillon, comte du Lude, mort à Briangon le 11 juillet 1585, après s'être distingué dans les guerres de religion.
(2) C'était une marque de fraternité qui remontait à une époque très éloignée. Le soir de ia bataille de Dreux, où le prince de Condé avait été fait prisonnier , le due de Quïse fit partager son lit à Condé, son mortel ennemi.
nait autour de sa personne, de se débarrasser des gens qui avaient la malechance de lui déplaire. En attendant, il faut raconter comment le duc de Guise et Bussy étaient devenus de grands amis. C'était un jour au bois de Madrid. Il y avait chasse et Bussy y assistait, tout fraîchement guéri d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Lusignan. Le Guisard ayant défendu à son écuyer de le suivre, s'enfonça dans le bois avec Bussy et se mit à l'entreprendre de paroles auxquelles l'autre répondit « si honnêtement « et modérément que le duc lui dit : Monsieur <c de Bussy, je m'en contente, mais je vous jure « que si vous ne l'aviez fait, nous nous serions « bien battus sur cette place et j aurais mis de « côté mon titre de prince et les avantages que « j'ai sur vous. Mais je vous assure a présent « que je suis plus votre ami que jamais- — ' A ic quoi Bussy répondit : Monsieur, je suis fort « aise que vous soyez content de moi. Ce n'est « pas la crainte qui m'a fait parler, car Bussy « ne la connaît pas. » On s'attendait à un duel et on fut bien étonné de les voir se remettre en chasse les meilleurs amis du monde.
Bussy ne reparut à la Cour qu'à la suite du duc d'Alençon lorsque celui-ci fut devenu duc d'Anjou et après la signature de la paix dite de Monsieur, quieut lieu le 14 mai 1576. Le lendemain même, 15 mai, il avait été nommé par son maître gouverneur de la province d'Anjou et du château d'Angers. Aucun choix ne
294 BUSSY d'amboise
pouvait être plus désagréable au roi. C'était bien pour cela que le duc d'Anjou l'avait fait Pourtant, quand le duc vint visiter son frère le 5 novembre, accompagné de Bussy, le roi leur fit bon visage à tous deux et donna même au duc d'Anjou le commandement d'une armée avec laquelle il prit la Charité et Issoire. Le frère de Bussy, Jacques de Clermont d'Amboise, fut tué au siège de cette dernière place. Bussy, lui. était resté à Angers où il commandait à quatre mille arquebusiers avec lesquels, dit-on, il traitait l'Anjou et le Maine en pays conquis. Henri III crut devoir lui envoyer Renaud de Beaune (1), évêque de Mende, et son secrétaire d'Etat Villeroy (2), avec lesquels il vint trouver le roi à Tours et il sut si bien s'excuser qu'il n'en fut rien de plus. On prétendit que cela avait fait fortement crier le peuple, mais le ,peuple crie toujours, et ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de le laisser crier.
La conclusion de la paix ramena tout le monde à Paris. Bussy y vint avec son maître
(1) Plus tard, en 1581, archevêque de Bourges, puis de Sens en 1594. Mais le Pape lui refusa si longtemps les bulles de ce dernier siège qu'il ne put en prendre possession qu'en 1603. Ce fut lui qui, à Saint-Denis, donna l'absolution fc— Henri IV. Il mourut âgé de 79 ans en 1606.
(2) Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroy, célèbres homme d'Etat, secrétaire d'Etat, de 1564 à 1614. Disgracié grèc^= à l'influence du maréchal d'Ancre, il fût rétabli dans s^s charge après l'assassinat du maréchal le 24 avril 1617, et mourut, quelques mois après. Il était né en 1549.
et il faut avouer qu'il portait la croie un peu haute. Sa faveur l'avait gonflé plus que d'ordinaire. Il cherchait la bataille, mais le roi trouvait bon, pour lors, qu'on lui épargnât la moitié du chemin. Le jour des Rois, Mlle de Beaumanoir de Pont, créée Reine de la Fève, avait été conduite du Louvre par le roi entendre la messe dans la chapelle de Bourbon. Tous ses beaux amis, godronnés et frisés comme lui, raccompagnaient. Voici venir tout-à-coup Bussy précédé de six pages habillés de drap d'or frisé, mais lui-même si simplement vêtu que Ton ne "put se tenir de le railler. C'était ce qu'il souhaitait, c'était afin de pouvoir faire cette réponse arrogante : « Gela n'a rien d'étonnant, car c'est la saison où les plus bêlitres sont les plus braves » élégants). Le roi eut de la peine à digérer ce propos là, car il tombait d'aplomb sur lui et sur ses amis. Aussi la reine de Navarre, Margot, affirme-t-elle que, à dater de ce moment, de jour, de nuit et à toute heure, on cherchait querelle à Bussy, et elle laisse fort bien entendre que le consentement tacite et lacomplicitéde Henri III étaient acquis aux provocateurs.
