‹ Les derniers ValoisChapitre 40 sur 47 · TT^WM · texte numérisé non relu

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à la fois. Les personnages de distinction étaient réservés pour l'échafaud, et on leur accordait du moins de périr en gentilshommes, par la hache. C'était le passe-temps de chaque après-dîner. # Le roi, la reine-mère, la jeune reine, cette douce et poétique Marie-Stuart, et toute la Cour, garnissaient les fenêtres et les plates-formes du château et assistaient sans broncher à ce hideux spectacle. Les écrivains qui se sont plù à retracer de si séduisants portraits de la femme de François II ont oublié ce trait, qui aurait jeté sur leur peinture un reflet de sang.

A présent que Ton était assuré d'avoir écrasé la conjuration dans son origine, et que Ton était maître des chefs et des instigateurs, on écouta les conseils de clémence et de sagesse du chancelier Olivier qui craignait lès effets du désespoir sur des hommes poussés à bout et ne trouvant plus d'autre salut que dans une prise d'armes générale. Los Guises se montrèrent d'autant plus disposés à y condescendre que certains indices relevés chez le roi et la reine-mère commençaient à les inquiéter. Catherine ne se gênait pas pour réprouver hautement cette impitoyable rigueur. Quant au roi, il avait dit en pleurant devant le cardinal de Lorraine : « Quel mal ai-je donc fait à mon « peuple et pourquoi en voudrait-il à ma vie? « Je veux écouter ses plaintes et lui rendre « justice. Je ne sais plus que penser, mais « j'entends dire qu'on n'en veut qu'à vous. Je

0 AMH0ÏSE

« voudrais que vous fussiez éloignés pour un « temps, afin que je pusse connoître si c'est à « tous ou à moi qu'on en veut ». Comme les lettres d'abolition du S mars étaient d'abord antérieures au massacre des conjurés, et que, ne Rappliquant qu'au « crime d'hérésie », elles faisaient d'expresses réserves pour ceux qui, « sous le prétexte de religion, se trouveront avoir conspiré » contre la reine-mère, le roit les princes et les ministres, il est permis de croire que l'acte obtenu par les instances du chancelier Olivier et que certains historiens qualifient d' « acte d'abolition », n'est autre chose que des lettres patentes, datées du 17 murs, ordonnant ft tous ceux qui viendraient àÀmboise, en armes, de se retirer dans les vingtquatre heures, deux par deux ou trois par trois au plus, moyennant quoi ils ne seraient pas inquiétés. Les contrevenants seraient pendus en quelque lieu qu'on les trouverait, le roi n'en tendant admettre auprès de lui que ceux qui seraient sans armes. C'était, en effet, de véritables lettres de grâce pour tous ceux qui auraient la sagesse d'en profiter, celait le moyen offert de regagner paisiblement les provinces respectives à cette noblesse au sujet de laquelle le due de Guise écrivait le 19 mars au connétable : « Vous scaurez la malheureuse « conspiration faite par tant de gens, où il y a u beaucoup de noblesse,, que j ay horreur d'y i penser », Mais comme correctif de la clé-

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mence, François 11 écrivait, le 19 mars également, au connétable, pour l'inviter à faire mettre sur pied toutes les troupes cantonnées dans nie de France, la Champagne et la Picardie, afin de courir sus aux rebelles, car il était à craindre qu'ils « n'essayent de remuer quelque « mesnage parmi les outres villes du royaume >. Le roi avait ordonné la veille, 48 mars, que sa garde serait renforcée par des arquebusiers à pied et à cheval, qu'Antoine du Plessis-Richelieu, dit Le Moine, était chargé de lever, et dont on lui donnait le commandement. Ce du Plessis-Richelieu, « homme perdu d'honneur « et de réputation»; dit de Thou, «moinedéfro- « que, accomply en toute vilenie et desborde- « ment», dit La Planche, appartenait à la famille qui a fourni le cardinal et les ducs de Richelieu (l).

Les premiers et faciles succès obtenus, la ferme croyance que les lettres patentes, dont je viens de rappeler le sens, suffiraient à dé-

(1) Antoine du Plossis de Richelieu, chevalier de Tordre du roi, gentilhomme ordinaire de la Chambre, capitaine de 200 arquebusiers à cheval de la Garde du roi, gouverneur de Tours, était le quatrième llls de François du Plessis, seigneur de Richelieu, et d'Anne Le Roy, dame de Ghillon. Le premier, qui continua la postérité était Louis; le deuxième, Jacques, aumônier du Roi «t évoque de Luçon; letroisièmn, François, chevalier de l'ordre du roi, lie.utenant de 50 hommes d'armes des ordonnances, meslre de camp d'un régiment d'infanterie, fut tué au siège du Havre en 1563; d'une arquebusade dans l'épaule. Antoine fut tué à Paris, le 19 janvier 1570, par des gens de mauvaise vie qu'il voulut chasser d'une maison voisine de la sienne.

