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felait qu'on eût vu le portrait religieusement conservé dans un salon du Louvre ; puis enfin (et c'était ainsi qu'il la trouvait le plus désirable) en amazone moderne» prise du col au talon dans une étroite robe de drap et coiffée hardiment d'un mignon chapeau d'homme.
Pour passer sa vie dans ces mondes poétiques, il lisait Racine, les tragiques grecs, Corneille, Shakespeare, les vers de Voltaire sur la mort d'Adrienne Leçon vreur et tout ce qui, dans la littérature moderne, lui semblait élégant ou passionné. Et dans toutes ces créations il ne voyait qu'une image.
Etant allé, un soir, chez le distillateur avec le marquis Tudesco, qui gardait décidément son gilet à carreaux, il fit la connaissance d'un vieillard dont les cheveux blancs se répandaient en boucles sur les épaules et qui avait gardé les yeux bleus d'un enfant. C'était un architecte
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tombé en ruines avec les petites coustructioa** gothiques qu'il avait élevées à grands frais aux environs de Paris vers i84o. Il se nommait Théroulde ; ce bonhomme, misérable et souriant, abondait en histoires d'artistes et de femmes. Il avait bâti en son beau temps des maisons de campagne pour des actrices et pendu de joyeuses crémaillères, dont le souvenir pétillait encore dans sa tête restée légère. Il n'en était plus à choisir des auditeurs et, mis en verve par du marasquin, il déroulait ses souvenirs comme one riche broderie en loques. Le fils du relieur, voyant un artiste pour la première fois, écoutait le vieux bohème en frissonnant d'enthousiasme. Toutes ces demi-gloires oubliées, toutes ces vieilles jeunesses dont parlait Théroulde et que Servien se représentait en bandeaux plats, une féronnière au front ou bien avec da grosses boucles à l'anglaise sur les joues,
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comme il les avait vues dans les iilliographie» moisies qui traînent sur len quais, prenaient pour lui une vie, un éclal inattendus et des familiarités piquante». Possédé par son idée, il essaya d'amener au temps présent un homme qui semblait si bien connaître les femmes de théâtre. Il parla de la tragédie, maisThéroulde dit que c'était un genre ridicule et récita des parodies. Jean nomma Gabrielle T***.
— (( T***, dit l'architecte romantique, j'ai beaucoup connu sa mère. »
Jean n'avait de sa vie entendu une phrase aussi intéressante.
— (( Je l'ai connue en iSAa, poursuivit Théroulde, à Nantes oii elle créa quatorze grands rôles d'opéfa en six semaines. Et l'on croit que les chanteuses n'ont rien à faire I C'est beau, le théâtre I mais le malheur est qu'il n'y a pas un seul architecte capable de construire avec intelligence une salle de spectacle. Quant
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à l'aménagement de la scène, il est, même à l'Opéra, d'une naïveté à faire rougirtm Polynésien. J'ai imaginé un système de déçois circulaires dans le but de supprimer ces bandes de toile qui figurent le ciel sans produire la moindre illusion.
J'ai aussi inventé un appareil de quinquets et de réHecteurs situés de manière à éclairer les personnages de haut en bas, comme le^oleil, ce qui est rationnel, et non plus de bas en haut, comme la rampe, ce qui est absurde.
— « En effet, dit Servien. Mais vous parliez de la mère de GabricUe T*
— « C'était une belle femme, icpiit l'architacte. grande, brune, avec de petites moustaches qui lui allaient très bien... Vous concevez l'effet de mon décor circulaire : un ciel immense répandant une lumière égale sur les acteurs et donnant aux formes leurs ombres naturelles. On joue la Moelle je suppose; la
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cavatme du sommeil résonne sons un ciel diaphane, arrondi en voûte et donnant rimpïôssion de linfini. L'effet de la musique est doublé I Fenella se réveille, elle marche à pas rythmés ; son ombre, qui l'accompagne sur le sol, est rythmique comme elle; c'est la nature et l'art tout ensemble. Voilà ce que j'ai inventé I Et quant aux moyens d'exécution, ils sont d'une simplicité enfantine. »
Alors il entra dans des explications in terminables, employant des termes techniques et s'aidant de tout ce qu'il trouvait sur la table : verres, soucoupes, allumettes. Ses manches râpées, allant et venant, essuyaient le marbre et choquaient les verres. A ce bruit, le marquis Tudesco, qui dormait, entr'ouvrait instinctivement les yeux.
Servien approuvait et disait comprendre, pour en finir. Il conseilla ensuite à l'architecte d'essayer de mettre cette in-
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mention en pratique. Le yieillai d haussa les épaules. Il y avait longtemps qu'il n'essayait plus rien. Mais au fond il ne lui importait guère que son système fût appliqué. C'était un inventeur!
