HENRI III ET SES FAV0H1S
diguait l'injure. On les insultait chaque jour en vers et en prose. Les favoris dédaignaient l'injure partie de si bas, mais si quelque gentilhomme s'émancipait jusqu'à les critiquer, ils lui faisaient voir que leurs mains, si Manches et si parfumées fussent-elles, maniaient l'épée avec d'autant plus d'habileté que le Toi leur avait donné des leçons, et Henri III passait pour être la plus fine lame de son royaume. Si Henri III était devenu femme, il avait commencé par être homme à Jarnac et àMoncontour; les favoris, femmes d'abord, devaient se montrer hommes à Arques, à lvry et à Fontaine- Française. Ils avaient aussi une autre vertu qui rachetait bien des défauts; ils aimaient leur maître et se serraient autour de lui au moment où les Ligueurs et les Huguenots montaient à l'assaut du pouvoir; et leur dévouement ne se faisait pas marchander tandis que chacun mettait le sien au prix le plus élevé possible. L'histoire impartiale aurait pu les montrer tous, Epernon, du Gast, Saint-Luc, Quélus, Maugiron, Schomberg, Saint-Mégrin, Joyeuse, d'O et tant d'autres, tels qu'ils étaient, de jeunes fous, ivres de tous les plaisirs et de toutes les élégances, mais de fiers et braves gentilshommes, en même temps que de loyaux et fidèles sujets.
Chacun de ces favoris du roi avait son logement au Louvre, indépendamment de celui, simple logement ou hôtel, qu'il avait en ville.
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Ainsi rhôtel de François d'O était situé rue Yieille-du-Temple, en face de la rue des Blancs- Manteaux, et rhôtel du duc d'Epernon étail situé rue Plàtrière et rue Coq-Héron et avait porté le nom d'hôtel de Flandre, avant do lui appartenir.
Entrons dans l'appartement du premier venu d'entre eux, Quélus, si vous voulez, et commençons par la garde-robe attenant à la chambre: elle est spacieuse et on s'y croirait dans la boutique d'un mercier. D'un côté, voici des chapeaux, d'un autre, des ceintures: ici, des jarretières ; là, des fraises, les unes à gros plis, les autres à petits gaudrons : voici une collection de perruques artistement frisées pour dissimuler la calvitie qui vient de bonne heure aussi bien à cause de l'emploi trop fréquent du fer à friser qu'à cause, il faut bien le dire, de la vie déréglée que les favoris menaient et des présents douloureux et fort désagréables que leur faisaient les vertus peu farouches de la Cour. A la muraille, dans le fond, est accroché tout un assortiment d'épées,épées mignonnes, à gardes légères et finement découpées, dorées, argentées, damasquinées, armes de parade et dont le poids minime paraît encore trop lourd, car ils ne se décident à les suspendre à leur côté que comme indispensable complément d une toilette d'apparat. Voici la table de toilette, couverte de brosses, de peignes et d'une infinité de petits ustensiles tels que Ton n'en trouve
ordinairement que sur la toilette des femmes: petites boîtes de vermillon en poudre que Ton met dans sa poche pour remplacer celui que l'on a étalé le matin sur les joues ; petites pinces pour friser l'extrémité des moustaches ; fers à friser de différentes grosseurs ; force boites et flacons, les uns en verre simple, les autres en verre doré et façonne, remplis d'eaux de senteur, de pommades' et d'onguents. Sur une grande table sont étalés les vêtements désignés pour les différentes toilettes de la journée. Tout autour de la pièce sont rangés de grands bahuts fermant à clef et renfermant les vêtements, le linge et les chaussures. Cn lit que Ton aperçoit est celui du valet de chambre qui couche là pour voilier sur ces richesses et pour répondre au premier appel.