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barrasser le pays de tous les rebelles qui avaient échappé, engagèrent les Guises à se départir des précautions qu'ils avaient prises j usqu 'alors , èti ne gardant près d'eux que le strict nécessaire en fait de soldats, ils commirent l'imprudence d'éparpiller dans les villes voisines les troupes qu'ils avaient concentrées à Àinboise. Cette sécurité trop prématurée manqua de leur devenir funeste. Ce fut le moment que choisirent quatre capitaines engagée dans la conspiration, La Moite, Jean de Belleval, seigneur de Camps en Amiénois, dit le capitaine Camps ( I ), Cocquevïlle et Bertrand de Ghandieu, frère du ministre huguenot, avec les contingents île l'Ile-de-France, de la Champagne et de la Picardie, pour faire une tentative de vive force sur Amboïse, à la faveur de la nui L Mais ils avaient mal calculé le temps qu'il leur fallait pour leur marche, car, lorsqu'ils arrivèrent au soleil levé, les Guises étaient sur leurs gardes, les portes fermées et les murailles garnies de troupes et d'artillerie. La Motte, Belleval et Cocqueville renoncèrent aussitôt a l'entreprise et regagnèrent sans encombre leurs provinces où ils firent parler d'eux pendant les guerres qui signalèrent le règne de Charles IX. -Bertrand de Chandieu osa seul, avec son détachement,

(1) Voici encore un exemple de cette habitude singulière de mettre un masque aux noms patronymiques pendant ïes guerres de religion, ainsi que je t'ai déjà signalé plus haut, à propos de La Ilcnaudïe. Il serait facile d'en fournir défi exemples à l'infini .

pénétrer dans le faubourg et parvint jusqu'à la porte des Bons-Hommes qu'il trouva bien défendue. Après avoir répondu à l'artillerie du château qui lui tuait du monde, par une décharge générale de toutes ses arquebuses, il se retira en bon ordre et sans qu'on fit mine de l'inquiéter. Par une singulière coïncidence, ces quatre gentilshommes eurent également une fin tragique : La Motte fut pendu pendant le siège d'Orléans ; Jean de Belleval, dit le capitaine Camps, fut tué à la bataille de Saint- Denis (1) ; Gocqueville, gouverneur de Doullens,

(1) Jean de Belleval, écuycr, seigneur d'Aigneville et (Je Camps en Amiénois, homme d'armes des ordonnances du roi dans la compagnie de 50 lances de Louis de Lannoy, seigneur de Morvillers, gouverneur de Boulogne-sur-Mer. Jean de Belleval servait comme archer des ordonnances dans la compagnie de Jean de Monchy, seigneur de Senarpont, en 1554 ; il était encore mineur. En 1562, âgé d'environ 21 ans, on le trouve homme d'armes dans la compagnie de ce seigneur de Morvillers, et il était alors déjà marié à Jacqueline de Boulainvilliers, appartenant à une très grande maison de la môme province que lui, de la Basse-Picardie. Après avoir embrassé la religion prétendue réformée, Jean de Belleval fut un de ceux qui offrirent leur épée au prince de Gondé. Il accompagna Morvillers à Rouen et l'aida à défendre pendant treize jours le fort [Sainte-Catherine contre l'armée royale (septembre-octobre 1562). Il fut dès lors considéré par les catholiques comme un des personnages importants du parti huguenot, puisqu'il figure parmi les vingt-six )>arti$ans du prince de Gondé, avec l'amiral de Coligny, les comtes de La Rochefoucauld, de Montgomery, les seigneurs d'Andelot, de Rohan, de Genlis, etc., qui furent condamnés par arrêt du Parlement de Paris, du 16 novembre 1562 (Mém. de Gondé, par Secousse, t. IV, p. 114), à être décapités en place de Grève, leurs tètes placées sur des piques aux portes «le Paris, leurs corps pendus à Montfaucon et tous leurs biens confisqués au profit de la Gouronne. Tous les condain-

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assiégé et pris dans Saint- Valery-sur-Somme, fut décapité en 1568, et enfin Chandieu fut tué à la bataille de Dreux,

Cette tentative inutile eut un résultat que ses auteurs n'avaient certainement pas prévu : elle marquait de nouvelles victimes pour les supplices. Les troupes d'Amboise et des villes voisines, lancées dans la campagne, ramassèrent tous les isolés, au mépris de l'abolition que le chancelier Olivier avait obtenue, et Ton procéda à toute rigueur avec l^s personnages de distinction que Ton avait sous la main, La Digne, sénés étant en armes auprès du prince du Condé, a OrKuus, l'arrêt ne put être exécuté contn: aucun d'entre eux, autrement qu'en effigie, ce qui procura aux. Parisiens une innocente distraction. Jean rir BHI^val prît part avec le prince de Condé à tous les faits de guerre qui signn lurent le mois de novembre et il assista à la bataille de Dreux, le 19 décembre 1562, et s'en tira sain et sauf. En septembre 1567, lors de la seconde guerre civile, Jean de Belleval reprit les armes et fut tué à la bataille de Saint-Denis, le 10 novembre 1567. A cette môme bataille, François de Belleval, seigneur de Houvroy, enseigne de la compagnie d'hommes d'armes des ordonnances de M. de Bourbon-Rubempré, était tué dans le camp des catholiques. Jean de Belleval ne laissait pas de postérité et ses biens passèrent à son frère Antoine, qui fut tué en duel en 1582. Entre les deux guerres civiles, Jean de Belleval s'était occupé à écrire, sous la dictée de son chef et ami Louis de Lannoy, seigneur de Morvillers, un récit du rôle que celui-ci avait joué dans la première guerre civile, et chemin faisant Jean y avait ajouté ce qui le concernait lui-même. Le manuscrit terminé a Boulogne-sur- Mer, en février 1565 ^N. S.), porte cette signature J. de Belleval. Ce précieux document a été publié dans les différentes éditions des Mémoires de Condé et notamment dans l'édition de 17 'i.3, mais sans la signature et les adjonctions personnelles à Jean de Belleval qui figurent dans le manuscrit original. (Arch. de la famille de Belleval.)