Ce fut Gramont (1) qui, comme on dit, attacha le grelot. Dans un bal au Louvre, Gramont étant déjà en place avec sa dame pour danser, voici que Bussy, avec la sienne, vint se mettre devant lui. Bussy avait tort, mais il lui sem-
(1) Philibert de Gramont, comte de Gramont, vicomte d'Aster, tué au siège de la Père, en 1580, à l'âge de 28 ans.
296 BUSSY d'amboise
blait à cette heure qu'il ne pouvait le céder à nul autre.
Quand le bal fut fini, M. de Mauléon (I) vint trouver Bussy qui se retirait, et lui dit que Gramont l'attendait sur le quai. Bussy, fier comme Artaban, lui répondit ces propres paroles : « Jeune homme, Bussy ne se bat ja- « mais la nuit et il ne daigne pas montrer sa « valeur ni à la lune ni aux étoiles qui ne sont « pas dignes de la contempler, mais seulement « nu soleil qui la fait paraître éclatante comme « lui. Demain matin, je me trouverai où vous a dites ou ailleurs, si le cœur vous en dit. « Venez avec lui et je vous ferai enterrer tous « deux pour l'honneur que nous devons aux « trépassés. » Gramont n'alla pas au rendezvous qu'il avait donné, mais dans l'après-midi, il s'en fut avec une nombreuse troupe, faire le siège de l'Hôtel de Bussy, rue des Prouvaires. 11 fallut que le maréchal de Cossé et Strozzi vinssent mettre les holà. Ils emmenèrent au Louvre les deux personnages et le roi les fit s'accommoder en sa présence. Il prit même la peine de les prévenir qu'il allait, séance tenante, rédiger une ordonnance pour empêcher le retour de semblables désordres.
L'ordonnance fut publiée le lendemain, 12 janvier, et pendant quinze jours tout fut paisible. Mais le 1er février, un samedi, Qué-
(1) De la famille de Vincens, seigneurs de Mauléon et de Causans, originaire de la province d'Orange.
lus (1), d'O (2), Saint-Luc (3), Joyeuse (4), Saint- Mégrin (5), Maugiron (6), et Livarot (7), embusqués près de la porte Saint-Honoré, en dehors de la ville, surprirent Bussy qui, accompagné du capitaine Rochehrune, gentilhomme du Limousin, et monté sur une jument bragarde de l' écurie du roi, revenait de lui donner carrière au corridor des Tuileries, Par une chance étonnante, Bussy qui se défendit comme un lion, s'en retira sain et sauf, mais son compagnon fut très grièvement blessa. Comme le coup avait manqué, on ne savait
(1) Jacques de Lévis, comte de Quélus, utorl dé Meiioree reçues dans le fameux H u • I de* Mignons, k Paris, sur 1" marché aux chevaux, le 27 avril 1578.
(2) François, marquis d'O, no ou 1535, rmirL [fl SI octobre 1594.
(3) François d'Espinay, seigneur de Sainl-Lur, gouverneur du Brouage, grand-maître de l'artillerie en 1596. Né en 1554, tué au siège d'Amiens, le 8 septembre 1597.
(4) Anne, duc de Joyeuse, un des favoris de Henri III; amiral de France, gouverneur de Normandie; né en 1561, tué à la bataille de Goutras, le 20 octobre 1587.
(5) Paul de Stuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin, favori de Henri III, assassiné à Paris, par ordre du duc de Guise, le 22 juillet 1578.
(6) Louis de Maugiron, l'un des favoris de Henri IÎI, tué dans le fameux duel des Mignons, le 27 avril 1578.
(7) Jean d'Arces, baron de Livarot, un des favoris de Henri III, tué en duel, à Blois, par le marquis de Maignelay, le 4 mai 1581. Dans le fameux duel des Mignons où Quélus, Maugiron et Livarot, favoris de Henri III, combattirent contre Schomberg, Entragues et Ribérac, le 27 avril 1578, Livarot fut seulement blessé. Quélus, Schomberg. Maugiron et Ribérac furent tués. Entràguet, c'est-à-dire Charles de Balzac d'Entragues, dit Entràguet, fut le seul qui en sortit sain et sauf. C'était une querelle entre lui et Quélus qui avait été la cause du duel.
