‹ Les désirs de Jean ServienChapitre 4 sur 6 · LIS DÉSIRS DB JEAN SIRTIBN II · texte numérisé non relu

LIS DÉSIRS DB JEAN SIRTIBN II

tombait quand l'architecte reprit négligemment :

— « A propos î En allant à Belîevue, avant-hier, pour mes affaires, je Tai rencontrée, jeune homme, votre actrice, l la grille de sa propriété... une maisonnette de rien, bâtie pour durer le temps d'une passion, avec un jardin de six mètres carrés, destiné à donner h un agent de change une idée approximative de la natare. Elle m'a invité à entrer, mais à quoi bon?... »

Elle était à Belle vue I Jean oublia tout ce que le récit du vieillard contenait d'ignominieux, et retint seulement qu'elle était à Bellevue, et qu'on pouvait l'y voir dans la familiarité de la campagne.

Il se leva. M. Tudesco le retint par un pan da sa jaquette :

— a Mon jeune ami, j'admire que TOUS vous éleviez d'un vol audacieux audessus des empêchements d'une humble

Il8 LES OÉSiaS DE JEAN SERVIKA

conditioR, yeacs la beauté gloriease et opulente. Vous cueillerez la splendick fleur qui vous attire, du moins je le sou- , halte. Mais combien il serait préférable . que vous eussiez de l'amour pour une I gimple ouvrière que vous pourrie* séduire en lui offrant pour dix centimes de pommes de terre £rite» et une place au part- ' dis pour voir jouer un mélodrame. Je crains que vous ne soyez dupe de l'oj»nion, car une femme n'est pas beaucoup différente d'une autre femme, et c'est l'opinion seule, cette maîtresse du monde, qui donne un grand prix aux unes et ur petit aux autres. Profitez, mon jeune ef très doux ami, de l'expérience que m'ont donnée les vicissitudes de ma fortune, qui sonttelles que je suis obligé, à cette heure, de vous emprunter la modique somme de deux livres 'iix sou». »

Ainsi parla le marquis Tudetco,

LSS DÉSIFiS DE JEAN SÏBVISlf 11^

XÏT

Jean avait monté à pied le cotean de Belleyue. C'était à Tapproche du soir. La rue du village, bordée de ronces et de chardons, grimpait entre des murs bas.

Devant lui, les bois se peniaient dans un lointain bleui; à ses pieds s'éterxdail hi ville, avec son fleuve, ses toits, ses clochers et ses dômes, la ville énorme et fameuse^ qui avait allumé les désirs d^ Servien au gaz des théâtres et nourri ses fièvres dans la poussière des rues. Au couchant, une bande pourprée unissait

laO LES DÉSIRS DE JEAN SBRYIin

le ciel à la terre. Une paix délicieuse dcf cendait bar la campagne avec les lueurs tremblantes des premières étoiles. Mai> ce n'était pas la paix que Jean Servien venait chercher.

Encore quelques pas sur la chaussée pierreuse, et voici la grille tapissée de vigne vierge, telle qu'on la lui a décrite.

Il la regarde longuement, avec piété.

n admire, à travers les barreaux, entre les branches sombres d'un arbre de Judée, un pavillon blanc à perron de pierre, orné de deux vases bleus. Rienneboug( aux fenêtres, rien sur le sable de l'allée : ni voix, ni souffles, ni bruits de pas. Et pourtant, après une longue contemplation, il s'en va presque heureux, l'âme remplie.

Il attendit sous les vieux noyers do l'avenue l'heure où les fenêtres s'éclairent une à une dans la nuit sombre, puis il revint sur ses pas. Comme il passait

LES DiSIRS DE JEAN SERYIEH 131

devant la gare où qaelf^nes personnes ^ hâtaient à l'approche du train, il vit dans cette confusion une grande femme en mantille embrasser une jeune fille qui partait. Ce visage clair sous la mantille, et ces longues mains fines, qui semblaient nues par volupté, comme il les reconnut I comme il vit cette femme tout entière en un moment I Ses genoux fléchirent. Il sentit quelque chose de doux, comme s*il allait cesser d'être. Non I il ne savait pas qu'elle fût si belle, ni qu'elle eût tant de prix I Et il avait cru l'oublier î II avait cru pouvoir vivre hors d'elle, comme si elle n'était pas à elle seule le monde et la vie!

Elle prit la ruelle qui conduisait à sa maison. Elle marchait d'un pas brusque en laissant traîner sa robe qui s'accroc^haît aux ronces et qu'elle dégageait en ramenant la main en arrière par un mouvement brutal.

Jean, derrière elle, se frottait contre

Xaa LES DiSIRS si jsah siktizi

les mêmes ronces, s'y prenait, s'y piqi^t avec délices.

Elle s'arrêta devant la grille, e* son profil, grand et pur, apparut à Jean dans la clarté bleue de la lune. Comn^e elle foi longtemps à tourner la clef dans la serrure, Jean put observer son visage, d'aiitant plus voluptueux qu'il n'était empreint d'aucun travail de la pensée. H gémit de douleur et de colère à l'idée <]pite, dans une seconde, les barreaux de fer te

; dresseraient entre elle et lui. Il ne voulut pas que ce fût ainsi.

Il s'élança ; il lui prit la m In. la pressa, la baisa.

y Elle jeta un grand cri de peur, le cri affreux de l'animal. Jean était à genoux BUT la pierre du seuil. Il froissait cette main contre ses dents; il ejifonçait les bagues dans ses lèvres.

Une femme de cbambre accourut e»loufllée avec une bougie éteinte.

LES DéSlRS DE JEAi^ SERTISH IsS

— a Qu'est-ce qu'il y a? » dit-elle.

Jean îacha la main qu'il avait marquât»

d'une goutte de sang et il se releva :

Gabrielle, haletante, cette main sur lu poitrine, s'appuya contre la grille.

— « Je veux vous parler, à vous; ^ô le veux, dit Jean.

— « En voiià des manières I s'écria h femme de chambre. Passez votre chr • min. » Et elle montra avec son chaude lier les deux bouts de la rue.

L'actrice avait encore le visage cm« tracté par la peur. Sa lèvre, retroussé ^^ et vibrante, découvrait les dents quibriîlaient. Mais elle comprit qu'elle n'avais rien à craindre.

— « Que me voulez-vous? » lui dit-€lie. Il avait perdu son audace depuis qu'il

ne touchait plus la main. C'est avec une grande douceur qu'il dit :

— <ï Madame, je vous en supplie, écoutez-moi seule un moment.

lik I>ES DÉSIRS DE JSAR 8SRTIE1I

— « Rosalie, dit-elle, après une seconde d'hésitation, faites deux pas dans le jardin. Parlez maintenant, monsieur. »

Et elle resta sur le seuil, laissant la gorille entr'ouverte comme elle Tétait depuis le moment du baiser.

Il parla dans toute la sincérité de son âme :

— « J'ai seulement à vous dire, madame, que vous ne devez pas me repousser, car je vous aime trop pour vivre sans vous. »

Elle parut chercher dans sa mémoire.

— « N'est-ce pas vous, dit-elle, qui m'avez envoyé des vers? »

D répondit que c'était lui.

Elle reprit :

— a Vous m'avez suivie, un soir. Ce a'eet pas bien, cela, monsieur, de suivre les dames.

— « Je n'ai suivi que vous, et c'était bien malgré moi.

LES DÉSIRS DE SEkJi SSaYISR ia5

— « Vous êtes jeune.

— (( Oui, mais il y a déjà longtemps |ue je vous aime.

— (( Cela vous est venu tout d'un coup « n'est-ce pas ?

— « Oui, en vous voyant.

— « C'est ce que je pensais. Vous êtes iiflammable, à ce qu'il paraît.

— « Je ne sais, madame. Je vous aime et je suis bien malheureux. Je ne sais plus comment vivre, et je ne veux pas mourir, puisque je ne vous verrais plus.