Nous pénétrons naturellement ensuite dans la chambre qui est attenante à la garde robe et nous trouvons encore au lit celui qui l'occupe, car il fait du jour la nuit et réciproquement. Le sol est jonché de fleurs et de feuillages frais sur une grande épaisseur, car il n'y a pas de tapis, si moelleux qu'il soit, qui délasse aussi bien les pieds gonflés par la chaleur du lit. Les fenêtres sont ouvertes et les rideaux tirés. Le ciel du lit est à carreaux de toile d'argent rehaussés d'or et de soie ; les piliers sont en bois doré ; la housse qui recouvre le lit, descendant jusqu'à un pied du sol, est en velours vert chamarré de clinquant, ainsi que tout le tour du soubasse-
ment. C'est là que Quélus, est non pas étendu, mais assis, pour ne pas déranger, pendant le sommeil, le laborieux édifice de sa toilette de nuit. Dans cet état, ses plus intimes amis ne sauraient le reconnaître II est masqué comme les dames nobles ont le privilège de l'être quand elles voyagent ; mais ce masque, au lieu d'être en étoffe, est en toile fine et serrée et enduit intérieurement d'une graisse parfumée ; il est échancré par le bas, pour ne pas toucher à la barbe, et toute la partie inférieure de son visage est enveloppée d'un linge. Ses mains sont recouvertes de longs gants de peau souple et parfumée. Il a la tête couverte d'un petit bony net semblable à celui que l'on met aux enfants nouveaux-nés, son buste est enveloppé de brassières de satin incarnadin brodé en soie, si amples qu'elles s'étendent sur le lit, avec une fraise empesée et godronnée à grands godrons garnis de dentelle autour du cou, et des manchettes pareillement godronnées et garnies; ses bras sont appuyés sur deux oreillers de satin cramoisi.
A dix heures le premier valet de chambre, car il en a plusieurs et un seul ne saurait lui suffire, est venu tirer les rideaux du lit. Tandis que le maître se plaint d'avoir été réveillé en sursaut et trop matin, le valet, tout en s'excusant et en faisant ouvrir les fenêtres pour prouver que le jour est levé depuis longtemps, ôte avec précaution le masque et le linge qui
couvrent la figure de son maître, puis ses gants, et lui présente une serviette mouillée avec laquelle celui-ci s'essuie délicatement le buiit des doigts. Un autre valet lui apporte un consommé qu'il avale jusqu'à la dernier* goutte, puis un plat couvert de pâtes confites en forme de rouleaux mélangées de viande, dont il mange quelques-unes. On lui présente de nouveau la serviette mouillée dont il s'essuie la bouche et les mains; puis le premier valet de chambre lui enli'vo le petit manteau de satin blanc chamarré de clinquant et doublé de panne de soie qu'il savait jeté sur ses épaules; il va remettre le masque et la cornette du maître et replonger la chambre dans l'obscurité car cHui-ci ti dit qu'il voulait reposer encore pendant une heure environ : mais la porte s'ouvre et quelques jeunes seigneurs, suivis de leurs pages portant les uns le manteau de leur maître tout plié sur l'épaule et les autres leurs épées, entrent en riant et viennent s'asseoir sur les sièges qui garnissant la ruelle du lit. L'un d'eux adresse affectueusement la parole à Quélus et. tout en parlant, lui caresse la joue avec sa main gantée. Quélus lui crie : « Ah ! que vous êtes importun ! Vous me gâtez ma fraise. » Et lui de s'excuser et de le supplier de lui pardonner. Celui-ci, c'est Henri III, roi de France et de Pologne, qui vient aujourd'hui assister à la toilette du favori en reconnaissance du plaisir que celui-ci lui fait en allant presque chaque jour assister à la
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sienne. Qui voit Tune, voit l'autre, les cérémonies sont les mêmes ; Quélus, bon gentilhomme de province en passe de devenir un grand seigneur, y fait les mêmes façons que le roi; la seule différence qu'il y ait entre eux, c'est (pie Quélus est servi par des valets de chambre et que le roi Test par des gentilshommes.
Le roi s étant assis après que Quélus lui a généreusement octroyé son pardon, les valets de chambre passent à Quélus une robe de chambre en étoffe fort riche, lui chaussent des mules de velours brodées et parsemées de perles, puis le soulevant par-dessous les bras, le mènent jusqu'à un siège ou ils vont lui faire subir la question ordinaire et extraordinaire.