Ramené une troisième fois, par le jeune nomme, à la mère de Gabrielle T*^ :
— <( Elle n'a jamais bien réussi an théâtre, dit-il; mais, comme c'était une femme d'ordre, elle fit des économies.
Elle frisait la cinquantaine quand je la retrouvai à Paris vivant avec Adolphe, fort joU garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, neveu d'un agent de change. C'était le ménage le plus tendre, le plus gai, le plus mignon du monde. Je n'ai jamais déjeuné une seule fois dans leur petit cinquième de la rue Taitbout sans être attendri iusqu'aux larmes. « Mange, ma c chatte. — Bois, mon loupi » et des rfrga : ds et des caresses et un air de contentement. Il lui dit un jour : c Ma chatte,
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« ton argent ne te rapporte pas assez , « donne-moi tes titres et dans quarante- « huit heures j*aurai doublé ton capital. » Elle ouvrit tout doucement son armoire à glace et lui remit ses valeurs une à une, avec un petit tremblement dans les doigts.
« Il les prit sans émotion et lui apporta le soir même un reçu où Ton lisait la signature de son oncle. Trois mois après elle touchait des revenus magnifiques.
Le sixième mois Adolphe disparut. La vieille T*** court chei Toncle avec son chilTon de papier. « Je n*ai jamais signé « cela, dit Tagent de charge, et mon ne- « veu ne m*a jamais remis de titres. » T**' grimpe comme une folle chez le commissaire de police ; elle apprend qu'Adolphe, exécuté à la Bourse, est part' pour la Belgique, emportant cent vingt mille francs escroqués à une autre vieille fenume. Elle ae se remit jamais de ce coup * mais il
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feut lui rendre justice : elle élevait aév^ rernent sa fille et ne plaisantait pa» sur le chapitre de la vertu. Cette pauvre Gabrielle doit encore aujourd'hui se sentir la joue chaude rien- qu'à penser à ses années de Conservatoire; car sa mère lui donnait alors, matin et soir, de belles gifles. Je la vois encore, Gabrielle, dans sa robe bleu céleste, courant à ses leçons en grignotant des grains de café. C'était une bonne fille.
— « Vous Tavez connue I » s'écria Jean pour qui cette confidence était la plus grande aventure d'amour qu'il eût jamais me. p
Le vieillard répondit :
— « Nous avons fait autrefois avec die« en compagnie d'artistes, de bonnes promenades à cheval et à< ân'^ ' les bois de VilIe-d'Avray; elle s'L 3n homme et je me rappelle qu'un jt
Il acheva tout bas son récita qai deve-
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nait scabreux. Il ajouta qu'il ne la voyait plus guère depuis qu'elle était avec M. Didier, du Crédit Bourguignon. Ce financier avait chassé les artistes ; c'était un personnage guindé, gournaé. plat et ennuyeux,
Jean ne fut ni surpris ni choqué outre mesure d'entendre qu'elle avait un amant, parce qu'ayant observé les mœurs des comédiennes dans les proverbes en vers d'Alfred de Musset, il se figurait l'existence de toutes les actrices de Paris comme une icte spirituelle et galante. D aimait celle-là. Avec ou sans Didier il l'aimait. Elle anrait eu, comme Lesbîe, trois cents amants, qu'il l'eût aimée tont autant. N'est-ce point ainsi qne vont les passions de tous les hommes? On aime parce qu'on aime et malgré tout. Quant à se aeritir jaloux de M. Didier, il n'y songea même pas. Il n'était pas fou, cet enfant I II était jaloux des hommes et des
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femmes qui la voyaient souvent passer dans la rue et des employés du théâtre qui s'approchaient d'elle les soirs de représentation. Pour le présent ceux-là seuls étaient ses rivaux. Quant au reste, félicités et tortures, il s'en reposait sur Taveuir, sur l'ineffahle avenir. D'ailleurs la littérature romantique lui avait inspiré beaucoup d'estime pour les courtisanes, à condition qu'elles fussent accoudées mélancoliquement au balcon de leur palais de marbre.
Ce qui le choquait dans les récits de l'architecte bohème, ce qui blessait son amour sans r&ilaiblir, c'est tout ce que ces récits supposaient de vie inélégante dans la jeunesse de l'actrice. La grossièreté lui répugnait plus que tout au monde.
M. Tudesco, certain qu'on lui payerait ses cerises à l'eau-de-vie, ne se donnait pas la peine de parler, et la conversa tioD