Laissez-moi près devons quelquefois. On doit y être si bien I

— « Mais, monsieur, je ne vous connais pas, moil

— C'est mon malheur, cela. Mais jomment puis-je être un étranger pour vous? Vous n'êtes pas, oh, noni vous n'êtes pas une étrangère pour mei. Je ne connais, je ne sais que vous au monde. ^

ia6 LES DÉSIRS DE JEAN SBRTIKH

Et il lui reprit la main, qu'elle lui laissa baiser. Puis :

— « G "est très joli, dit-elle, mais ce n'est pas un état que d'être amoureux.

Qu'est-ce que vous ête^? Qu'est-ce que vous faites? »

D répondit avec assez de franchise :

— « Mon père est commerçant ; il me cherche un emploi. »

L'actrice comprit que c'était un menu bourgeois, vivant tranquillement de peu, nourri dans l'épargne, serré, mescpiin comme ces petits fournisseurs qui Tenaient lui demander des acomptes ai geignant, et qu'elle rencontrait le dimanche en habit neuf dans les bois de Mei»ion. Elle ne ressentit pas pour lui l'intérêt qu'il lui eût également inspiré riche ^v^ec des bouquets et des bijoux eu po»* vre et aifamé à lui tirer des larmes. Il fallait l'cblouir ou l'attendrir, cetfte femme! Puis elle était habituée à dcM

LBS DÉSIRS DE JEkH SBRTIBBI 137

jeunes gens nlo» dégourdis. Elle se rappela tïn petit violon du Conservatoire qui, un soir qu'elle avait du monde, fit mine de partir avec les autres et se cachs dans le cabinet de toilette ; comme elle se déshabillait, se croyant seule, il sortit de sa cachette avec une bouteille de Champagne dans chaque main et riant comme un fou. Le nouveau était moins amusant. Pourtant elle lui demanda son nom.

— (( Jean Servien.

— « Hé bien, monsieur Jean Servien, je suis fôchée, très fâchée de vous avoir rendu malheureux, puisque vous dites que vous l'êtes. »

Fl, comme elle était au fond de son cœur plus flattée que chagrine du mal qu'elle avait causé, elle répéta plusieurs fois qu'elle était très fâchée.

Elle ajouta :

— « Je n'aime pas à faire de la peiiie aux gens . Chaque fois qu'un jeune homme

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est malheureux à cause de moi, j'en suis désolée; mais, de bonne foi, qu'est-ce <jue vous voulez que j'y fasse? Allez, et soyez raisonnable. Il est inutile que vous reveniez me voir. D'ailleurs cela serait ridicule. J'ai une vie toute d'intérieur, et il m'est impossible de recevoir des étranf rs. »

Il lui dit avec des sanglots :

— « Oh î je voudrais que vous fussiez pauvre et délaissée. Je viendrais alors et nous serions heureux . »

Eîle fut assez surprise qu'il ne lui prît pas la taille et qu'il ne pensât pas à l'entraîner dan» le jardin, sous le massif oè il y avait un banc. Elle fut un peu déçue et comme embarrassée de n'avoir pas à se défendre. Trouvant que la suite de l'entretien ne répondait pas au début et que cejeune homme devenait ennuyeux, elle lui poussa la grille au nez et se coula dans le jardin.

LES OiSIRS DE JBÀI! SERYIBM ISÇ

Il la vil disparaître dans l'ombre.

Elle emportait à sa main, sur le doigt, à côté d'un saphir, une goutte de sang. Dans sa chambre, en versant de l'eaiï sur ses mains pour laver ce sang, elle songea que tout ce qu'il y en avait dans les veines de ce jeune homme coulerait pour elle, quand elle le voudrait. Et cette idée la fit sourire. Alors, s'il avait été là, dans cette chambre, près d'elle, peutêtre qu'elle ne l'aurait pas renvoyé.

K3k) L»a Désias db jba,n sERYism

Jean descendit la ruelle et courut par la campagne dans un état d'exaltation qui lui ôtait le sens des réalités et qui supprimait en lui toute joio, toute douleur et toute intelligence. Il ne lui souvenait plus de ce qu'il avait été avant ce baiser sur la main, et il était un étranger pour lui-même. Il lui restait aux lèvres un goût voluptueux qu'il ressentait en les pressant l'une contre l'autre.

Le lendemain matin, son ivresse étant

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dissipée, il tomba dans un grand abattement. Il se dit que tout était perdu. li comprit que la grille tapissée de vigne vierge et de lierre, cette grille ouverte à plus d'un, lui était fermée par cette main capricieuse et facile mieux et plus impitoyablement qu'elle n'eût pu l'être par les verrous et les clefs d'une femme chaste. n devinait que son baiser n'avait pas mis de frisson dans cette chair, et qu'il n'avait pas su mordre sur cette créature.

Il ne savait plus ce qu'il avait dit, mais il savait bien qu'il avait parlé dans la grande sincérité de son âme. Il avait montré son ignorance et sa méprisable candeur. Lia chose irréparable était faite. Pouvait-on être plus malheureux? E avait perdu jusqu'à l'avantage d'être inconnu d'elle.

Bien qu'il n*eût point d'orgueil, iî rejeta sur le sort les insufUsances de sa nature. Ainsi donc, songeait-il, il était

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pauvre et n avait pas le droit d'aimer. Oh! s'il était riche et formé à toate la science des oisifs et des heureux, comme les magnificences de sa fortune seraient en harmonie avec les magnificences de son amour I Quel Dieu inepte et féroce avait muré dans la pauvreté son âme pleine de désirs?

Il ouvrit sa fenêtre et il vit Tapprenti de son père, qui, en se rendant à Tatélier, abordait sur le trottoir, avec une effronterie toute simple, une brocheuse de sa connaissance. Il donnait des baisers à la fille, sans souci des passants, et sifflait en amateur. La fille malsaine et jolie, admirablement campée dans ses loques sur des bottines bien faites, le retenait en feignant de le repousser. Et vraimenic/; garçon robuste et mince dans sa veste de toile bleue avait une grâce faubourienne et le bel air des bals de barrière. En s'en allant, elle retourna plu-

LBS DÉSIRS OE JBAN lERTIBR lS3

sieurs fois la tête; mais il examinait les cervelas à la montre d*un charcutier et ne songeait plus à la fille.

Jean, témoin de cette scène, se sentit jaloux de Tapprenti de son père.

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n lut, ce jour-là, sur les affiches, qu'elle jouait dans le spectacle du soir. Il la guetta à la sortie du théâtre et la vit qui donnait des poignées de main avant de monter en fiacre. Ce qu'il y avait d'acre et de mauvais en elle, et qu'il n'avait pas remarqué dans la conversation de la veille, le frappa tout à coup. Alors il s'aperçut qu'il la haïssait, qu'il l'ex'^crail de toute la force de son intelligence, de ses muscle» et de ses nerfs. Il eût voulu la déchirer,

LES DÉSIRS Dl JEAN SSAYIBM l35

la broyer. Il ne pouvait soutenir sans fureur l'idée qu'elle se mouvait, qu'elle parlait, qu'elle riait, qu'elle vivait enfin. Il lui semblait bon du moins qu'elle souffrît, que la vie la blessât et fît saigner sa chair. Il fut content à la pensée qu'elle mourrait un jour et que rien alors ne resterait plus d'elle, rien de ses formes, rien de sa chaleur, et qu'on ne verrait plus les jeux magnifiques de la lumière dans sa che.

yelure, sur ses yeux et sur sa chair tantôt mate et tantôt nacrée. Mais ce corps, qui lui donnait tant de colère, était jeune, tiède et souple pour longtemps encore, et plus d'un à qui il serait offert, le sentirait frémir et s'animer. Elle existerait pour d'autres «aiçis exister pour lui. Cela était-il tolérable? Ohl quelles délices de plonger un poignard dans ce seisa tout chaud I oh! la volupté de bien tenir cette femme renversée sous un genou et de lui dire entre deux coups de couteau :

l36 LES DÉSIRS DE JIAK tSETIIR

' — « Suis-je ridicule, maintenant ? i

Telles étaient ses imprécations, quand il sentit um .nain peser sur ses épaules. En se retoumani, li vit une singulière figure: un groft nez en pied de marmite, des épaules hautes et fortes, des mains énormes et bien faites, un ensemble malgracieux, puissant et sympathique. D chercha un ins tant d* où venait le monstre, puis il g'écria : « Garneret I »

Et sa mémoire lui représenta en une seconde dans la cour et dans les classes du pensionnat de la rue d'Assas un gros garçon toujours au piquet pendant les récréations , recevant et donnant de grands coups de poing, terrible de sincérité et de courage, laborieux, rude à ses maîtres, sans cesse enguignonné, mais étonnant, de temps à autre, la classe par des coups de génie.