Pendant que l'un, avec des linges mouillés, lui essuie la figure et les mains, un autre déroule les petites cordes qui serrent les boucles de sa chevelure afin de leur donner déjà une frisure naturelle, mais celle-ci ne suffit pas encore et il faut que le fer chaud redresse et régularise ces boucles. Un troisième valet de chambre, agenoiillé, lui présente un grand miroir, tandis que celui qui le coiffe, au moyen d'une grosse houppe de soie, répand sur sa tête une poudre odoriférante. Gela fait, il saisit une petite pince avec laquelle il enlève, dans les sourcils, tous les poils qui dépassent; s'ils ne forment pas un trait fort délié et régulier, il fait chauffer un bâton de cire d'Espagne à la flamme d'une lumière et, l'appliquant toute chaude sur
les parties récalcitrantes du sourcil, les arrache d'un seul coup. Un autre lui frotte le visage avec une eau qui a pour propriété d'éclairer le teint et, quelque temps après, d*y faire paraître des couleurs que Ton jurerait être un effet de la nature. Il prend ensuite une écuelle de terre remplie d'une poudre blanche délayée dans une autre eau, y trempe le doigt et le lui promène sur les dents et sur les gencives. Apres lui avoir savonné la barbe avec des boulettes de senteurs et l'avoir bien séchée, le coifieur la teint avec une composition qu'il retire d'un godet au moyen d'un pinceau; puis, avec un fer chaud, il relève la moustache pour récarter des lèvres et donner la forme d'une gouttière. Vous croyez peut-être que Quélus va respirer, mais point. Voici qu'un valet apporte des chausses de toile très fine qu'il lui passe, puis un autre apporte â son tour des chausses bandées et boursoiilllées auxquelles sont attachés de longs bas de soie qu'il lui fait également revêtir par-dessus les premières. Un troisième lui présente des souliers si mignons, si étroits, que c'est à ne jamais croire que Quélus sera capable de les chausser. La règle de la nature veut que le cou tenant soit plus grand que le contenu, mais ici c'est le contraire qui est la vérité. Quand il a bien frappé du pied contre terre pour forcer cette chaussure rétive à entrer, il s'assied et donne ses pieds à deux valets qui, eu frappant avec la main tantôt sur
le talon, tantôt sur le bout de la chaussure, mènent l'entreprise à bonne fin après des efforts héroïques et une constance non moins héroïque de la part de leur maître. Ils attachent ensuite les souliers avec des cordons bien serrés, auxquels ils donnent la forme d'une rose ou d'un chou, et le favori peut enfin se tenir debout.
G1 est le moment que l'on choisit pour lui enlever sa robe de chambre, ses brassières et sa chemise. Les plus raffinés des élégants, déclarant qu'ils ne pouvaient supporter le contact du linge qui a été lavé, ne mettaient jamais qu'une seule fois la même chemise. Les autres, qui n'avaient pas cette sublime délicatesse, après s'être enquis des gens les plus habiles dans l'art de blanchir, envoyaient leur linge au loin, dans les provinces et jusque dans les pays étrangers. Quand la chemise a été suffisamment chauffée devant un feu clair, on la passe avec précaution, en prenant bien garde de relever le collet tout autour de la tête qui y est comme encadrée. Ce collet est si bien empesé, si raide, qu'il craque sous la main comme si Ton maniait une feuille d? parchemin. Toute Thabileté du valet de chambre consiste à renverser le collet juste au point qu'il convient; alors donc qu'il lui a passé le pourpoint, sans le boutonner, il lui fait hausser et baisser plusieurs fois la tête comme s'il voulait prendre la mesure de son cou avant d'y
mettre la corde, puis, d'un tour de main, il renverse le collet et lui fait * faire la rotonde », selon le terme consacré. Collet et pourpoint \ -sont également un peu échancrés par devant, | afin de laisser voir la naissance du cou, et par f •derrière le collet s'éloigne du corps du pour- :, point et le domine, car il repose sur un collet ^ renversé attaché à celui du pourpoint, fait •d'une étoffe différente, d'une autre couleur, piqué et rembourré pour l'empêcher de retomber. Cela s'appelle le collet à l'Italienne, et -c'est une mode qui, au commencement de novembre 1575, remplaça les grandes fraises. Cette nouvelle manière plaisait fort à tous, en les mettant moins à la gène que des fraises -d'un tiers d aune. Mais trois ans après, il fallut revenir aux fraises, car le Roi le voulut* Que de fois ces beaux muguets n'ont-ils pas entendit le populaire parisien les gratifier, par un exécrable jeu de mots, de l'épithète de saints Jean- Baptiste, parce que, reposant sur la fraise, leur tète ressemblait à celle de ce saint, quand Hérodiade l'eut mise dans un plat; ce qu'il traduisait au figuré par l'image d'un singe en chemise à grande fraise, singe en batiste. Un magasin de mercerie avait même pris cette enseigne, et les favoris voulurent assommer l'impertinent et démolir la maison, mais le Roi ne le permit pas, et il s'y arrêta même un jour pour acheter des jarretières.
