PICART
les éditions nouvelles se succédaient rapidement. Bernard Picart, doué d'une facilité et d'une activité prodigieuses, arrivait à point pour dessiner et graver les figures dont devaient être alors forcément dotés les grands ouvrages que préparaient les éditeurs hollandais. Il commence alors cette énorme production, tant de dessins que de gravures, pour lesquels toutefois il s'est fait aider, œuvre considérable, qui a beaucoup ajouté à son renom, mais à la valeur artistique de laquelle la hâte a fait tort. Citons les Portraits des principaux personnages qui ont assisté au concile de Constance (1712); des figures pour cette belle édition in-folio de Boileau, parue chez Mortier en 1718, et dont les exemplaires, en grand papier, étaient, au siècle dernier, si recherchés et si chers. Les figures de la Bible, importante entreprise traitée de grand style, dont les dessins, largement dessinés à la plume et lavés à l'encre de Chine, ont été composés de 1714 à 1719, et dont l'édition parut à Amsterdam en 1720, chez Bernard Picart, marchand d'estampes, à l'Étoile.
Surugue, Folkéma et d'autres y sont ses collaborateurs pour les gravures. Les culs-de-lampe historiés, qu'il met là comme dans tous ses livres, sont aussi d'une belle tournure et de beaucoup d'invention dans ce style de transition, qui sent encore son grand siècle, excellent modèle pour les Choffard et les Marinier, et qui se modifiera si gracieusement sous leur crayon ou leur pointe.
Puis ce sont des frontispices pour la Satyre Me-
oOi LES DESSINATEURS D'ILLUSTRATIONS.
?iip]jé€y ])our le Cymhalum mundi, pour les Œuvres de Saint-Èvremond, de Fontenelle, de Jean-Baptiste Rousseau, pour les Graiids Chemins de r Empire romain; les figures au trait du joli Térence de M™^ Dacier (Rotterdam, 1717), celle du Robinson Crusoé (1721); les figures et frontispices d'ouvrages sur les sciences, la peinture, l'architecture, l'histoire et la géographie, enfin un nombre incommensurable de vignettes, de culs-de-lampe et de lettres ornées pour toutes les publications sorties à l'époque des presses d'Amsterdam et de la Haye. En 1713, 1714 et 1715, «il fit trois desseins allégoriques extrême- (( ment finis et dessinez à l'encre de Chine sur du (( vélin pour servir de titre à trois manuscrits in- « folio que Don Louis d'Acuna, ambassadeur de « Portugal auprès des Etats généraux, avoit com- (( "posez touchant la dernière guerre et la paix con- « due à Utrecht \ » Ces pièces étaient destinées à la bibliothèque du Roi de Portugal , mais plus tard Louis d'Acuna changea d'avis, fit encadrer ces dessins et les plaça dans sa campagne de Monplaisir, près de Ryswick, et ensuite dans son hôtel, à la Haye.
Mais le grand ouvrage auquel Rernard Picart travailla tant d'années, et qui ne fut tout à fait achevé que longtemps après sa mort, c'est cette grande compilation de Rruzen de la Martinière et de l'éditeur Frédéric Bernard, à laquelle les figures de Picart assu-
^ Éloge idstorique de Bernard Picart.
PIC ART. ;;o;i
rèrent le succès, les Cérémonies et Coutumes religieuses de tous les peuples du monde, 1723-1743. Le dessinateur a fait preuve dans ces représentations des cérémonies, non-seulement de la religion catholique, dont les rites sont le plus sofKent, il faut le dire, défigurés et tournés en ridicule, et de la religion protestante, grecque, juive et mahométane, mais encore des superstitions des Incas, des Indiens et des sauvages de UOcéanie, il a fait preuve, dis-je, d'une fertilité d'invention et d'imagination vraiment étonnante, jointe à une érudition peu commune.
Mentionnons encore un Recueil de Lions dessinés d'après nature et gravés à l'eau-forte (1729), les Métamorphoses d'Ovide (1732), autre grande publication à laquelle il ne fait que collaborer, les figures du Temple des muses (1733) et les Aventures de Télémaque (1734), V Histoire des Incas (1737), ouvrages parus chez les grands éditeurs d'Amsterdam, Wetstein et Zacharie Châtelain. Dans cette belle édition du chef-d'œuvre de Fénelon, Bernard Picart signe encore le beau frontispice et quelques-unes des figures, mais la mort vient raidir à jamais cette main si habile, et ce sont ses collaborateurs habituels, Du Bourg et de Brie, assez pâles reflets du maître, qui signent toutes les autres.
Il parut pourtant encore, après la mort de Bernard Picart, arrivée en 1733, un certain nombre d'ouvrages avec la recommandation de sa signature, soit qu'il en eût laissé les dessins, soit dans un but de spéculation, comme VAlcoran des cordeliers (1734), et le
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beau Rabelais, avec les notes de Le Duchat, dont les grandes figures sont de son élève Du Bourg, et que Frédéric Bernard, son ancien éditeur des Cérémonies religieuses, ne fit paraître qu'en 1741. Les compositions qui ornent ce livre prennent surtout toute leur valeur dans les rares exemplaires en grand papier, dont la rencontre , a dit un bibliophile célèbre , est une bonne fortune bibliographique aussi désirée qu'elle est peu commune.