Il eut de la joie à retrouver ce camarade qui lui parut presque vieux av:x ses

LES DéSIRS DE JEAN SERVIEN ï'6']

paupières froissées et ses gros traits. [Is se prirent le bras et, en se promenant sur le quai désert, tandis que le léger clapotement de Teau montait à leurs oreilles dans le silence de la nuit, ils se dirent l'un à l'autre leur passé bien court, leurs idées présentes et leurs espérances infinies. Garneret n'avait pas conjuré son ancien guignon; il faisait, de l'aube au soir, des travaux gigantesques pour un géographe qui le payait comme le dernier de ses commis ; mais sa large tête était pleine de choses. Il s'occupait de physiologie et se levait avant le soleil pour faire des expériences sur le sens de la lumière chez les invertébrés ; afin d'apprendre à la fois l'anglais et la politique, il traduisait les discours de M. Disraeli, il accompagnait tous les dimanches le| élèves de M, Hébert dans leurs excui^ sions géologiques aux environs de Paris ; le soir il faisait aux ouvriers des confé-

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rences sur ia peinture lUlienrie et i économie politique et il ne sft passait pa* une I semaine qu'il ne fût terrassé pendant I TÎngt-quatre ou quarante-huit heures par une migraine atroce. Il passait aussi de ( loîigues heures chez sa fiancée, jeune flllo sans dot, pas jolie, mais douce et délicate, qu'il adorait et qu'il comptait bien épouser dès qu'il aurait cinq cents iîanca devant lui.

Servien comprenait mal cette nature de bon ouvrier, pour laquelle le monde rcst une immense usine où l'on travaille habit bas, les manches retroussées, la sueur au front et une chanson aux lèvres . Il concevait encore moins un amour qui n'était pas né dans les prestiges du théâtre ou parmi les somptuorités de la vie oisive. Mais il sentait à tout cela un grand sens et une véritable force, et, comme il wait besoin de confident, il raconta ses amours à Gameret, avec Facccnt d'un

amer désespoir <ot un secret orgueil d'éprouver des douleurs distinguées.

Ganieret n'admira pas.

— « Mon bonhomme, dit-il, tu as pris ï toutes ces idées-là dans des bouquin»

romantiques. Comment peux-tu aimer cette femme, puisque tu ne la connais pas? »

Comment? Jean Sarvien ne le sarail pas; mais ses nuits, ses jours, les battements de son cœur, la fixité de sa pensée obsédée, tout lui prouvait que cela était n se récria ; il parla d'influences mystérieuses, d'affinités, d'eiïluves et de divine essence.

Garneret se prit la face dans les mains. Il ne comprenait pas.

— « Mais enfin, dit-il, cette femrar»

R'est pas d'une nature différente de c^ll des autres femmes I »

Cette idée si simple surprit beaucoup Jean Servien. Elle le choquait à ce point

l40 LES DÉSIRS DE JEAN SIRYIEM

que. pour ne pas l'admettre, il cherchait dans son esprit des raisons désespérée^.

Garnerel parla des femmes. C'était un esprit judicieux que Garneret :

Il rendait un compte exact des relations des sexes, mais il ne disait point à Jean pourquoi une figure aperçue entre mille donne plus de joie et de douleur que la vie ne semblait pouvoir en contenir. Il essaya pourtant d'expliquer cela, car il était d'humeur raisonnante.

— « C'est bien simple, dit-il; il y » une douzaine de violons chez un brocanteur. Je passe, moi vulgaire racleur de boyaux, je les accorde, je les essaye et joue sur chacun d'eux à grand renfort de fausses notes Au clair de la lune et J'ai du bon tabac dans ma tabatière ; une musique à faire hurler des chats Paganini passe après moi; û explore d'an seul coup d'archet les plus secrètes profondeurs de ces boîtes harmonieuses : le pr«-

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mier violon est sourd, le deuxième aigre, le troisième presque muet, le quatrième enroué, cinq autres n*ont ni force ni justesse, mais le douzième rend sous Tarchet du maître des sons suaves et puissants. Paganini reconnaît un Stradivarius ; il l'emporte ; il le garde en jaloux ; il tire de cet instrument, qui aurait toujours été pour moi un sabot sonore, des notes qui font pleurer, qui font aimer et qui donnent Textase ; il fait un testament pour qu'on renferme ce violon avec lui dans le cercueil. Paganini, c'est l'amant , i la machine à table d'harmonie, c'est la l femme . 11 faut qu'elle soit bien construite, l cette machine, et sorte de la boutique d'un savant luthier ; il faut surtout qu'elle tombe aux mains d'un exécutant habile.

Mais, mon pauvre Jean, à supposer que ta tragédienne soit un divin instrument de musique amoureuse, je ne te crois pas capable d'en tirer une seule note de

X4a I>E8 DÉSIRS DB JEAN SEaVIBN

volupté Voyons : je ne passe pas mes

nuits à souper avec des femmes de théâtre, mais noîjs savons ce que c'est qu'une actrice. C'est un animal généralement agréable à voir et à entendre, toujours mal élevé, gâté par la misère d'abord et par le luxe ensuite. Fort occupée de phis, ce qui la rend aussi peu romanesque que possible. Quelque chose comme une concierge devenue princesse et joignant ies rancunes de la loge aux caprices du boudoir et aux fatigues de Félude.

K Tu n'as pas la ' n

ner T*** par des mu.. — ^on

goût. Ton père te donne cent sou» par semaine ; c'est beaucoup pour an relieur, mais c'est peu pour une femme dont Aes robes coûtent de cinq cents h trois mille francs cliaque. Et, comme tu n'es ni directeur de théâtre pour signer des engagements, ni auteur dramatique pour donner des rôles, ni journaliste pour fair.

LB8 DÉSIRS D'; JEA?I SERVIE» l43

des articles, ni commis de nouveautés pour profiter d'un caprice dans les hasards de la livraison à domicile, je ne vois pas du tout comment tu pourras v te faire aimer et je trouve ^iie ta tragédienne a eu bien raison de te fermer sa grille au aez.

— « Hé bien î s'écria Jean Servien, je t'ai dit que je Taimais. Ce n'est pas vrai. Je la hais I Je la hais pour tous les tourments qu'elle m*a donnés, je la hais parce qu'elle est belle et qu'on Faime. Et je hais toutes les femmes parce que toutes aiment, et que ce n'est pas moi I »

Garneret se mit à rire.