298 BUSSY d'àmboise
pas trop, à cause du public, comment le roi prendrait la chose. Quélus s'en alla à Saint- Gloud et Bussy se retira à Charenton, d'où le lendemain il écrivit au roi cette lettre pour lui demander l'autorisation de combattre Quélus: « Sire, je crois que Vostre Majesté sera fidelle- « ment advertie de la façon que je fus l'autre « jour assailly, qui me gardera vous en importe tuner comme de chose dont la redite ne peut « contenter l'aureille d'une âme généreuse; « seulement me metz je à vos pieds, Sire, pour « voussupplier très humblement comme vostre « très humble et très fidèle subjet et serviteur, w il vous plaise me faire justice. Vous me la « devez comme chose que le Tout-Puissant « a mis entre vos mains avec le sceptre pour « la départir à ceux qui vous la demandent « comme présentement je fais et en toute hu- « milité n'alléguant ni vos deffenses viollées « ni la forme dont je fus attaqué pour me satis- « faire. Mais qu'il vous plaise, Sire, pardonnant « au sieur de Gaylus Tintérest de son affaire, « permettre soubz l'asseurance d'un cavallier « d'honneur tel que Monseigneur votre frère « nommera, s'il lui plaist, comme je l'en ay « très humblement requis, je me puis conten- « ter avecq ledit Gaylus par la voye que les « hommes d'honneur tiennent en leur ven- « ge.mco, encor que l'acte dont je me plains « ne m'oblige h telle raison. Mais je vous le « demande à genoux, à mains jointes, et plus
« que très humblement, Sire, protestant de- « vant Vos Majestez, où je m'incline en toute « humilité, que trois jours après l'assignation « seurement reconnue, je m'y trouveray en la « mesme façon que Monseigneur vostre frère « ordonnera et sans tenter ces cérémonies que « recherchent ceulx qui ne veulent venir aux « mains. Sire, je supplie le Créateur vous « donner très heureuse, très longue et bonne « vie. »
II y eût des gens qui soutinrent que Bussy était à Turenne quand il écrivit cette lettre, parce qu'il l'avait datée de Suresne. C'était le désir qu'on avait de le croire très loin qui faisait qu'on avait si mal lu. En réalité, il était dans le Louvre, dans la chambre de M. de Cimiez (1) l'un des chambellans ordinaires du duc d "Anjou. Ce prince était dans une rage sans égale. Il déclara qu'il entendait aller passer quelques joursàSaint-Germain pourchasser, etdonnases ordres en conséquence à M. de Montsoreau qui était son grand veneur (2), le grand veneur de son duché d'Anjou. La reine mère et la reine
;l) De la maison de La Hochepot.
(2) Ht nullement le grand veneur de France comme le représente M. Dumas. Otte charge appartenait, depuis 1526,
la maison de Lorraine. Claude de Lorraine, duc de Guise, fut remplacé, en 155(3, par François, duc de Guise, lequel eut pour successeur Claude de Lorraine, duc d'Aumale, mort en 1573. La charge passa alors à Charles de Lorraine, duc d'Aumale, qui en fut dépouillé en 1594, lorsqu'il fut condamné à mort, par contumace, comme ayant livré plusieurs places aux Espagnols.
300 BUSSY d'amboise
firent tout au monde pour le retenir, mais inutilement. François était en train de chausser ses bottes quand Henri III arriva dans sa chambre. Sur le refus qu'il fit de nouveau de renoncera son départ, le roi le donna à garder à M. de Cossé et à ses archers de la garde écossaise, prescrivit d'arrêter Gimiez et La Châtre, de les conduire à la Bastille et de chercher partout Bussy qu'il soupçonnait n'être pas si loin qu'on voulait bien le dire. Ne se possédant plus, le roi ne craignit pas de s'abaisser jusqu'à fouiller lui-même dans le lit de son frère pour savoir s'il n'y avait pas caché quelques papiers. Lippomano, ambassadeur de Venise, a raconté qu'on aurait découvert Bussy blotti entre le matelas et la paillasse d'un lit, et qu'on l'aurait amené devant le roi, si tremblant de peur qu'il semblait avoir perdu l'esprit. Ceci ne ressemblait guère à Bussy qui journellement bravait Henri III en face. L'ambassadeur ajoute qu'il donna, dans l'hôtel de l'ambassade, un asile inviolable à quelques-uns des serviteurs du duc d'Anjou, lesquels, sachant que leur maître était arrêté, tremblaient qu'on ne leur en fit autant.