ÎGO LA CONJURATION

crétaire de La Renaudie, avait été pris vivant dans le combat où avait péri son maître, et on avait trouvé sur lui des papiers écrits en chiffre. Là était évidemment le nœud du complot qu'il s'agissait de découvrir. Quand il apprit cette capture, Ferrières Maligny qui n'avait pas quitté !e prince de Gondé, choisit dans l'écurie du prince son meilleur cheval et s'enfuit vers Lyon. De Vaux, écuyer du prince, l'avait accompagné pendant quatre ou cinq lieues pour lui servir de sauvegarde. En effet, soit qu'il eut peur, soit l'espoir d'une récompense, soit que tout simplement par la mort de son maître il se crut délié de tout serment, La Bigne donna l'explication des papiers chiffrés, déclara que le « capitaine muet » dont il y était parlé n'était autre que Gondé lui-même : il avoua l'intention de se défaire des Guise, mais allant encore plus. loin, pour se faire valoir sans doute, il prétendit que Ton avait projeté également de se défaire du roi, des deux reines, et de soumettre au suffrage des conjurés la double alternative de faire de la France une république à l'instar de la Suisse ou d'élire un nouveau roi, sous la condition qu'il abolirait la religion catholique et rendrait contre ses adhérents des édits aussi sévères que ceux qui pesaient sur les réformés.

Cette exubérance de détails fut précisément la cause du salut de Gondé. On sentait bien qu'il y avait du faux à côté du vrai, mais on n'était

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pas capable de démêler Tun de l'autre, et si le cardinal, emporté par sa violence habituelle, ne parlait de rien moins que de faire arrêter Condé et d'instruire son procès, cela donnait au contraire à Guise une grande circonspection.

Il y avait un moyen d#y voir clair, c'était d'aller à l'improviste chez Condé rechercher et relever les indices compromettants* C'est ce que Ton fit sans perdre de temps. On corn* mença par s'emparer de de Vaux, et le grandprévôt trouvant Condé encore au lit, lui avait signifié au nom du roi de venir assister à son lever et défense de quitter Amboise sans sa permission. De Vaux, interrogé, répondit qu'il n'avait pas à rechercher pour quel molîf se mettait en voyage Ferrières Maligny, ami et parent de son maître, qu'il n'aurait pas cru pouvoir, sans manquera son devoir, lui refuser un cheval, et que placé par son influence auprès du prince il n'avait obéi qu'à un sentiment de courtoisie et de reconnaissance en l'accompagnant pendant quelques lieues. On l'envoya à Tours et il y fut enfermé dans la même prison que Soucelles, Stuart et le bailli de Saint- Aignan. François II avait reçu Condé avec un visage sévère et lui avait dit que les dépositions des prisonniers le chargeaient fortement, et que si ces accusations se trouvaient fondées, il lui apprendrait ce qu'il en coûtait de s'attaquer au roi de France.

Beaucoup plus inquiet qu'il ne voulait le paraître, Condé en rentrant dans son appartement y avait trouvé le grand-prévôt, nommé Innocent Tripier de Morterac, et Nicolas deBrichanteau, seigneur de Beauvais-Nangis, chevalier de l'Ordre et gentilhomme de la chambre, occupés à rechercher s'il n'y avait pas desarmes cachées et à faire l'inventaire et le dépouillement de ses papiers. D'armes on n'en avait trouvé aucunes ; quant aux papiers , les officiers du prince avaient énergiquement refusé de les livrer. Condé étant survenu pendant cette altercation, se fit apporter une cassette dans laquelle ses papiers étaient renfermés et il invita tranquillement le grand-prévôt et Beauvais-Nangis à s'acquitter de leur mission. Beauvais-Nangis, qui avait été nourri page du duc de Vendôme, père de Condé, se récusa, et le grand-prévôt n'ayant que pour la forme manié quelques papiers, ils retournèrent dire au cardinal qu'ils n'avaient rien découvert.

Prenant alors hardiment l'offensive, Condé s'en fut chez la reine-mère, à laquelle il fit des reproches amers sur les procédés dont on usait à son égard. Catherine, émue et attendrie, dit un historien, protesta que, quand bien même cent témoins déposeraient contre lui, elle ne croirait jamais qu'un prince du sang eut été capable de manquer aussi gravement à l'honneur et à son devoir; qu'en tout cas ces méchantes gens n'ayant eu pour objet que de le