— « Franchement, dit-il, elles n'ont ?

pas tout à tait tort de ne pas t'ai mer. Tu n'as dans tes passions rien d'affectueux, rien de bienfaisant ni d'utile. Depuis que tu aimes M"*T***, as-tu jamais pensé un seul moment à lui épargner une peine ? As-tu rêvé de te sacrifier pour elle? .

l44 LKS DÉSIBt Dl JBÂH SBRTIBH

S*est-il glissé quelque chose d'humain dans ton amour? Y sent-on la force ou la honte? Non. Eh hieni lorsqu'on est de pauvres diables comme nous et qu'on a tout à conquérir dans la vie, il faut être courageux et hon. Il est une heure et demie, je dois me lever à cinq. Bonne nuit. Calme-toi et viens me voir. »

LES DÉSiaS DB JEAN SEaTlKR l45

n ne restait phîs que trois jour» à Jean pour se préparer à l'examen pour l'admission au ministère des Finances. Il les passa à la maison, où les figures de son pbre, de sa tante et de l'apprenti lui semblaient étrangères tant elles étaient sor- ^ ties de sa pensée. M. Servien, mécontent de vson fils, se taisait devant lui par timidité et par délicatesse. La tante le subjuguait par son excès de tendresse radoteuse ; elle entrait la nuit dans sa cbambre

1^6 LBS DÉSIRS OB JBAK SERTIE»

pour voir s'il dormait bien. Tout le joui elle lui contait ses misères et ses haines.

Ayant surpris ses propres lunettes sur le nez de l'apprenti, elle gardait Je cette profanation une sorte d'horreur religieuse.

— « Ce garçon est capable de tout, »

disait-elle. Un des divertissements de l'apprenti était d'exécuter sur le dos de la vieille fille la danse des Caraïbes anthropophages, qu'il avait vue dans quelque théâtre. Il se mettait dans les cheveux des plumes arrachées à un plumeau ; il tenait entre ses dents un grand couteau sans manche et il s'approchait d'elle, accroupi et sautillant, avec des grimaces féroces qu'il remplaçait peu t peu par l'expression d'une avidité déçue, à mesure qu*il constatait combien ^a prcb était dure et coriace. Et Jean riait de cette mimique vulgaire et drôle. La tante n'avait jamais eu de ce p^t djcame

LB8 niaiKB DB JBA*f SERVIBN 1^7

joué sur ses talons une idée bien nette *. mais 8* étant parfois brusquement retournée, ePô avait soupçonné quelque irrévérence. Et pourtant, elle supportait cet enfant parce qu'il était dn peuple. Elle ne haïssait vraiment que les riches. Elle s'indignait que sa bouchère fût allée en robe de soie à une messe de mariage. Il y avait au haut de la rue de Rennes, au bord d'un terrain vague, dans une échoppe» une marchande de pain d'épice poudreux et de bâtons de sucre d'orge rances. Cette femme avait un teint couleur de brique sous une marmotte de cotonnade et de^ yeux d'un bien clairet dur. Tout son étal n'avait pas coûté deux francs *ii. quand il faisait du vent, la poussi'ire blanche des maisons en construction le couvrait comme un badigeon. Le.« bonnes et les mères tiraient vivement les petits enfants qui lorgnaient la marchandise :

l48 LES DÉSIftS DE JBAK SBRTIBI

— « C'est sale! » disaient-elles.

Mais cette femme n'avait pas l'air d'enleridre ; et l'on eût dit qu'elle ne ressentait plus rien. Elle ne mendiait pas. La Servien lui disait bonjour en passant, l'appelait par son nom, parlait avec elle, devant l'échoppe, quelquefois un quart d'heure. Elles conversaient toutes deux des voisins, des accidents arrivés sur la voie publique, des chevaux maltraités par les cochers, des peines de cette vie et du bon Dieu a qui n'es! pas toujours juste Ji.

U arriva à Jean d'assister à un de ces catretiem. Cette saveur des petites existent ;e8, ce goût particulier des vies misértibles, paresseuses et résignées, remuait tout son sang dans ses veines de plébéien. £n un moment, entre ces deux vieilles, couleur de pierre, et n'ayant de vie que celle de la rue, tantôt sombre et déserte, tantôt ensoleillée et peuplée, le jeune

LS8 DéSIRS DB JSÀN SBaVIBR l49

homme en apprit plus sur Texistence qn'onnelni en avait enseigné au collège. Sa pensie alla de cette femme à l'autre, si belle et qu'il aimait, et il se fit de la vi« une idée mélancolique et large. Il se dit qu'elles mourraient toutes deux, et une affreuse vieille, accroupie devant des gâteaux moisis, lui rendit cette impression de morne sérénité qu'il avait ressentie devant les joyaux funéraires delà reine d'Egypte,

l50 LES DÉSI&S I2E JEjLK SIRYIKH

Après s'être exercé tout le jour à des petits problèmes d'arithmétique, il s'en alla le soir en haLit de travail jusqu'à l'avenue de l'Observatoire. Là, entre deux chandelles, devant un châssis tapissé de romances à vignettes, un homme chantait d'un voix éraillée en s'accompa^nant d'une guitare. En cercle autom do lui, des ouvriers et des filles écroulaient la musique. Jean s'y glissa, par cet ins-

LB8 DÉSIBI bB JBAK &BRYIBN l5l

tmctqui pousse vers la lumière et leljTuil les promeneurs disteaits et par cette sorte d'amitié pour la fouie qui est dans les mœurs parisiennes. Là, plu» isolé, plus feol qu'ailleurs, il songeait aux magnificences voluptueuses de quelque belle tragédie d'Euripide ou de Shakespeare.

Quelque chose de doux, qu'il ne sentit pas tout d'abord,, le touchait et le pressait. 0 se retourna el vit une ouvrière en petit chapeau noir, à rubans bleus. Elle était jeune et assez jolie. Il songeait aux grâces terribles et surhumaines d'une Electre ou d'une Lady Macbeth. Elle continua de se tapir contre son dos, jusqu'à ce qu'il tournât de nouveau la tête.

— « Monsieur, lui dit-elle alors, voulez-vous me permettre de passer devant V3UL ? Je suis si petite ! je ne vous empêcherai pas de voir. »

Elle avait une johe voix. Sa tête, toute

l5a LES DÉSlhB DX llAN s^^avi»

levée et tendue sur un cou potelé, montrait des yeux brillants et des dents sainat entre des lèvres gourmandes. Elle sa coula , gaie et vibrante, à la place que Jean lui céda sans rien dire.

L* homme à la guitare chanta une romance sur les oiseaux en cage et les fleura en pots.

— « Moi, dit l'ouvrière à Jean, j'ai des giroflées et des oiseaux, ce sont dea serini. »

U songeait à quelque blanche figoro errant sous les créneaux d'une tour.

L'ouvrière reprit :

— « J'en ai deux, vous comprenei.

pour pas qu'ils s'ennuient. Deux, c'est un joli nombre, pas vrai ? »

Il s'en alla avec ses visions soai lea vieux arbres de l'avenue. Après denx tours de promenade, il vit la petite ouvrière au bras d*un beau garçon, habillé à la mode, avec une grosse chaîne dû

LS8 niSIRS DE J8A1I 8SRTIER l5S

montre. Ce garçon lui prenait la taille dan» l'oixibre; elle riait.

Alors Jean Servien eut regret de raroir dédaignéet

l54 I^SS DÉSIRS DK JEAN SEaVISn

Jean, appelé à subir l'examen, sans préparation suffisante, s'embrouilla dans ios entortillements d'une dictée obscure et captieuse et dans des calculs trop lon^ pour le temps fixé aux candidats. Il rentra désespéré à la maison. Son père essaya par bonté de le rassurer. Maif appelé, à qninze jours de là, par une lettre non sfli-ancbie, il fut inlrod'iit, après trois beures d'attente, dans le cabinet

LZ8 DÉSIRS DE JBÀ!? 8E&VIEN l55

de M'. Bargemonl. il reconnut sa propre dictée dans la main du gros homme.