La vérité, la voici, c'est la reine Marguerite de Navarre qui la rétablit. M. de Larchant (1),
(1) Nicolas do Grimonville. seigneur de Larchant, capitaine des 100 archers de la Garde du Roi, nommé chevalier des ordres du Roi, à la promotion du 31 décembre 1583. Il fut ensuite capitaine des gardes du corps.
capitaine des archers de la garde, était chargé d'arrêter Cimiez et de chercher Bussy, ce qu'il ne faisait qu'à contre-cœur car Bussy était de ses amis, à tel point que celui-ci n'appelait jamais Larchant autrement que « mon père » et que Larchant appelait Bussy « mon fils. » Il monte à la chambre de Gimiez, fait une recherche pour la forme et va pour sortir, bien aise de n'avoir pas rencontré celui qu'il n'aurait pas voulu trouver. A ce moment Bussy qui était couché sur le lit, ne pouvant se tenir de faire une plaisanterie dans un moment où tout autre se serait tenu coï, et aimant mieux être entre les mains de Larchant que de quelqu'un qui n'aurait pas été aussi honnête homme qne lui et avec qui il n'aurait pas été aussi en sûreté, passe la tête à travers les rideaux et s'écrie: « Eh! quoi, mon père, voulez- vous donc vous en aller sans moi? — Àh! mon fils, lui répond Larchant, j'aimerais mieux qu'il m'en eût coûté un bras et que vous ne fussiez pas ici! — Mon père, réplique Bussy, c'est signe que mes affaires se portent bien. — Et se moquant de Gimiez, pour la crainte dont il le voyait saisi, il suivit Larchant qui l'enferma dans une chambre au quartier des Gardes.
Le plus urgent pour le roi était de se réconcilier avec son frère. Le duc de Lorraine qui venait d'arriver à Paris, la Reine-Mère et la reine Marguerite de Navarre réussirent à faire ce nouveau replâtrage. Alors Henri III fit venir
3i)2 BUSSY d'amboise
Bussy et Quélus et leur ordonna de se réconcilier, eux aussi, en sa présence. Quélus, qui avait les torts, avait reçu injonction de récitera Bussy un compliment préparé à l'avance et dont voici les propres termes : « Voyant que « vous prenniez vostre épée venant vers nous, « cela me fit penser que c'estoit pour me braver, « et perdant patience, je mis la main à l'espée « soudainement pour vous offenser, sans que « vous l'y eussiez et sans avoir considération « que j'estois plus accompagné. Etsouhaiterois « qu'il m'eust cousté de mon sang que cela ne « m'eust arrivé. Je vous prie l'oublier et mêle « remettre et que nous demeurions bons « parents et amys. »
Quélus lisait cette déclaration, car il avaitété stipulé qu'elle serait faite par écrit, mais d'un ton et d'un air qui prouvaient qu'il n'en pensait pas un mot. Quant à Bussy, qui s était mis a l'unisson, il dit au roi. « Sire, s'il vous plaît que je le baise, j'y suis tout disposé », et il fit à Quélus « une embrassade à la pantalonne » en manière de bouffonnerie, ce qui fît rire tout le monde, excepté le roi dont Bussy se moquait en plein Louvre.
Le i:i février, Gombault(l), maître d'hôtel du roi, donna un festin aux amis de Henri III et à ceux de son frère qui se firent bon visage, et pour le surlendemain Bussy avait invité tous les
(1) Charlos de Combault, baron dWuteuil (canton tTAu-
nouil. Ois»- .
mêmes convives à venir sceller de nouveau la réconciliation à sa table. Mais c'était un détail du plan que la reine Margot et le duc d'Anjou avaient tramé ensemble, car le lendemain, pendant que le roi, se croyant plus s»ge que le roi Salomon, était dans une complète sécurité, son frère, Bussy, Cimiez, Harlay-Ghanvallon (1) La Châtre (2) et d'autres encore se sauvaient par un trou pratiqué dans la muraille de l'abbaye de Sainte Geneviève et couraient en poste jusqu'à Angers.
Depuis ce temps jusqu'en 1579 Bussy ne quitta plus le duc d'Anjou. U l'accompagna en Flandre et resta avec lui pendant toute la durée de cette expédition qui aurait été si glorieuse si François avait été un autre homme, et qui finit si mal pour lui et pour sa réputation. Bussy revint avec le Prince le 25 janvier à Alençon, et" le 24 février suivant, assisté de Dangeau (3) il s'y battit, sans pourpoint, «en chenJse» comme on disait alors, avec l'épée et la dague, contre La Ferté-Imbault (1) et Montmorency-Hallot (5)
(1) Jacques de Harlay, seigneur de Chanvallon, premier écuyer du duc d'Anjou et mestre de camp du régiment de ses gardes.
(2) Jacques de La Châtre, seigneur de Sillac, capitaine des gardes du duc d'Anjou.
(3) De Courcillon, seigneur de Dangeau, ancôtre du marquis de Dangeau.