Si le haut-de- chausses et le bas-de-chausses
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sont si collants que Ton dirait une seconde peau, croyez que ce n'était pas sans travail que l'on arrivait à cette perfection ; il fallait, pendant un bon moment, secouer de toutes ses forces les jambes et les cuisses pour bien étendre les bas-de-chausses; mais cela n'était rien auprès des efforts qu'il fallait faire pour attacher ensemble haut et bas-de-chausses, les uns et les autres étant exprès aussi courts comme aussi étroits que possible. Quand il s'agissait de serrer les aiguillettes, on aurait dit que les valets s'employaient à tendre le bandage d'une arbalète à jalet. Le pourpoint devait aussi être absolument collant et serré autant qu'on le pouvait supporter. Impossible de le boutonner du premier coup; il fallait s'y reprendre à plusieurs reprises. Il faut en excepter pourtant celui qui était cousu sur une légère cuirasse, propre à garantir d'un coup d'épée, carie fer ne prête pas; ces pourpoints recouvrant des secrètes, comme on les appelait, ne servaient que quand on voulait circuler à travers Paris, de jour comme de nuit, car, dans l'un et l'autre cas, il y avait souvent force horions à donner et à recevoir.
Lorsque le pourpoint est mis, un valet attache de grandes manchettes brodées qui couvrent environ le quart du bras, tandis qu'un autre relève légèrement la dentelle du collet qui doit faire la roue. Vous pensez peut-être que pendant toutes ces cérémonies, bien autrement
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longues à faire qu'à raconter, le Roi ou ses amis seraient tentés de s'impatienter? Erreur: ils regardent, donnent leurs avis, et prennent le plus grand intérêt à ce qu'ils voient. Le Roi admire sincèrement, les amis critiquent par jalousie de métier; mais celui qu'on habille ne s'inquiète pas plus de l'un que des autres, tellement il est occupé de cette importante affaire. Trois valets lui présentent Tun, une assiette d'argent sur laquelle est un morceau de pâte parfumée, l'autre un bassin et une aiguière, le troisième un linge plié. Quand il s'est lavé et essuyé les mains, on apporte un petit coffret nommé pelmte, cuiili'iiaut un grand nombre de bagues et d'anneaux; il en désigne quelques-uns qu'on lui passe aux doigts, car il ne peut pas se donner la peine de les mettre lui-même. Dans un autre petit étui, il allait choisir deux pendants d'oreille, lorsque le Roi, se levant, lui en attache lui-même une paire qu'il a apportée pour lui en faire présent. L'un lui enroule autour du bras une petite chaîne de perles entremêlées de quelques chiffres; un autre lui passe autour du cou une grande chaîne à trois tours, faite de grains de musc, de perles et de grains d'or, parsemée d'olives d'or enrichies de petits diamants. Tandis qu'un valet glisse dans la poche droite de ses chausses un petit miroir s'ouvrant comme un livre, un autre pose délicatement sur le sommet de sa tête un petit chapeau en velours, décoré sur
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le côt(* d'une aigrette de pierreries, puis il revient lui présenter un mouchoir emprisonné entre deux sachets d'odeur qu'il met dans la poche gauche de ses chausses.