— « J^'ai le regret, loi dit le fonctionnaire, de vous annoncer que vous avez totalement soccombé dans les épreuves qui vt)!is' étaient imposées. Vous ignorez la langue de votre pays, monsieur : vous écrivez Maisons-LaffiUe sans s à maisons C'est une faute d'orthographe! et, qui plus'est, vous nebarrez point vos i. Comment pouvez^ouB ignorer à votre âge qu'un i doit être barré? C'est inexplicable! »

Et, frappant à grands coups la feuille de papier sur laquelle les fautes étaient marquées à l'encre rouge, il répétait : c C'est inexplicable ! » Sa face s'empourprait et cm. lui voyait au front une grosse veine. Quelque chose de einguh'er d^^s la physionomie de Jean l'arrêta :

— cf Jeune homme, reprit-il, d'un ton plus calme, tout ce que je pourrai fjoâlre

l56 I.B8 DiSIBS DK JBAN 8B&VIBH

pour vous, je le ferai, soyez-en sûr : mais il ne ûtut p) ; me demander l'impossible. Nous ne pouvons pas attacher aa service de rÉtat des jeunes gens qui ignorent Torthographe jusqu'à écrire Mdisonê- Laffitte sans s à maisons. C'est en quelque sorte un devoir de patriotisme pour on Français de connaître sa langue. Dans un an, le ministre ouvrira une session d'examens ; je vous inscrirai. Vous avez un an devant vous ; travaillez, apprenes votre langue. »

Jean tout rouge, enflammé de haine et de oolère, les yeux fixes, la gorge sèche, les dents serrées, incapable de dire un mot, se retourna tout d'une pièce et fit claquer la porte avec un bruit de tonnerre; des piles de papiers et de livres t'ébor/ièrent du coup dans le cabinet du ohef.

M. Bargemont seul et stupéfait songea louiefois à sauver T honneur de l'admi-

LIS DÉSIRS DB JEAN SBAYIEK ibj

nistration. li rouvrit la porte et cria : € Sortez ! d à Jean qui, repris par sa timidité naturelle, se sauvait comme un voleur dani les corridors.

IÔ8 LES DESIRS DB JIBAK tBaTISn

Dans la cour égayée par nne corbeille de rosiers, Jean, une lettre à la main» cherchait à se reconnaître d'après les indications données à voix basse, comme on secret, par le frère portier. Il allait de porte en porte, hésitant, le long du vieux bâtiment désert, quand un petit garçon remarqua son embarras et dit :

— « Vous roulez voir M. le directeur?

Il est dans son cabinet avec maman. A\r tendez dans le parloir, b

LES D.^SIHS DE JEAV SBBTIEN ib^

C'était une grande salle blanche, d'aspect assez noble dans sa nndité, malgré de pauvres chaises de crin rangées contre les murs. Sur la cheminée sans glace une mater dolorosa attirait le- regard par sa blancheur éclatante. De grosses larmes de marbre étaient arrêtées sur les joues de cette figure, qui exprimait l'engourdissement béat dts douleurs saintes. Jean Servien lut cette inscription gravée sur le socle en lettres ronges :

A Mo?;siEUB l'abbé Bokdieb,

en mémoire de Philîppe-Gut de Thierekchk,

DÉCÉDÉ ▲ Pau

141 II ROVEMBXCB 1867, DAIfS SA DIX-SEPTIÉMB AMHÉEt

iiA Comtesse Yaibntini de Thierebghr,

SIÉE DE BrUILLE DE S AINT-Am AI«D .

Laadate paeri dominam.

AloTB il oublia ses inquiétudes de solliciteur et F eiFroi instinctif qui l'avait saisi

i60 LES DéSIftS DR JBAR SSBYIBH

an seuil de cette maison silencieuse. H oublia sa crainte et son espérance... l'es^

i pérance d'être pion ! Il assistait au drame domestique et cruel qui lui était révélé par cette inscription. Un enfant d'une des plus grandes familles de France, un élève de Tabbé Bordicr, atteint de phtisie an milieu de ses études inutiles cl sortant du collège , non pour jouir de la rie et goûter ces magnifiques plaisirs que méprisent ceui-ik seuls qui les ont épuisés, mais pour aller mourir dans une ville du Midi entre les bras de sa mère remplie d'une douleur immente, mais pompeuse, à en juger par le symbole de marbre qui la consacre. U sentait, il voyait cela. Lc^t trois mots latins qui fontdireàcettemère: « Enfants, louez le Seigneur qui m'a pris

. mon enfant, j» l'étonnaient par leur piété inhumaine, et il admirait aussi qu'on gardât jusque dans la mort on tel aur d'aristocratie.

LSI DÉ8IAS DK JIÂH 8KRTIKN (6l

n s'ouMiait dans ces rêveries quand un vieux prêtre lui fit signe d'entrer. Le bonhomme prit la lettre de présentation que Jean lui tendit, mit sur son gros nex des besicles dont les verres étaient ronds peu s'en faut, comme les deux roues d'un petit chariot d'argent, et lut la lettre en l'éloignant de toute la longueur de son bras. Les fenêtres, qui donnaient sur le jardin, étaient ouvertes ; une branche de vigne vierge venait pendre sur le bureau, au pied d'un crucifix de vieil ivoire. Une petite brise faisait palpiter les papiers comme des ailes blanches. L'abbé Bordier, ayant fini de lire, tourna vers 1« jeune homme sa large face labourée et son front que Tâge avait admirablement poli, n ôta ses lunettes et se frotta les jenx. Ses paupières fripées, remontant lentement, découvrirenv des nrunelles d'un gris qui faisait songer aux matins d'automne. Renversé dans son fauteuil,

l6a LES DÉSIRS DE JEAN SEaVIBH

& allongeait ses pieds chaussés de soaliers à boucles d'argent et montrait s^ ba» noirs.

— « Ainsi donc, mon cher enfant, dit- 3, YOUB voulez, comme me l'apprend mon respectable ami M. l'abbé Marguo^ rite, vous consacra à renseignement ; et votre intention serait de préparer votre licence tout en remplissant les fonctions de mattTe d'étude. Ce sont des fonctions modestes; mais il ne tiendra qu'à vous, mon cher enfant, de les relever par le lèle du cœur et la volonté de bien faire. Je vous confierai l'étude des Moyens, M. l'économe vous dira qiielles sont nos conditions. »

Jean s'inclina. 11 allait sortir. L'abbé Bordier le retint par un geste brusque et lui dit :

— « T v>uo entendez-vous aux vers?

— c< Aux vers latins P demanda Jean.

— « Non pas ! aux vers français. Ferie»-

LB9 DllSIRS DE JSAIT SERYIEM l6S

VOUS r^er trône et couronne? L'oreille, il faut l'avouer, n'est pas très satisfaite de eette rime, mais l'exemple des grands écrivains l'autorise. »

A ces mots, le bonhomme saisit u.

gros cahier.

— « Écoutez, dit-il, écoutez : C'est saint Fabrice qui parle au proconsul Flavius :

Achlve, fau dreuer l'appareil souhaité De ma mori, oa phiôt de ma féliciiL Le Roi des Rois, du haut de son céleste trône Déjà me tend la p^lme et tresse ma coaronne.

« Préférez-vous qu'il dise :

Athivc], fais dres$er l'apporeil soakaità

De ma mort, ou plutôt de ma félicité.

Je vois le Roi des Rois me tendre la couronne,

Qftti neaestpas le prix quand c'est Dieu qui la donne!

« Ces vers sont plus corrects sans doute fixQ les autres, mais ils ont moins de

l64 LIS DÉSIRS DB SEAU SBRYICI

force, et le poète ne doit point 8acri£et l'idée à la rime.

Le Roi des Bois, da haut de son clUsU tr&nê. Déjà me Und la palme et tresse ma couronne. •»

Cette fois il faisait, en déclamant, l^ gestes d'offrir et de tresser.

— a C'est mieux, ajouta-t-il, c'es* mieux ainsi I »

Jean, un peu surpris, dit que c'était mieux en effet.

— « N'esi-ce pas? » s'écria le rieux poète?