(4) Jacques d'Estampes, seigneur de la Ferté-Imbault, capitaine des gardes du duc d'Anjou.
(5) François de Montmorency» seigneur de Ilal'ot, chambellan du duc d'Anjou, puis bailli et gouverneur de Rouen et de Gisors, assassiné à Vernon, en 1593.
:*04 BUSSY d'amboise
qui furent blessés tous deux, principalement La Ferté, adversaire de Bussy, qui faillit en mourir. Mais quand le duc d'Anjou revint habiter le Louvre depuis le 24 avril jusqu'au \i juillet, avant de faire la vaine tentative d'épouser la Reine d'Angleterre qui se joua de lui, Bussy demeura à Angers.
Le brave Bussy commençait à se défier du duc d'Anjou et il devait se dire sans doute qu'à la Cour, entre les deux frères, la place ne lui serait pas sûre. Pour un temps, le duc d'Anjou avait été plutôt son serviteur que son maître. Bussy se vantait hautement de faire de lui tout ce qu'il voulait, d'avoir la clé de ses coffres et de son argent et d'y puiser quand bon lui semblait. 11 ne le ménageait guère en paroles; un jour, par exemple, au retour de Flandres, en jouant avec le Prince « au jeu de belle injure», il ne se gêna pas pour se moquer de sa laideur. Enfin, il en fit tant que François se mit à lui porter autant de haine qu'il lui avait porté de tendresse et, pendant son séjour au Louvre, il montra une fois à son frère une lettre que Bussy lui écrivait d'Angers et dans laquelle il lui disait qu'il tenait dans ses filets \& biche de son grand-veneur. C'était la femme de M. de Montsoreau qu'il désignait bien clairement par là. Ce n'était pas sans intention que le duc d'Anjou avait montré cette lettre a Henri III et qu'il la lui laissa comme par mégarde, de même que ce ne fut pas par intérêt pour Bussy que le roi
la fît lire au mari. On alla même jusqu'à prétendre que le roi promit à Montsoreau l'impunité pour tout ce qu'il jugerait à propos de faire afin de venger l'outrage infligé à son nom. Là-dessus, Montsoreau partit pour l'Anjou, résolu à tuer Bussy.
Qu'était-ce que ce personnage qui, avec la permission de Henri III, allait le débarrasser de Bussy?
Montsoreau était dans les temps Anciens une baronie, une des seigneuries les plus considérables de l'Anjou. De tout temps il y avait eu à Montsoreau un château-Fort réputé imprenable, comme la plupart des ehàteaux-forts, ce qui n'empêcha pas Henri Plantagenet de s'en rendre maître et de faire prisonnier Guillaume de Montsoreau, mais après un long siège. Le vainqueur fît démanteler le château que l'on reconstruisit sous Charles VII ou sous LouîsXI. Il est situé au confluent de la Vienne et de la Loire qu'il domine, et à trois lieues de Saumur. Du haut de ses tours crénelées on découvre un superbe paysage. Ses deux façades sont couronnées de créneaux et de mâchicoulis et percées de hautes fenêtres; celle qui regarde le fleuve est flanquée de tours rondes et carrées. A l'autre façade qui donne sur la cour, on remarque dans l'angle droit une tourelle taillée à pans, toute couverte d'exquises moulures et de délicates arabesques et terminée par une galerie de marbre à compartiments ciselés. Sur
306 BU SB Y d'àmboise
la galerie, au tympan du dernier étage, on voil en sculpture un grand cerf couché, entouré de riches trophées d'armes; au-dessus, sculptée dans la pierre, une scène allégorique représente un singe remontant à l'aide d'une chaîne et d'une poulie un petit tonneau qu'un autre singe fouette avec une lanière, et sur une banderole cette devise : Feramus ! Feramus ! Cette féodale résidence très bien conservée est habitée par quelques ménages d'ouvriers. Triste fin pour une aussi belle demeure !
Montsoreau avait commencé par appartenir à une famille qui ne porta jamais d'autre nom que celui-là et qui avait pour armes dot à la croix pâtée de gueules. On trouve déjà un Guillaume de Montsoreau, seigneur dudit lieu en 1050. Les Montsoreau allèrent aux croisades, et il faut citer parmi eux Jean de Montsoreau, mort archevêque de Tours le 26 janvier 1284,. après avoir présidé cinq Conciles, dont un & Langeais en 1278 et un à Tours en 1282. Le dernière du nom, Jeanne de Montsoreau* apporta en 1380 Montsoreau à son mari, GuLT laume de Graon, qui se qualifia baron de Moat. soreau.