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perdre de réputation, c'était une leçon pour lui sur la nécessité qu'il y a pour un grand prince à bien choisir ses relations et à ne placer ses amitiés qu'à bon escient. Le cardinal de Lorraine, qui était présent, relevant le propos avec la satisfaction de la haine, énuméra les accusalions qu'il avait recueillies contre le prince, se vanta d'en avoir réfuté quelques-unes, et lui offrit, s'il en doutait, de se cacher derrière une tapisserie, d'où il entendrait des témoins aFIirrnerà la reine sa participation au complot, b Ma <i qualité, répondit fièrement Condé, ne permet « pas que je me cache ni que vous interrogiez « personne contre moi». G était l'heure du Conseil ; quand il fut assemblé, Condé s'y rendit, et après avoir pris la parole et protesté de son innocence, il s'écria, en regardant en face le duc « de (ïuise: S'il se trouve un homme, de quelque « qualité qu'il soit, qui veuille maintenir que je « suis l'auteur de cette entreprise, j'offre de le « combattre et de l'égaler en toute chose ) « moi. là ou il me serait inégal >>. Pris au dépourvu par cette provocation directe, Guise se hâta de répondre qu'ayant l'honneur d'èlre son parent, il était prêt à prendre les armes pour le seconder dans une aussi juste défense. L'attitude inattendue du Lorrain mettait un frein aux ardeurs du cardinal qui voulait la tète de Coudé. Guise estimait qu'il fallait dissimuler avec lui, en attendant une occasion plus favorable, de crainte que le désespoir ne le jetât

dans les bras des réformés. La duchesse de Ferrare, belle-mère de Guise, qui revint en France sur ces entrefaites, et qui croyait son gendre acquis à l'opinion du cardinal, lui dit à ce propos : « Qu'il aurait failli grandement, et « que ce n'était pas peu de chose que de traiter « un prince du sang de la sorte ». Quant à François II, il avait assisté à cette scène sans rien dire, mais à l'issue du conseil, il fit savoir à Gondé qu'il pouvait ne plus se considérer comme prisonnier, sans ajouter cependant qu'il pouvait quitter la cour, ce que Gondé se garda bien de demander. S'éloigner en ce moment, c'était donner le champ libre à ses ennemis, et il était dans son caractère chevaleresque de rechercher le danger. Il voulait d'ailleurs voir de près la fin de tout ceci.

Raunay et Mazères avaient été mis à la torture. Raunay refusa longtemps de nommer personne ; les douleurs n'avaient pu vaincre sa constance, mais quand on lui eut donné lecture de la déposition de La Bigne, en lui jurant que le capitaine Mazères avait fait de semblables aveux, il se décida à dire qu'il avait entendu affirmer que Gondé était le chef de l'entreprise, mais qu'il ne devait se faire connaître qu'au moment suprême. Sur le compte du roi de Navarre, que l'on soupçonnait engagé aussi avant que son frère, Raunay répondit qu'il n'en savait rien et qu'il n'avait jamais entendu prononcer son nom. Mazères n'avait pas parlé, ainsi

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qu'on lavait fait croire à Raunay. Mis à la question à son tour, avec une excessive rigueur, il raconta ce qu'il savait du prince de Gondé, c'està-dire qu'on le tenait généralement pour le « capitaine muet », chef de tout. Il déclara même qu'il était un de ceux que le sort ou la volonté des chefs avait désignés pour luer le due de Guise. Pendant l'interrogatoire. Fépée de Mazères, d'une remarquable longueur, était déposée devant le chancelier, sur une table, parmi les autres pièces à conviction. Le due de Guise l'examina fort attentivement et dit: « Onpitainr « Mazères, vous qui avez vu le monde et qui « avez de l'expérience, comment avez- vous « choisi cette épée? Elle est beaucoup trop « longue. Pour un homme en un tumulte une « courte valait mieux. — Monseigneur, rôpon- « dit Mazères, vous avez grandement raison. « N'oubliez pourtant que j'avais affaire à vous. « Je souhaitais de vous toucher à distance. « Vous êtes si brave qu'une pique ne m'eut pas :ï semblé trop longue entre vous et moi ». — Cette réponse habile, bien à sa place dans la bouche de celui que Brantôme qualifie de « fort renommé et déterminé soldat », avait louché le duc qui voulut le sauver, mais le cardinal s'y opposa et Mazères fut condamné.

Comme Mazères avait un emploi dans la maison du roi de Navarre, qu'il lui devait sa fortune, et qu'il avait eu mission d'amener le contingent du Béarn, on espérait surtoutsavoir

par lui quelque chose sur ce prince, mais il le déchargea au contraire de tout soupçon, et Thistoire a prouvé que Mazères n'avait pas menti.

Restait le baron de Castelnau-Chalosse, Thomme le plus considérable du parti, tant par sa naissance que par son mérite personnel. Couvert par la parole du duc de Nemours (1) qu'il aurait la vie sauve et toute facilité pour faire entendre au roi les griefs de ses amis. Castelnau pouvait s'attendre à ne pas même avoir de juges. Mais on sait ce que valent les serments de princes, autant en emporte lèvent. Castelnau se réclama de cette promesse solennelle qui avait été faite également à ses compagnons. On lui répondit par de.misérables arguties, telles que celle-ci : Le duc de Nemours n'était pas général d'armée, mais ayant agi comme simple capitaine d'une compagnie de chevau-légers, n'avait pas qualité pour faire une semblable promesse. C'était une trahison. Castelnau le proclama. On riposta en le menaçant de la torture s'il ne voulait pas répondre aux questions qu'on se proposait de lui adresser. Le brave gentilhomme parut se troubler et garda le silence. — « Comment donc, baron, — ayant dit insolemment le duc de Guise — on

(i) Jacques de Savoie, duc de Nemours, né le iî, octobre 1531 à l'abbaye de Vauluisant (Yonne), mort à Annecy, le 15 juin 1585. 11 était colonel-général de la cavalerie

légère.