Et il souriait avec la candeur d'un petit enfant.

.ilors il confia à Jean que c'était une ♦âche difficile que de faire des vers. D ' i Jlait observer la césure, amener la rime sans effort, îaire régner une harmonie tantôt forte, tantôt douce, parfois imitative, n'employer que des termes ou nobles on \ relevés par quelque circonstance.

LIS DÉSiaS DE JBAK SEKYIEIf l65

l\ lut un morceau de sa tragédie parc« qu'il avait des doutes sur le nombre de la période, un autre parce qu'il y trouvait des audaces heureuses, puis un troisième aân de faire mieux comprendre les précédents, puis les cinq actes d'un bouta l'autre. Il jouait en lisant, changeait de voix selon les personnages, se démenait, et, pour retenir sa calotte noire qui tombait aux endroits pathétiques, se donnait sur le crâne des coups de poing retentissants.

Cette tragédie sacrée, dont la femme était absente, devait être jouée par les élèves de l'institution dans une solennité. L'année précédente, il avait fait représenter une première tragédie de sa façon, le Baptême de Clovis. Un religieux, M. Schuver, avait suspendu des guirlandes de roses en papier pour figurer le cham[, de bataille de Tolbiac et la basilique de Reims. Afin de donner un aspect

r66 LBS DÉSIRS DS JEAN HBRVIIir

ferouche aux enfants qui représentaient les compagnons de Clovis, la soeur lingère avait relevé jusqu'aux genoux leurs pantalons blancs. Mais l'abbé Bordier souhaitait mieux encore pour sa nouvelle œuvre.

Jean soutint et agrandit cette ambition . n fut admirable dans ses projets de décors et de costumes. Il voulait que le farouche Flavius siégeât sur une chaise d'ivoire garnie de pourpre, devant Vin portique peint sur la toile de fond. Il voulait que les costumes des soldats romains fussent copiés sur ceux de la colonne Trajane.

Il ouvrait ainsi des perspectives magnifiques au bonhomme enchanté, ravi, mais inquiet. Car, hélas I M. Schuver ne valait plus rien comme décoratear quand on le sortait de ses roses çn papier. Il fallut que Jean visitât le hangar, et ils recherchèrent tous deux le moyen à\

LES DÉSIRS DB JSAK SBaTIKlf I67

vri* k scène et d'agencer des coulisse», Jean prit des mesures, leva un plan, fit un devis. Il y mettait une passion singulière, mais qui ne surprenait pas du tout le vieux poète. Ici un portant, là un praticable. L'acteur entrerait parla...

Le bon prêtre l'arrêta :

— <( Dites le récilateur, mon dier enfant ; acteur n'est pas un terme honnête. »

A cela près, ils s'entendirent à merveille. Le jour baissait; l'ombre démesurée de l'abbé Bordier s'agitait sur le sable du hangar; sa voix brisée jetait des rimes jusqu'au fond des cours. Et Jean Servien souriait au fantôme, visiblo pour lui seul, de Gabrielle, son inspiratrice.

l68 X.KS DÉSIRS DE JVAH SKftVIIlf

La longue étude du soir se terminait dans un calme profond. Les grands abatjour des lampes ramenaient la lumière sur les chevelures emmêlées des élèves qui travaillaient ou rêvaient le nez sur leur pupitre. On entendait le craquement du papier, le souffle des enfants et le É^rincement des plumes de fer. Le plus jeune, les joues encore brunies par la mei , songeait, sur son thème inachevé, à la plage normande et aux châteaux de sable qu'il

LES DÉSIRS TE JEAX 8EaVII>' I^

élevait avec ses petits amis à la marée montante pour lutter contre la lame.

Au fond delà salle, dans la haute chaire où le préfet des études l'avait installé solennellement sous le grand crucifix noir, Jean Servien, la tête dans les mains, lisait quelque poète latin.

U était pris d'une tristesse infinie, mais il n'avait pas encore le sentiment que sa nouvelle vie fàt réelle, et il s'attendait à ce que la salle d'étude s'évanouit tout à coup avec les pupitres chargés de dictionnaires et les jeunes têtes dorées parla lumière des lampes.

Tout à coup une boulette de papier, lancée du fond de la salle, le frappa à la joue. Il pâlit et s'écria en tremblant de colère :

— « Monsieur de Grizolles, sortez I »

Il y eut des chuchotements, des petits rires, puis l'apaisement se fit. Les plumes g^rincèrent de nouveau et on se passait les devoirs en cachette pour les copier .

170 LB8 OÉSiaS DB JBAII SEBTIIM

Il était pion.

Son père en avait décidé ainsi sur le conseil de M. Marguerite, vicaire de sa paroisse, ami de l'abbé Bordier. Le relieur, plein de respect pour le savoir, se faisait une haute idée de tous ceux qui le I donnent. Ce titre de maître d'étude sonl nait bien à ses oreilles. U lui souriait de \ voir son fils entrer dans une institution aristocratique et religieuse.

— « Monsieur votre fils, lui disait i'abbé Marguerite, préparera sa licence dans rintervalle de ses fonctions, et la titre de licencié ès-lettres lui donnera accès dans le haut enseignement. On a vu des maîtres d'étude, devenus grands maîtres de l'université, s'asseoir dan» le fauteuil de M. de Fontanes. »

Ces raisons avaient déterminé le relieof et Jean était pion depuis trois jours*

Trois mois s'étaient lentement passés.

C'était un vendredi ; une écœurante odeur de friture tiède emplissait le réfectoire; un courant d'air £:oid saisissait les pieds à travers les chaussures humides ; les murs suintaient et Ton voyait, derrière le grillage dus fenêtres, une pluie fine tomher du ciel gris. Les élèves, assiis devant les tables de marbre, faisaient avec leurs fourchettes et leurs timbales un bruit agaçant, tandis qu'un de leurs csi-

17a LBS DÂSIRS DB JEAN SERVIBH

marades, assis dans la chaire an milieu de la grande salle, lisait, selon la règle, un passage de l'Histoire ancienne ae Rollin. Jean, au bout d'une table, le nez sur son assiette de faïence mal essuyée, avait froid aux pieds et mal au cœur. Quelque chose comme du bois pourri restait au fond de son verre, et les domestiques faisaient circuler des plats de pruneaux dont le jus leur lavait les pouces. Parfois, dans le tintement de la vaisselle, la voix âpre dn lecteur de dix-sept ans lui arrivait aux oreilles. Il entendit le nom de Cléopâtre et quelques lambeaux de phrases : El'e allait paraître devant Antoine dans un âge où les femmes joignent à la fleur de leur beauté toute la force de l'esprit,., ta personne plus puissante que toutes les parures... Elle entra dans le Cydnus... La poupe de son vaisseau était tout éclatante d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent.

Lit DÉtllf DB JIAR SEaTIBN I73

Puis les noms caressants de Néréides, àe flûtes, de parfums. Alors le sang lui monta anx joues. La femme qui était pour lui Tunique incarnation de tout l'éternel féminin lui apparut avec une netteté prodigieuse ; un douloureux frisson de volupté hérissa tous les poils de sa chair, ses ongles entraient dans la paume de se» mains, et ce qu'il voyait lui causait des souffrances indicibles, des souffrances délicieuses : c'était Gabrielle en peignoir devant les fleurs et les cristaux d'une table élégante et petite. Il voyait nettement et fouillait des yeux tous les plis de la molle étoffe que soulevait à la gorge le souffle de la jeune femme. Son visage, son cou, ses mains animées avaient un éclat extraoïdinaire et pourtant si naturel que le désir s'en exhalait comme de la réalité même. Le magnifique tissu des lèvres, pleines comme un fruit mûr, et le beau grain de la peau étalaient ces iré-

^74 LES DÉSIllS DE JBA5 SESTfEE

âOTs pour lesquels on risque la mort et le erime. C'était la tragédienne enfin vue par le» deux yeux qui de tous les yeux du monde avaient sa le mieux la voir. Elle st'était pas seule : un homme la regardait daaa les prunelles en lui versant à boire. Ils se penchaient Fun vers Taulre. Jean retenait ses sanglots. Tout à coup il lui sembla qu'il tombait du haut d^une tour. Le préfet des études était devant lui et lai dâsait:

— « Monsieur Serrien, voyez voir a punir Véll re Laboriette qui verse son abon dance dans la poche de son yoisin. »

LIS DiSIRS DS JBÂN SBKTII3f 17$

Le préfet des études, avec ta large face plate et ses façons sonmoises de moine paysan, agaçait Jean Servien à qui il r^ commandait tous les jours la fermeté, h, fermeté, et qu'il desservait en toute occasion auprès du directeur.