Marie de Graon apporta à son tour Mont soreau à Louis Chabot, et Jean Chabot céd« Montsoreau le 9 février i 450, en guise de pai© ment de plusieurs sommes qu'il Lui devait, ai mari de Jeanne Chabot, sa sœur, lequel étaï Jean de Ghambes, conseiller et premier mattr
d'hôtel du roi, duquel descendait directement Montsoreau, le grand-veneur du duc d'Anjou et l'assassin de Bussy. Les Ghambes disaient que leur famille était d'origine écossaise ; peu importe. Toujours est-il que Jean de Ghambes et Jeanne Chabot eurent pour fils aîné Jean de Ghambes, baron de Montsoreau, qui, de Marie de Chateaubriand, sa femme, eut Philippe de Ghambes, baron de Montsoreau, allié à Anne de Laval dont vinrent deux fils : l'aîné Jean, et le puîné Charles, grand-veneur de François, duc d'Anjou. Les Chambes portaient d'azur semé de fleurs de lys d'argent, au lion rf argent brochant.
Jean de Ghambes, baron de Mutitâor-etiu, gentil homme ordinaire delà cham bl 8 de Charles IX, gouverneur de Saumur et chevalier de l'Ordre, fait, au dire des gens de ce pays, « fort reommé par beaucoup de pillages et de vionces, qui finalement luy ont fait perdre la *?, ayant esté tué depuis en qualité de meurier ». C'était un de ces catholiques enragés ^i aimaient mieux tuer les huguenots que les onivertir, et il était aussi un vaillant homme de uerre. En mars 1570 il avait assiégé le château e la Grève, en Poitou, et s'en était rendu ^îfre. Il avait pris part au siège de Fontenay- -Cornte, sous les ordres du duc de Montpen- '*% du rr au 20 septembre 1571. Au mois >0tobre suivant, il avait été chargé par le -r**e prince, avec quelques chevau-légers et
308 BUSSY d'amboise
une cornette de Reîtres, d'attaquer les huguenots que Jean de La Haye menait au siège de Pons.
Au moment de la Saint-Barthélémy, Montso reau était dans son gouvernement de Saumur. C'est là que, le 26 août 1572, Puygaillard, gouverneur d'Angers, lui écrivait de Paris une lettre qui prouve une fois de plus que Charles IX, en réclamant la responsabilité de tout le sang versé, ne faisait que se rendre justice. « Mon- « sieur mon compagnon, je n'ai voullu faillir « vous faire entendre comme dimanche matin « le Roy a faict faire une grande exécution à « rencontre des huguenots, si bien que l'admi- « rai et tous les huguenots qui estaient en ceste « ville ont esté tués ; et la volonté de Sa Majesté « est que Ton en face de mesme partout où « Ton en trouvera, et pour ce, si vous désirez « faire jamais service qui soit agréable au Roy « et à Monsieur, il fault que vous en alliez à « Saumur avec le plus de vos amis et tout ce « que vous y trouverey des dictz huguenots « des principaux les faire mourir. J'ay escript « à M. de Moullins pour vous aller trouver. « Ayant faict ceste exécution audit Saumur, je « vous prie vous en aller à Angers pour vous « ayder avec le capitaine du château pour « faire de même. Il ne faut attendre d'aultre « commandement du Roy ni de Monseigneur « (le futur Henri III) car ils ne vous en feront « point, d'autant qu'ils s'en reposent à ce que
« je vous en escripts. Il faut user en ceste « affaire de diligence et ne perdre de temps « que le moins que Ton pourra. Je suis bien « marry que je ne puis estre par delà pour « vous ayder à exécuter cela. Qui sera l'endroit « que je me recommande à vos bonnes grâces, « priant Dieu, Monsieur mon compagnon, vous « donner santé très longue et heureuse vie. « Paris. 26 août 1572; Votre bien affectionné « compagnon, Puygaillard. »
A cette missive était annexée la lettre close que voici et dont Henri III ne pouvait nier qu'il fut l'auteur: « Monsieur de Montsoreau, c j'ai donné charge au sieur de Puygaillard de « vous escripre pour chose qui concerne le « service du Roy, mon seigneur et frère, et le « mien. À ceste cause, vous ne fauldrez de « croire et faire tout ce qu'il vous escrira tout « ainsi que moy-méme. Priant Dieu, etc. » (1). Si l'histoire impartiale n'était là pour attester que le futur Henri III, alors duc d'Anjou, fut peut-être plus coupable et plus responsable de ces massacres que son frère Charles IX à qui Catherine de Médicis et lui forcèrent la main, voici qui le condamnerait sans rémission. L'histoire nous enseigne, en effet, que le duc d'Anjou tenait absolument à ces exécutions bien impolitiques, en tous cas, comme la suite l'a prouvé, et que Charles IX ne s'en souciait pas du tout.