C'est maintenant au tour de son maître d'hôtel qui lui offre deux bottes ; dans Tune, il prend quelques pâtes confites qu'il fait envelopper dans un morceau de papier, et dans l'autre, quelques petits morceaux, d'un sucre réputé fortifiant que Ton renferme dans an petit drageoir de vermeil garni d'une cuillère, et il fait mettre le tout dans la même poche que son mouchoir. Quand il a passé à grand' peine une paire de gants si étroits qu'on les dirait collés sur la peau, il en choisit une autre paire très parfumée, découpée à grandes taillades sur les bords, doublée de satin incarnadin et rattachée avec des cordonnets de soie de même couleur. Son premier valet de chambre lui dépose dans la main droite un éventail en peau de vélin artistement découpée et garnie d'une dentelle d'or, puis il place sur l'épaule d'un page le manteau soigneusement plié et confie à un autre page l'épée à minces et fragiles gardes dorées que, malgré sa légèreté, Quélus ne peut se donner la peine de porter; la lame, aussi fine que la lanière d'un fouet, a été trempée dans une composition faite d'un parfum si pénétrant que l'odeur embaumée traverse le fourreau de cuir recouvert de velours et se répand au dehors. Le vulgaire prétend
que c'est un poison si subtil que la plus légère blessure faite avec une semblable épée entraine la mort. C'était tout simplement les épées du Louvre t les épées de cour. Lorsque les Mignons sortaient, leurs pages portaient ou ils portaient eux-mêmes des épées dont les gardes, si elles étaient décorées, étaient solidement forgées et dont les lames, œuvres des meilleurs fourbisse urs d'Espagne ou d'Italie, brillaient par une solidité h toute épreuve. (Juarid elles étaient emmanchées dans ces mains qui n'étaient efféminées qu'au Louvre, elles faisaient merveille.
L'élégance n exclut pas la vaillance et c'étaient des vaillants. Sous leurs pourpoints chamarrés, plusieurs d entre eux cachaient des blessures reçues sur le champ de bataille, et presque tous des blessures reçues en combats singuliers. Le vainqueur de Jarnac et de Moncontour avait le droit de se connaître en bravoure et de n'aimer que les braves.
Il est midi et l'on va dîner. Le roi s'appuie sur deux d'entre eux et ils s'acheminent à sa suite vers la salle à manger, vaste appartement dont le carrelage disparaît sous une jonchée de (leurs et de feuillage. A l'extrémité est dressée une table masquée par une longue nappe traînant jusqu'à terre. Au centre de la table, et sur toute sa longueur, s'élève un gradin en bois en forme d'escalier de quatre ou cinq degrés seulement, recouvert d'un linge
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bien fin, sur lequel sont rangées toutes sorte? de vaisselles d'argent; plats, écuelles, bassins, assiettes, vases, aiguières, disposés de manière à les faire valoir. On appelait cela jadis un buffet ; à cette époque c'était une crédence. le nom seul a changé. Sur cette table sont dispersées quelques assiettes contenant de la glace et de la neige que l'on mélange aux vins pour les rafraîchir. A un bout, par terre, est une grande cuvette de cuivre pleine d'eau dans laquelle sont plongés plusieurs flacons et bouteilles, sous la garde et surveillance d'un majordome. A l'autre bout, une grande corbeille contient plusieurs sortes de pains, pains de pâte levée, pains de pâte broyée, pains avec de la levure, pains mollets boursoufïïés et salés, pains tout plats sans sel, pains ronds, pains longs, pains à corne, etc. A coté, sur une petite table, étaient rangés les verres et quelques autres menus ustensiles. A l'autre extrémité de la salle, est dressée une autre table recouverte premièrement d'un linge uni, et par dessus dune nappe damassée, plus longue, et plissée artistement à petits plis comme les eaux d'une rivière sont ridées par le souffle du vent. Cette table est bordée d'assiettes, des deux cotés, excepté au haut bout ou place d'honneur que recouvre un linge damassé encore plus curieusement disposé que l'autre et qui est arrangé de telle façon que l'on ne saurait deviner ce qu'il recouvre. Au bout inférieur de cette table,
s'élève sur un large pied une vaste nef d'argent doré souvrantdes deux côtés : l'un est destiné à renfermer l'éventail et les gants du roi, l'autre les nombreuses serviettes qu'on lui présentera à plusieurs reprises pendant le cours du repas. Les serviettes des autres convives, placées sur leurs assiettes, sont pliées de manière à figurer toutes espèces de fruits ou d oiseaux, et les maîtres d'hôtel du roi sont, il faut le reconnaître, passés maîtres dans cet art.