Les premiers temps s'étaient passés dans une monotonie assoupissante. Jean, avec ses manières discrètes, se^ délicatesses d'esprit et son air d'indifférence bienveillante, plaisait aux élèves înteUi-

Î76 LES DéSIRS DE JBÀK SERTIBH

gents. Les autres, qu'il ne tracassait pas, le laissaient tranquille, hors un : Henri de GrizoUes, joli et féroce, fier de son nom qu'il écrivait en grosses lettres sur ses pantalons clairs, et heureux de nuire, avait, dès le premier jour, déclaré la guerre au pauvre pion. D versait des bouteilles d'encre dans son pupitre, mettait de la poix sur sa chaise et lançait des pétards au milieu des études.

Le préfet, attiré par le bruit, entrait comme un commissaire de police et re commandait à Jean la fermeté, la fermeté.

Jean afficha, au contraire, une facilité excessive. Un jour, on fit sa caricature. Il la surprit, la regarda et la rendit à l'élève en haussant les épaules.

Cotte m«insuétude ne fut pas ccmpriso et elle ailaiblit son autorité. Les soui frances du pion devinrent aiguës. II perdit la patience qui allégeait ses maux. Il

LB8 DÉSIRS DB JSAIf 9IRTIBM I77

ne tolérait plus ragitatîon joyense des enfants, leurs rires, leur contentement léger de vivre. Il punissait, avec un sentiment visible de haine, leur étourderie et jusqu'à leur joie. Puis il tombait dan;* une sorte d'engourdissement. 11 avait des absences pendant lesquelles il n'entendait aucun tapage. Ce devint une mode d'élever des oiseaux, de faire des filets, de jouer de l'arc, et d'imiter le chant du ; coq dans l'étude de M. Jean Senrien. Et les élèves des autres divisions s'échappaient pour voir à travers les vitres cette étude dont on contait tant de merveille» et où des pantins collés au plafond par du papier mâché se balançaient au bout d'un fil.

M. de Grizolles avait installé une véritable baliate pour lancer des haricots ii la tête du pion.

Jean chassait M. de Grizolles de l'étude. M. le préfet y réintégrait M. de Grizollea

178 LBf DÉSiaS DB 4BAK 8BETIBH

qpae Jean chassait de nouveau. Et c'était chaque fois un nouveau rapport au directoor. L'ahhé Bordier, qui ne parvenait jamais à écouter M. le préfet jusqu'au boat, levait les hras au ciel et s'écriait qn'on le ferait mourir. Mais il lui restait rians l'esprit que le surveillant des Moyens était ane cause de trouble.

S8 DiSiaS DU JEA.K SB&YiE!! I79

XXIY

Les dimanches, tout parfumés d'encens, se consumaient en offices dans une allégresse langoureuse. A vêpres, pen^ dant que les psalmodies claires des élèyes traînaient dans la chapelle, Jean contemplait quelque figure de femme effacée dans l'ombre des tribunes. C'est là que, pendant l'office, les mères, les sœurs des élèves se tenaient, agenouillées ai pourtant hautaines. Au chant de VAve maris Stella, le fils du relieur levait les yeus

l8o LES DÉSinS DE JBâlf SERTIES

sur ces iemmes de vieille race dont les moins belles se sentent d'un grand prix et gardent une fierté naturelle et simple. Les cliants, Tenccns. les ûeurs, les images pieuses, tout ce qui fait qu'on se trouble et qu'on prie amollissait son âme et la livrait tremblante à ces patriciennes . Mais

; c'est Gabrielle qu'il aimait en elles. U

; l'appelait, l'évoquait, et tout ce qui dans h religion donne k l'amour l'attrait de la chose défendue prenait pour lui un intérêt puissant. Athée, il aimait le Dieu de

I xMadeleine et goûtait la rehgion qui t donné aux amants une volupté de plus,

' la volupté de se perdre.

hWLB OËSîaS os JEA» SBAVÏB» I^T

Les élèves se fatiguèrent peu à peî?

(i*UD turaulte que leur imagination n** savait plus renouveler. M. de Grizollei* lui-même renonça à lancer des haricots.

Il eut l'idée de faire du chocolat dans son pupitre avec une lampe à esprit-de-vin et une casserole d'argent. Jean L laissa faire, ''aspira et rouvrit son Sophocle. M. le préfet, passant dans la cour, sentit une odeur de cuisine, fouilla les pupitres et trouva la casserole qu'il alla tendre,

1^2 LBS OfiSI&S DK JBAH PSRVISn

chande encore, à M. le directeur en >' ' criant : « Voilà ce qu'on fait dans l'élude de M. ServienI » M. le directeur se frappa le front, dit qu'on le ferait naourir, fit rendre à l'élève sa casserole, manda M. le surveillant et lui adressa de vifs reproches, parce qu'il crut que son devoir l'y obligeait.

Le lendemain qui était jour de congé, Jean alla chez son père pour y passer la journée. Le relieur lui demanda s'il a\ail bien préparé son examen de professeur.

— « Mon garçon, ajouta-t-il, dépêchetoi de piendre un bon rang, situvc i que je t'y voie. Un de ces jours, ta tante et moi, nous nous en irons les pieds devant. La vieille a eu un étourdisscment la bemaine passée dans l'escalier. Moi. je ne ftoudre pas, mais je sens que je suis usé J'ai beaucoup travaillé sur cette *errp a

Il regarda ses outils, et s'^loigaa tout courbé !

LliS DÉSIRS DE iKLÎi SBRVISIV l83

Alors Jean rassembla dans ses deux mains les vieux outils usés et luisants, ciseaux, poinçons» ccatea:^^, plioirs, ra- / ^^ cloirs, et il les baisa. ^

E pleurait. Sa tante vinl à lui, cherchant ses besicles. Tout bas, en secret, elle lui demanda un peu d'argent. Autrefois elle économisait les sous pour les glisser dans la main a de F enfant ï> ; maintenant, plus faible que Tenfant, elle craignait de manquer ; elle avai\ Aes cachettes et demandait des secours aux prêtres. D'ailleurs sa tête n'était plus solide. Elle annonçait souvent à son frère qu'elle ne laisserait point passer la semaine sans aller voir les Bideau. Et les Bideau, en leur vi^iuit portwrs- tailleurs à Montrouge, étaient morts tous deux, femme et mari, depuis deux ans. Jean lui donna un louis qu'elle prit avec une t joie si laide que le pauvre garçon s'enfuit ; dehors.

lS4 LB8 DiSIAt Dl JIAR SBEVIKN

11 «e trouva, tant savoir commciit, ^m le quai, près du pont d'Iéna. La journée était claire, mais les murs sombres des bâtimckits comme Taspect gris de la berge disaient que la vie est dure. Dans le fleuve une dragueuse, toute jaune de marnes, vidait l'un après l'autre ses seaux pleins de gravier fangeux. Au bord de Feau. une robuste potence de chêne déchargeait de* pierres meulières en virant sur son axe. Près du pont, contre le parapet, une vieille cuivrée gardait, en tricotant det bas, un étal de vieux gâteaux aux pommes.