« dirait que vous avez peur? », il s'attira cette riposte foudroyante: « Peui\je ne m'en défends « pas ; car quel homme, s'il n'est entièrement « privé de sentiment, pourrait se dire exempt « de crainte en se voyant livré à des ennemis « implacables et altérés de son sang. Mais, « rendez-moi mes armes et venez rrie tenir le « même propos ; ou bien supposez-vous à ma « place, et dites de bonne foi si vous ne « trembleriez pas de tous vos membres ». Quand on l'interrogea sur les noms des chefs de l'entreprise, en lui faisant connaître les dépositions de La Bi^ne, de Raunay et de Mazères. il récusa nettement l'autorité de ces trois témoins : le premier, il ne le connaissait pas. dit-il; et en se faisant dénonciateur il avait perdu le droit d'être entendu comme témoin. Le second était son ennemi personnel, et il y avait entre eux une querelle qui avait dû se vider l'épée à la main. Four le troisième, Mazères, c'était un homme étrange, un cerveau mal équilibré — « si bizarre pourtant, dit Brantôme, qu'on le tenoit pour avoir de l'humeur » — parfois inconscient de ses actes et à plus forte raison de ses paroles. Et Castelnau raconta l'anecdote suivante : Lors du siège de Calais, où il s'était bravement comporté sous les ordres du duc de Guise, Mazères était entré l'un des premiers dans la ville, et y avait fait un riche butin, Comme il marchait le long de la jetée, tenant entre ses bras son casque

rempli d'éeus cl or, un valet d'armée s'amusant de Tembarras où il semblait être, l'accosta tout à coup, et le regardant sous le nez lui demanda combien il voulait lui vendre sa barbe. A ce mot, Mazères jette à la mer son casque et ses écus pour courir après le valet qu'il ne put atteindre. Etait-ce l'action d'un fou ou d'un homme sensé?

Si la torture physique fut épargnée à Gastelnau, du moins ne lui fit-on pas grâce de la torture morale, car plusieurs audiences furent consacrées à ce procès inique dont le point de départ était la violation de la foi jurée, et qui avait pour conclusion un jugement formulé à l'avance. Castelnau s'appliqua avec un soin jaloux à disculper le prince de Gondé qu'il sentait appelé à de hautes destinées et dans lequel il prévoyait un vengeur. Il repoussa de toutes ses forces l'imputation du crime de lèse-majesté et jura que la personne du roi était sacrée à tous les conjurés, comme à toute la noblesse française, que tous et chacun fussent morts plutôt que de porter sur François II une main sacrilège. On l'entreprit alors sur la nouvelle religion dont il faisait publiquement profession et il se mit à en discuter les articles aussi habilement qu'aurait pu le faire le meilleur théologien. Le chancelier Olivier ayant commis l'imprudence de s'en montrer surpris et de lui demander s'il avait acquis cette science dans la fréquentation de la Cour, Castelnau lui

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fit cette sanglante répartie : « Est-ce donc à « vous à me faire cette question ? Rappelez-vous « la visite que je vous rendis, à mou retour de « Flandre, dans votre terre de Leuville. Vous « me demandâtes à quoi j'avais passé le temps « durant ma prison ; et lorsque je vous eus ré- « pondu que c'était a étudier l'Ecriture sainte « et à me mettre au fait des disputas qui agi- « taient si fort les esprits, vous dissipâtes les « doutes qui me restaient encore : nous étions, « s'il m'en souvient, parfaitement d'accord. « Comment se peut-il faire qu'en si peu de « temps l'un de nous ait tellement changé de « façon de penser, que nous ne puissions plus « nous entendre? » Le chancelier baissa la tète et ne répondit point.

Tout le monde admirait ce calme héroïsme. Toute la Cour avait à cœur que Gastelnau fut épargné. L'amiral de Goligny, le duc de Longueville (1), le duc d'Aumale lui-même, frère puîné des Guises, sollicitèrent sa grâce. La reine mère se joignit à eux, se souvenant à propos que Castelnau avait sauvé la vie au duc d'Orléans (2) qui un jour, à Amboise même, aurait sans lui

(1) Loonor d'Orléans, duc de Longueville, né en 1540, mort A Blois en 1593, gouverneur de Picardie, fait prisonnier à la bataille de Saint-Quentin. Il obtint de Charles IX, pour lui et ses successeurs, le titre de Prince du sang. Cette branche était issue de Jean, bâtard d'Orléans, comte de Dunois et de Longueville, lils naturel de Louis, duc d'Orléans, frère de Charles Vil, et de Mariette d'Enghien, dame de Cany.

(2) Charles, duc d'Orléans, frère puîné de Henri II, mort en 1545.