Quand le premier maître d'hôtel est avisé que le roi va venir, il fait son entrée dans la salle, tenant à la main son bùton, et suivi d'un certain nombre de pages portant chacun un plat couvert; il va se placer au bout de la table et commande à un pnge d'enlever le linge fin qui recouvre trois cadenas, celui du roi et des deux convives qui s'assoieront à sa droite et à gauche. On appelle cadenas une assiette de forme particulière, avec une cavité ronde pour mettre le sel et une autre cavité oblongue pour recevoir le couteau, la fourchette et la cuillère. Puis, un gentilhomme servant pose lui-même sur la table tous les plats sans les découvrir. A peine cela est-il terminé que les convives entrent; trois pages prennent à la crédence un bassin et une aiguière d'argent doré, et donnent à laver à chacun. Le roi et les deux seigneurs qu'il veut particulièrement honorer ce jour-là, s'assoient sur trois chaises de velours
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brisées, assez éloignées l'une de l'autre; tous les autres ont des pliants plus rapprochés. Aujourd'hui, c'est d'Epernon et Joyeuse qui sont auprès du roi. Les gentilshommes servants découvrent les plats, d'autres présentent au roi et à ses deux voisins des assiettes qu'ils mettent à côté de leurs cadenas, et un autre encore noue la serviette du roi autour de son cou de manière à recouvrir son collet et tout le devant de son pourpoint; il semblerait que Ton s apprête à lui faire la barbe. Quant aux autres, ils n'y mettent pas tant de façons, et peu leur importe de tacher ce que le roi paie. Trois maîtres d'hôtel, la serviette sur l'épaule et un couteau à la main, offrent à la ronde les plats du premier service qui se composent de viandes hachées et de ragoûts de toutes sortes. Les convives ne parlent jamais à ces gens-là : un petit signe du doigt suffît pour leur faire comprendre s'ils acceptent ou s'ils refusent ce qui leur est offert. Us leur servent la viande et même le pain tout coupé, de sorte qu'ils n'ont à faire usage que de leurs fourchettes. A tous les convives, on verse à boire sans autre façon, mais pour le roi il n'en est plus de même : quand le roi a soif, un gentilhomme servant prend le verre et fait l'essai ; deux autres vont chercher sur la table de la crédence une assiette de glace et une assiette de neige, le roi désigne ce qu'il veut mettre dans son verre qu'il vide, tandis qu'on lui tient une serviette sous le
menton do peur qu'il ne se répande quelque goutte du liquide; dès qu'il a bu, il rend son verre au gentilhomme servant qui fait le simulacre de lui baiser la main, et le reporte sur la crédence.
Des pages, précédés du maître d'Iintel, apportent avec le même cérémonial le second service qui comprend les rôtis. Les salades qui les accompagnent sont servies dans de grands plats émaillés, divisés en plusieurs compartiments contenant autant d'assaisonnements différents que chacun prend lui-même avec uni* fourchette. Ensuite, on sert le fruit, c'est-àdire des pâtisseries avec des confitures liquides, car un préjugé veut que les fruits naturels soient préjudiciables à la santé. Pour terminer, on apporte dans des plats de toutes couleurs des confitures sèches et une grande boîte contenant de la pâte sucrée nommée marmelade, sur laquelle sont posées toutes sortes de petites ligures en sucre que Ton retire pour prendre la pâte qui est dessous. Chacun mange ensuite un peu d'anis ou de cotignac au musc qui passe pour un puissant digestif et qui purifie la bouche de l'odeur toujours désagréable des viandes et des vins. Maîtres d'hôtel et gentilshommes servants enlèvent tout ce qui est sur la table pendant que les convives se lèvent et qu'on leur donne à laver; le roi et ses voisins se lavent assis et se lèvent quand la table est entièrement dégarnie. A ce moment, on va chercher