(1) Re^ist. aux délibérât, de l'Hôtel de Ville d'Angers. 1572, f» 102.
MO BUSSY d'amboise
Monsieur de Montsoreau n'avait pas été le seul gouverneur déplace à recevoir des ordres de cette nature. Quelques-uns avaient répondu par un refus formel de s'y conformer, en disant qu'ils étaient des soldats mais pas des assassins. Mais il y en eut peu pour témoigner un zèle égal à celui de Montsoreau, car il tinta honneur de mettre lui-même la main à la pâte. Courant à Saumur, il poignarde de sa propre main le lieutenant-général et dirige le massacre. Se rendant ensuite à Angers, il fait de môme et tue lui-même M. de La Barbée, un gentilhomme qu'il trouva malade dans soa lit, et trois ministres huguenots. L'un d'eux, nommé La Rivière, était son ami. Montsoreai*le rencontra dans son jardin, en train de se promener ; il va à lui et l'abat d'un coup de pisto — let comme l'autre s'avançait vers lui, les main: tendues.
Quand le massacre eut duré quelque temps, Montsoreau permit aux soldats de faire des prisonniers et leur ordonna de respecter les biens des huguenots. Le roi en avait accordé la confiscation au duc d'Anjou, tel était le mystère ; et la preuve réside dans cette lettre de Montsoreau aux échevins d'Angers : « Mes- « sieurs, M. de Beaumont m'a dit comme M. de « Puygaillard m'a pryé faire mettre par inven- « taire les meubles des Huguenots de vostre « ville et les faire mettre en la maison de ville « etaultres lieux que aviserez, jusqu'à ce que
ultrement Monseigneur en ait ordonné, -■edict sieur de Beaumontm'adictquesi ceux [ue ordonnerez pour en prendre la charge le le voulloient, lui baillant par inventaire [u'il le fera et en respondra. Il y en a beauîoup qui veullent jouer au plus fin, ce que erait si vous n'y faites prendre bonne garde. St là où il a été caché et retiré des biens deslictz huguenots, faites-en la recherche, car Monseigneur en pourra bien faire plus de ent mille francs. Je vous prie d'y prendre arde, s'il n'y est faict diligence, ilsosteront :>ut de leurs maisons, comme ils ont déjà ien commencé, ce sera double peine de le étirer de là où ils l'auront mis. A Touarré, septembre 1572. Montsoreau » (1).
e si bons offices, tant de zèle pour remplir carcelle du duc d'Anjou méritaient bien un loignago de satisfaction, aussi écrivait-il à ntsoreau en ces termes : « Monsieur de Montsoreau, j'ay receu vostre lettre du derner jour d'aoust dernier par laquelle j 'ay intendu le debvoir que vous avez faict lelà, dont je suys très content, comme je ays de ce que les habitants de ma ville l'Angers ont donné ordre à la seureté des )ortes. Et quant à ce que aulcuns de la Religion vous ont mandé de ce vouloir retirer, uxquels vous n'avez faict réponse, vous
) Regist. de l'Hôtel de Ville d'Angers, 1572, f 14.
312 BUSSY d'amboise
« leur ferez entendre le vouloir et intention du « Roy, qui a esté envoyé par tout le Royaulme, « ayant donné charge de vous en estre envoyé « un double imprimé, suyvant lequel lesdietz « gentilzhommes se pourront conduire et goucc verner; s'ils le font, le Roy mondict seigneur « et frère ne veult et entend que leur soit mef- « faict ne mesdit en aulcune manière que ce « soyt. Mais, s'ils font le contraire et qu'ils « s'arment et facent les rebelles, ledict seigneur « veult qu'on leur courre sus et qu'on les taille « en pièces. Et sur ce... 5 septembre 1572. ce Vostre bon amy, Henry » (1).
A sa recommandation Charles IX fît mieux pour Montsoreau. Par lettres-patentes données à Vitry-le-Français, en novembre 1573, il érigea en comté sa baronie de Montsoreau. Mais le nouveau comte n'en jouit pas longtemps car, le 18 mai 1575, le duc d'Anjou, l'obligé devenu roi, accordait des lettres de confirmation de celles de Charles IX en faveur du frère puîné de Montsoreau, et son héritier, celui-ci étant trépassé sans postérité.
Charles de Chambes, comte de Montsoreau, baron de Pontchâteau, était conseiller d'Etat, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances et de cent chevau-légers, chevalier de l'Ordre, l'un des chambellans du duc d'Anjou et Grand-Veneur du duché d'Anjou.
(1) Rcgist. de l'Hôtel de Ville d'Angers, 1572, f* 113.