été assommé par la populace. Rien ne put fléchir le roi auquel le haineux cardinal de Lorraine avait trop bien fait la leçon. Quand on lui lut sa sentence, Gastelnau adressa aux Guises ces flères paroles : « Vous avez bien fait de « pourchasser ma mort. C'est à vous, pour votre « tyrannie, que nous en voulions, non au roi. « 11 n'y a rien qui le touche. C'est sans mentir « que nous sommes criminels de lèse-majesté « si les Guisards sont déjà rois. » Et il monta sans pâlir sur l'échafaud déjà arrosé de tant de sang. Les Guises étaient en effet les rois. Aussi Brusquet, le fou, avait-il bien raison de dire alors tout haut, à François II que si son père avait été logé au Croissant, lui il était logé aux Trois llo/s. François II le fit fouetter (avril 1500), mais cela n'empêchait pas que le fou n'eut parlé comme un sage.

Cette mort héroïque « étonna » ceux qui en furent témoins. Itaunay et Mazères moururent bravement, comme tous d'ailleurs. Mais le supplice do Briquemant de Villemongis causa une impression plus vive encore. Trempant les mains dans le sang de ceux qui venaient de le précéder dans la mort, il les éleva vers le ciel en s'ccrianl : « Voilà le sang innocent de tes enfants ! Père céleste, tu les vengeras ! » Le duc de Guise avait organisé ces supplices « pour « donner quelque passe-temps aux dames qu'il « voyait s'ennuyer si longuement en ce lieu ». La seule duchesse douairière de Guise, Anne

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d'Esté, ne put supporter le spectacle de ces atrocités : elle s'enf ait et se cacha dans son appartement. Catherine de Médieis ayant été la rejoindre quand ce le spectacle » fut terminé, la trouva toute en pleurs et s'écriant : « Jamais « mère eut-elle plus de raison de salïliger ! « Quel affreux tourbillon de haine, de sang et « de vengeance s'élève sur la tête d<* mes mnl- « heureux enfants! » Le prince de Condé avait été forcé, lui aussi, d'assister au massacre de ceux qui avaient mis en lui leur confiance. On l'observait pour surprendre sur son visage pu dans ses paroles quelques traces des sentiments qu'il devait éprouver, Condé eut le couragt» de rester impassible sous ces regards eariô0X, mais comme il se démentait un instant et qu'on lui en faisait reproche, il dit ceci : « J'avoue « franchement que je ne suis point insensible « au sort de ces braves officiers qui ont si bien « mérité de l'Etat sous les règnes précédents. « J'avouerais même que je ne conçois pas corn- « ment aucun des ministres n'ait pris sur lui « de représenter au roi le préjudice que cette « perte cause à l'Etat ; car s'il se trouvait atta^ « que par quelque puissance étrangère, on « regretterait peut-être de lui avoir enlevé ses « meilleurs défenseurs », Par une singulière coïncidence, ceux qui devaient être les plus exposés, les trente gentilshommes chargés 'le se rendre maîtres du château, furent les seuls qui échappèrent, grâce à la présence d'esprit

478 LA CONJURATION d'aMBOISE

qu'ils eurent de se mêler aux Guisards et de feindre beaucoup de zèle pour courir sus aux réformés. Agrippa d'Aubigné raconte que son père était de ce nombre.

C'est ainsi que la cruauté des Guises justifiait et préparait les guerres civiles qui devaient leur être si funestes à eux-mêmes.

Les affaires jusqu'à redit de Romorantin

Après que les dernières tètes furent tombées, la Cour n'avait plus de raison pour séjourner plus longtemps à Amhoise. Tous ces cadavres, tout ce sang avaient empoisonné la ville et In rivière : on craignait que la peste vint à se déclarer. Les Guises firent donc faire les préparatifs de départ. Le prince de Condé fit de mèm»1 et donna ostensiblement les ordres dans ce but aux gens de sa maison. 11 dit au roi qu'il se rendait pour quelques jours dans un de ses châteaux, pour le soin de ses affaires qu'il avait fort négligées depuis quelque temps, et promit de rejoindre sous peu la Cour. On le laissa partir, car son attitude et celle du duc de Guise devant le Conseil, et la liberté qui lui avait été rendue ensuite, auraient fait paraître sa détention trop arbitraire et trop odieuse. Mais on se promit de le surveiller. On ne le fit pas si bien pourtant que Condé ne trouvât moyen d'accomplir son dessein qui était de gagner le Béarn où il serait en sûreté. Ses équipages l'avaient précédé à Blois. Arrivé dans cette ville, il prit le chemin de La Ferté-sous-Jouarre, qui était un

de ses domaines et où j'ai déjà dit qu'il avait un château.

Gomme il voyageait très lentement, en homme qui n'a rien à cacher, ni à craindre, les Ciuises se ravisèrent et firent en sorte que Genlis, de l'illustre maison picarde de Hangest (1), qui allait à la Cour, rencontrât Condé chemin faisant. Genlis lui demanda ses commissions, et, reçu froidement, se permit d'insister et de dire qu'il serait certain d'être d'autant mieux accueilli s'il pouvait transmettre quelque parole de Condé, comme, par exemple, qu'il était guéri de toutes ses fantaisies de nouvelle religion qui ne convenaient pas plus à un homme de son âge, qu'à un homme de son rang. Condé, ne doutant plus qu'un piège ne lui fut tendu, lui répondit : « Chargez-vous donc de mes très « humbles recommandations; et s'ils vous en « demandent davantage, dites-leur qu'ils me « trouveront toujours disposé à les servir et à « leur complaire en tout ce qui ne touchera pas « la religion; car j'ai protesté, comme je pro- « teste encore, de n'aller jamais à la messe. » Comme Genlis s'excusait de ne pouvoir s'ac-