Jean Servien songea a son enfance .

Sa tante l'avait mené bien des fois sui^oe quai. Bien des fois ensemble ils avaient regardé la dragueuse amener à son bord , seau par seau, le fond fangeux du fleuve. Bien de% lois sa tante avait échangé des paroles avec la marchande de gâteaux aux pommes, tandis qu'il examinait, sur la table couverte d'une serviette, la carafe

LB8 DéSIRS DE JF.AI< 8ERTIER l85

qu'emplissait une eau de réglisse et que bouchait un citron. Rien n'était changé, ni la dragueuse, ni les radeaux de bois flotté, ni la marchande de gâteaux, ni les lourds étalons élevés aux quatre angles du pont d'Iéna.

Et Jean Servien entendait les arbres àa quai, F eau de la rivière, les pierres du parapet qui lui criaient :

a Nous te reconnaissons ; tu es le petit garçon que ta tante, en bonnet de paysanne, nous amenait autrefois. Mais nous ne reverrons plus ta tante, ni son châle d'indienne, ni son parapluie qu'elle ouvrait aa soleil ; car elle est vieille maintenant et ne promène plus son neveu grandi. Et l'enfant devenu homme a été blessé par la vie, tandis qu'il poursuivait des ombres. »

f86 LES DÉSIRS DB JEAN SERVIBR

Un jour, pendant la récréation de mi(? 1 il fdt avirti qu'un visiteur le demanda 'î au parloir; il eut un mouvement de joie, car il était très jeune et comptait encore •ur l'inconnu. Il trouva dans le parloir M. Tudesco avec son gilet de toile à matelas et dans la main un chapeau *)ointii

— i( Mon jeune ami, lui dit l'ilalien, j'ai connu, par l'apprenti de monsieur votre père, que vous êtes renfermé dan? le sanctuaire des études. Je vous dis» .

LES DiSimS DE JEAN SERTIEN 187

votre fortune est voilce de nuages, du moins je le crains. La médiocrité de votre condition n'est pas dorée comme celle du poète latin, et vous luttez d'un cœur vaillant contre la fortune adverse. C'est pourquoi je viens vous tendre la main , et je vous dis : Vous considérerez comme une marque de mon amitié et de mon estime la demande que je vous fais d'une |)ièce de cinq îivrcs qui m'est nécessaire pour soutenir une existence consacrée aux études. »

Le parloir s'emplissait de parents et d'élèves. On entendait de gros baisers sonner sur les joues des mères, puis dea exclamations : « Comme tu as chaud! »

el de longs chuchotements. Les sœurs des élèves, en toilettes claires, épiaient avec malice les amis de leurs frères, et les papas tiraient de leurs poches des ta blettes da chocolat.

M. Tudesco, parfaitement à son mse

l88 LSS OÂSIRS DE JEAK 8Ek . f BX

(lans cette belle société, ne semblait pas n'apercevoir de l'horrible gêne du maître d'étude. Celui-ci ayant dit : « Venez, nous serons mieux ailleurs, » le gros homme répondit : « Je ne crois pas. »

Il faisait de profondes révérences aux dames qui entraient, et donnait des tapes amicales sur la joue des petits collégiens.

Renversé dans un fauteuil et multipliant de toutes les façons l'effet de son gilet de toile à matelas, il racontait de sa vie oe qui lui en semblait le plus beau :

— « Les destins étaient domptés, disait-il à Servien, ma vie était assurée. Le patron d'un hôtel m'avait confié sa comptabilité et je me livrais chez lui à des i*alcub de mathématique, non point, comme l'illustre et infortuné Galilée, {>our mesurer les astres, mais pour étabhr avec exactitude les profits et les pertes d'ui^ industriel. Après deux jours de ces fonctions honorables, le commissaire de

t.BB DéSiaS DE JEJ^If SEBTIBH 1S9

police fit ane descente dans Thôtel, arrêta le patron et la patronne et emporta me» livre» de comptabilité. Non, je n'avais point dompté le» destins I »

Toutes les têtes se tournaient avec de grands yeux vers cet extraordinaire homme. On chuchotait, il y avait de»

rires étouffés. Jean, se voyant entouré de fîgures moqueuses et de mines allongées, entraîna Tudesco vers la porte. Mais tandis que, pour prendre congé, le marquis faisait de grandes révérences âux dames, Jean se trouva face à face avec le préfet des études qui lui dit :

— «Monsieur Servien, voyez w>îr à présider la retenue en Tabsence de M. Schuver. j»

Le marquis serra la main à son ami, le regarda s'éloigner, puis, se retournant vers les groupes assemblés dans le parloir, il fit un geste à la fois suppliaiit et noble pour demander le silence.

igO L^S DÉSIRS DK JBA?I SERVIEX

— « Mesdames et Messieurs, dit-il, j'ai traduit dans la langue française que Bru netto Latini disait être la plus délecULle de toutes, la Jérusalem libcrata, le chefd'œuvre* glorieux du divin Torquato Tasse. J'ai tScrit ce grand ouvrage dan* un grenier sans feu, sur du papier à chandelle, sur des cornets de tahac... »

Alors, d'un des coins du parloir, un rire d'enfant partit comme une fusée

M. Tudesco s'arrêta et sourit, les che veux épars, l'œil noyé, les hras ouverU^ comme pour embrasser et bénir ; puis il reprit •

— <( Je dis : le rire de l'innocence, c'est la joie du vieillard infortuné. Je vois d'ici des groupes dignes du pinceau du Corrcge et je dis : Heureuses les fa milles réunies en paix dan» le soin de h patrie! Mesdames et Messieurs excusetmoi si je vous tends le casque de l>én~ saire. Je tais un vieil arbre foudroyé, t

LE«; DÉSIRS DE JEAN SERTIBK l^l

El il tendait de groupe en groupe son feutre pointu où, dansnn silence glacial, tombaient une à une de menues pièce»

d'argent.

Mais tout à coup le préfet des études saisit le chapeau et poussa le vieil homme dehors.

— « Rendez-moi mon chapeau, criait M. Tadesco au préfet qui s'efforçait de restituer les pièces blanches aux donateurs ; rende:: le chapeau du vieil homme, le chapeau dt F homme blanchi dans lei études. »

Le préfet, rcuge de colère , jeta le feutre f dans la cour et cria :

— « Filez, ou je vous ùis arrêter. »

Le marquis Tudesco s'enfuit lestement.

Le soir même, le maître d'étude, appelé chez le directeur, reçut son congé.

— cr Malheureux enfant I malheureux enfieint ! dit l'abbé Bordier en se frappant

192 LES DÉSIRS DB JBAK SBRYIEK

le froul, vous avez cause un scaiiudie inconcevable, inouï dans cette maison, et cela au moment où j'avais tant à faire, ji

Et les petits papiers voltigeaient comme de blancs oiseaux sur la table da directeur.

En traversant le parloir, Jean revit la mater dolorosa et relut les noms de Philippe-Guy de Thiererche et de la comiesse Valentine.

— Qi Je les Lais, dit-il, les denta serrées, ' je les hais tous. »

Pendant ce temps le bon prêtre se sentait pris de pitié. On lui rompait tous les jours la tête avec des rapports contre Jean Servien. Cette fois il avait cédé; d avaiJ «acrifié le jeune surveillant; mais il ne comprenait rien à cette histoire de mendiant. Il se ravisa, il courut à la porte et rappela le maître d'étude.

Jean se retourna vers lui.

— « Non I dit-il, non ! je ne puis plus

LU DÉSIRS DE JBAN SERVIIK l^

Supporter cette rie ; je soif malheureux, je souâre, je haisi

— « Paurre enfant! j» soupira le prêtre en laissant tomber aes brai .

Ce doir-Ui, il ne fit pas un seul vers de / sa tragédie.

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