Il avait épousé, le 10 janvier 1576, Françoise de Maridor, veuve sans enfants de Jean de Cœsmes, baron de Gucéet de Bonnétable; mais elle avait déjà rendu Montsoreau père de trois enfants, un fils et deux filles, ce qui semble prouver qu'ils ne faisaient pas si mauvais ménage, lorsque Bussy vint se jeter à lu traverse de leur bonheur conjugal. Ceux qui voudraient représenter Madame de Montsoreau comme une jeune fille qui aurait épousé contre son gré le comte de Montsoreau, sont à côté de la vérité, comme on le voit. Madame de Montsoreau était la fille aînée d'Olivier de Maridor, baron d'Avoir, seigneur de La Goutancière, La Baudinièrey Vaux, La Frelonnière, etc., et d'Anne de Matignon- Thorigny. Comme le mariage de ses parents avaiteulieuen 1552, celadonnaitalorsaux environs de 26 ans à l'aînée de leurs filles, la comtesse de Montsoreau, qui avait pour sœurs Madame de Longueval-Haraucourt et Madame du Liscouet.
Lorsque le roi eut montré à Montsoreau la lettre dans laquelle Bussy se vantait de tenir dans ses filets la biche du grand-veneur d'Anjou, celui-ci partit aussitôt pour l'Anjou où sa femme étaitavec ses enfants ; et on prétend qu'il l'obligea à donner un rendez-vous à Bussy en lui écrivant ou en lui faisant écrire qu'elle l'attendrait, un soir, à La Goutancière, un grand château moitié forteresse, moitié maison de plaisance, très agréablement situé pour la
chasse et qu'elle avait apporté en dot à son mari. La Coutancière est tout voisin de Saumur (1). Bussy était alors à Saumur, ce qui amène à croire qu'il poussait sa pointe vers Madame de Montsoreau, en admettant qu'il n'eut encore rien obtenu d'elle. 11 y en a qui affirment que cette jeune femme ne servit pas de piège pour attirer Bussy à La Coutancière et qu'elle était tout à fait ignorante du rôle que Montsoreau lui faisait jouer. Dans ce cas la lettre qui fit tomber Bussy dans le piège eut été un faux. Pour l'honneur de Mm« de Montsoreau,. cette hypothèse est préférable, ainsi que celle qu'en écrivant à Bussy elle aurait cédé à la violence. Quoi qu'il en soit, car ce problème n'aura jamais de solution, un an après la mort de Bussy, celle qui fut la cause de sa mort, devenait mère encore une fois ; elle avait donc, en tout cas, pardonné à son mari le meurtre de celui qui la courtisa et qui, peut-être, lui fit pour un instant battre le cœur.
Appelé par une lettré qui lui assignait un rendez-vous le 19 août 1579, Bussy arrivait le soir à La Coutancière dans le galant accoutrement d'un homme qui va à un rendez-vous. Il était accompagné du lieutenant criminel de Saumur, Colasseau, qui servait à Bussy de « messager d'amour », singulière profession pour un magistrat. Il est probable, presque
(1) Commune de Brain-sur-Allonnes, canton Est de
Saumur.
.■;'ii-
certain , que la lettre avait été remise à Bussy par son intermédiaire; dans ce cas Colasseau était tout simplement le complice de Montsoreau et son assassinat avait pour but de s'assurer de son silence. Quand ils furent entrés dans la cour, on en referma la porte derrière eux et Bussy, sans défiance aucune, pénétra dans le château et monta au premier étage. Là, il se trouva en présence de Montsoreau et de quatorze coupe-jarrets bien armés d'épées et d'arquebuses, qui l'attaquèrent à Timproviste. Pendant ce temps, d'autres cachés dans la cour, tuaient le lieutenant criminel avec dos raffinements de cruauté qu'il est difficile de retracer. C'est ici que lame généreuse de Bussy se fit voir tout entière. Seul contre quinze, se voyant perdu, il ne pensa qu'à vendre sa vie le plus chèrement possible et à bien prouver que jamais il n'avait connu la peur. Combattant tant qu'il lui resta dans la main un morceau de son épée, lorsque la lame fut brisée au niveau de la poignée il se fit des armes avec les bancs, les tables, les chaises, les escabeaux et blessa plusieurs des assaillants. Enfin, blessé lui-même, Bussy eut encore assez de force pour sauter par une fenêtre, mais en tombant son pourpoint s'accrocha aux grilles de fer d'une fenêtre inférieure et, tandis qu'il demeuraitainsi suspendu, sans pouvoir se dégager, Montsoreau le fit ichever à coups d'arquebuse. Une autre version , }ui paraît la meilleure, rapporte qu'au moment