(1) François de Hangest, seigneur de Genlis. Fait prison nier à la suite du duc d'Anjou, le 14 février 1572, par les Espagnols dans les Pays-Bas, il fut emprisonné au château de Bergzabern appartenant au duc des Deux-Ponts et empoisonné par ses gardirns, sur la demande de Charles IX, dit-on. — Jean de Hangest, seigneur d'Yvoy, son frère, était dans le parti du prince de Condé. Assiégé dans Bourges, il rendit la ville après une vigoureuse défense, lin août

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quitter d'un semblable message; * cela étant, « reprit le prince, il faudra bien que je rem- « plisse cette commission moi-même, et la * chose ne tardera pas, car je compte, sous « quatre ou cinq jours, me rendre à Cheaon- « ceaux, en allant visiter mon frère. »

« Cette commission », comme disait Gondé, réjouit fort les Guises. Ces hommes habiles n'avaient plus qu'à attendre que la proie vint d'elle-même se jeter dans leurs filets. Mais 1« gibier se jouait du chasseur et les filets, pour celle fois, demeurèrent vides. Au jour qu'il avait fixé, Gondé s'était mis en marche, et, s'il y avait des espions autour de lui, ils durent se hâter d aller porter à Tours la bonne nouvelle. À Monthléry, Gondé rencontra Montmorency- Damville (I), fils puiné du connétable, que son père avait envoyé à la Cour, à cause d'une difficulté survenue entre lui et le duc de Guise, Ici comme toujours, emporté par son caractère allier, le portant à briser tous les obstacles au lieu de les tourner, Guise avait commis une

;i) Henri de Montmorency, comte du Damvïik:, puis duc de. Montmorency par la morÊ de François, son frère aîné {15 mai 1579). Né à Chantilly le 15 juin 1534, mort à Agde, le a avril 1614. Fait prisonnier à la bataille de Saint-Quentin avec son père le connétable; il accompagna Marie Stuarten Ecosse en 1561. [L fait prisonnier le prince de Condé à la bataille de Dreux, M oY-rombre 1562, Nomme en 15tf3t gouverneur du LauKuedoc, sur la démission de son père, il s'y maintint à peu prêt indépendant jusqu'à la An des troubles de la Ligue. Maréchal de France en février 1567, connétable en décembre 1593.

grosse faute qui éloignait encore un peu plus Montmorency de lui au moment où "il avait tant d'intérêt à s'en rapprocher.

Françoise d'Anjou, comtesse de Dammartin, (t) avait épousé en premières noces Philippe de Boulainvilliers (2), dont elle avait eu trois ou quatre eiJ'ants, et en secondes noces, Jean de Rambures f3), dont elle avaif eu deux fils. Un procès s'étant élevé entre Philippe de Boulainvilliers, enfant du premier lit, et Oudart de Rambures (4), enfant du second lit, au sujet de la possession du comté de Dammartin, Philippe de Boulainvilliers avait vendu au connétable les droits qu'il prétendait. Oudart de Rambures,

(1) Fille de Koné d'Anjou, seigneur de Mézières, et d'Antoinette do Chabannes. Elle était petite-fille de Louis d'Anjou, bâtard du Maine, baron de Mézières, fils naturel de Charles d'Anjou, comte du Maine, et légitimé en mars

(2) Philippe de Boulainvilliers, comte de Dammartin et de ' Fauquembergues, seigneur de Courtenay, Boulainvilliers,

Verneuil, Saint-Martin-sur-Avon, baron de Çhampignelles. Thoury et Préaux, bailli de Saint-Fargeau et du pays de Puisaye, allié le 6 octobre 1516 à Françoise d'Anjou, comtesse de Dammartin, dont il eut 1° Philippe comte de Dammartin: 2° René; 3° Gabriel, seigneur de Courtenay, chevalier de Tordre du roi, huguenot, décapité en place de (îrftve à Paris, le 20 juillet 156lJ, pour viol, vol, rapt et autres crimes.

(3) Françoise d'Anjou avait épousé en secondes noces le 9 novembre 1538, Jean de Rambures, comte de Guines, seigneur de Rambures, Dompierre, Êtouy, Hornoy et Drucat, échanson du roi, grand louvetier de France et grand maître des Eaux et Forôts en Ponthieu et Picardie, veuf lui-même d'Anne de la Marck.

(4) Grand maître des Eaux et Forêts de Picardie, tué à l'assaut de Rouen, le 26 octobre 1562. ...

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s'empressant de l'imiter, avait vendu les siens au duc de Guise qui avait fait offrir à Boulainvilliers un prix supérieur à celui qu'il avait reçu du connétable. Montmorency, très attaché à ses intérêts et d'ailleurs sentant vivement cette affaire, avait ajouté dix mille écus à ceux qu'il avait déjà versés à Boulainvilliers, à condition que celui-ci lui transmettrait ses droits pour la seconde fois, et il s'apprêtait à soutenir la lutte 'devant le Parlement contre le duc de Guise. Le procédé du Lorrain, exploité par le connétable,, avait eu un grand retentissement, si grand que le Parlement obtînt que Guise se désistât et que le procès fut soutenu pur Rambures ou en son nom. Dans ces conditions, Rambures devait perdre, ce qui arriva en effet; mais le connétable, qui n'était pas la dupe de cette manœuvre, avait chargé Damville, son fils, de porter plainte à la reine-mère et de lui notifier que le duc de Guise se déclarant aussi ouvertement son ennemi, il n'entendait plus avoir affaire à lui pour tout ce qui dépendait de ses charges ou de son gouvernement.

Gondé et Damville ayant conféré ensemble en secret pendant une heure, se séparèrent pour suivre des routes différentes. Condé prit rapidement le chemin de Poitiers où il trouva Jean de Ferrières-Maligny, dit Maligny l'aîné, qui l'y avait précédé avec une escorte, et ils se dirigèrent ensemble vers Nérac où le roi de Navarre attendait son frère dont la venue lui

avait été annoncée par un de ses secrétaires, que Condé lui avait dépêché.

Bien que les Guises, à ce coup, ne puissent plus douter de la culpabilité de Condé et de ses desseins; bien que, à dater de ce moment, comme dit Castelnau (1), « l'opinion conçut qu'il taillerait bien de la besogne comme il fit depuis », il entrait dans leur politique de n'en rien laisser paraître, et le roi écrivit sous leur dictée au roi de Navarre une lettre dans laquelle il proclamait hautement l'innocence de Condé : « Au demeurant, mon oncle, — conclut- « il après lui avoir fait le récit du tumulte « d'Amboise, — en instruisant les procès de « tous ces rebelles, il y a eu quelques-uns « d'entre eux qui ont déposé devant les juges « que mon cousin le prince de Condé, vostre « frère, estoit de la partie, et qu'il avoit de « longtemps sceu toute l'entreprise... et pour « ce que je me doubtay incontinent que, ou ces « bélistres-là disoient telles choses, pensant « prolonger leur vie, ou bien que cela leur « avait esté donné à entendre par Malligny, « qui n'est pas plus homme de bien qu'eux; ne « me pouvant entrer en l'entendement que « mon dit cousin, me touchant de si près « comme il fait, m'ayant tant d'obligations

(1) Michel de Castelnau, seigneur de Mauvi9siere, historien, diplomate, né en 1520, mort en 1592. Ses mémoires ont été publiés en 1621 par son fils Jacques, et furent plusieurs, fois réimprimés depuis.

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« comme il a, y dust jamais avoir pensé, je

« ne faillis incontinent à l'envoyer quérir en

« ma chambre, en la présence de la Royne,

« ma mère, auquel je fis entendra i^e que ces

« malheureux prisonniers avoient dit de luy,

« qu'il m'assura tant qu'il n'en estoit rien.,, et

« me donna tant de cognoissanee combien

« une si méchante calomnie lui pesoiL sur le

« cœur, que je m'assurai encore, comme je

« fais, que tous ces pendus avoient menti. Et

« pour vous dire la fin de nos propos, jedemeu-

« ray très content et satisfait de lui, ce que

« j'ay bien voulu vous escripre à la vérité afin,

« mon oncle, que si l'on vous avait donné à

« entendre d'autre façon, vous n1 en soyez en

« peine et n'adjoutiez foy qu'à ce que je vous

« mande ». — François II le remercie en

outre d'avoir contenu les agitateurs en Guyenne.

Mais il n'avait pas fini avec le roi de Navarre,

et cette lettre ne pouvait faire présager à

Antoine de Bourbon la nouvelle intrigue que

les Guises étaient au même instant occupés à

ourdir contre lui. Je m'en occuperai tout à

l'heure.

Avant de quitter Amboise, François II, ou pour mieux dire le cardinal de Lorraine, car il en était l'auteur, adressa au Parlement de Paris une lettre contenant le récit de la conjuration d'Amboise. Elle fut notifiée en circulaire en même temps à tous les Parlements du royaume. Après avoir énuméré les détails de

l'entreprise et les moyens employés pour la réprimer, le roi exhortait les Parlements « à empêcher par avertissements qu'aucuns ne s'esmeuvent » et il promettait une assemblée ou concile de prélats et de gens doctes pour traiter de la réformation de l'Eglise. Cette lettre, qui porte la date du 31 mars, suscita une réponse à laquelle on mit la même date, sous ce titre : « Briève exposition des lettres du cardi- « nalde lorraine, envoyées, au nom du Roy, aux « Cours de Parlement, à nosseigneurs tenant les « cours de Parlement, les estats de France, désù « reux du bien public. « Dans ce libelle hardi, signé : « vos très humbles et obéissans, les « amateurs du bien public » et « qui représente « tant au vif la phrase et déguisée façon de « parler le cardinal de Lorraine » les auteurs déclarent qu'ils « ne doubtent point qu'il ne soit l'autheur » de la lettre signée par François II. Lacirculaire donna également naissance à un autre pamplhlet très vif contre la tyrannie de la maison de Lorraine, sous ce titre : « Réponse chrestienne et défensive sur aucuns « poincts calomnieux contenus en certaines « lettres envoyées aux baillifs, sénéchaux et « lieutenants du Roy, par lesquelles le cardinal « de Lorraine et son frère, avec leurs adhérens, « ennemis mortels du genre ckrestien, traîtres à « la couronne, tyrans et pirates sur le peuple « tranÇois, veulent malicieusement et faussement « charger les estatz de France de rébellion.

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