Bernard Picart a aussi dessiné et gravé quelques beaux portraits, ceux de Saurin, de Catinat, de Roger de Piles, critique d'art et le parrain de son fils, ceux de Pierre et de Thomas Corneille, celui du Régent Philippe d'Orléans. Souvent aussi il suspend, dans un médaillon entouré des ornements d'un frontispice, le portrait de l'auteur, comme dans le Boileau, le Fontenelle, le Rabelais.
Bernard Picart a gagné beaucoup d'argent en Hollande. La grande consommation que faisaient de ses dessins les éditeurs, son activité et sa facilité d'invention l'expliquent facilement ; mais peut-être en a-t-ilabusé au profit d'une production hâtive et par conséquent médiocre. Dans ces compositions, qu'il exécutait, du reste, avec un soin et un fini particuliers, on a dit qu'il avait cherché à imiter le faire d'Antoine Coypel; il est certain qu'il n'est pas moins abondant que lui ; il a pu lui prendre aussi son afféterie et ses grâces maniérées, mais sa richesse d'imagination, il ne l'empruntait à personne. On a dit aussi que notre artiste n'avait adopté cette ma-
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nière froide et léchée que pour satisfaire au goût du public ; nous croirions plutôt qu'il était dans sa nature de travailler ainsi et de modeler et terminer avec grand soin ses lavis d'encre de Chine. Il excellait à reproduire les estampes anciennes, surtout celles de Rembrandt, à ce point que des amateurs peu exercés pouvaient y être trompés. On n'a publié qu'après sa mort un volume de ses reproductions, qu'il avait appelées ses Impostures innocentes.
Yan der Schley a gravé un beau portrait d'après lui, au centre d'une allégorie, qu'il explique ainsi : (( L'Histoire, tristement accoudée sur une table, au- « près de sa plume qu'elle a comme abandonnée, « paraît inconsolable de ce que les plus beaux de « ses monuments ne seront plus consacrés au tem- « pie de mémoire par cet illustre dessinateur. Le (( génie du dessin , pénétré de douleur, déplore « amèrement sa perte ; celui de la gravure tâche de « le consoler en lui faisant voir la couronne de « rimmortalité que les beaux ouvrages de ce grand « maître lui ont si légitimement acquise. »
Txjpcs de mendiants.
6 dessins in-12, à la plume et à l'encre de Chine. — Au MUSÉE DU LOUVRE.
Costumes de seigneurs , dames et comédiens, etc..
32 dessins à la plume et k l'encre de Chine. — Au MUSÉE DU LOUVRE.
Figures de la Bible. — Amsterdam, chez Bernard Picart, 1720. — In-fol.
Le dessin de Jésus-Christ renvoyé k Pilate, in-fol., k la plume, lavé d'encre de Chine, signé et daté 1717. — Chez M. PORTALIS.
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La Déesse Minerve préside un atelier de femmes occupées à fabriquer des étoffes, avec les figures allégoriques d'Amsterdam, et de Mercure, dieu du commerce.
Le dessin, à la plume, lavé d'encre de Chine. — Chez M. POR- TALIS.
Les Métamorphoses d'Ovide. — Amsterdam, Wetsteiu, 1732. —
2 vol. in-fol., fig.
Le dessin du frontispice, in-fol. A la mine de plomb. — Vente Neyman (1776). — 240 liv.
Rabelais [Œuvres de maître François), avec rem. de Le Duchat. — Amsterdam,, J.-F. Bernard, 1741. — 3 vol. in-4*'.
3 dessins de Du Bourg, sous la direction de B. Picart, à la sépia.— Vente E. Martin. — 360 fr. — Chez M. le comte de NAUROY. — 2 autres dessins pour le même livre. — Chez M. le baron Fern'axd de MARESCOT.
Ovide {les Métamorphoses d'). — Danaé recevant Jupiter. — Jo.pnter enlevant Europe. — Jupiter en satyre surprenant Antiope.
Dessins à la plume, lavés d'encre de Chine, — Plus 25 autres dessins pour la Bible et divers ouvrages. — Catalogue Paignon-Dijonval.
Quelques dessins de Bernard Picart. — Chez MM. MORGAND et FATOUT, libraires.
PIERRE (jEAN-BAPTISTE-MARIE
Pierre a été le grand arbitre de l'art pendant la période qui va de la mort de M"^" de Pompadour à la Révolution. Premier peintre du Roi, successeur dans cette même place de Yanloo et de Rouclier, directeur de l'Académie, c'était un personnage important, et pourtant quel souvenir durable a-t-il laissé dans les arts? Il en est souvent ainsi des situations artistiques officielles : beaucoup de bruit , mais peu de travaux dignes de passer à la postérité ; un grand retentissement pendant l'existence de ces artistes, l'oubli au lendemain de la tombe.
Pierre a surtout été un peintre de sujets religieux. En ce qui nous occupe, les œuvres qu'il a laissées proviennent presque uniquement de ses relations avec Watelet, qui lui demanda des dessins pour divers ouvrages. Pierre est né en 1704, d'une famille de la bourgeoisie parisienne qui avait fait fortune dans la joaillerie. Doué dès son enfance d'une grande facilité pour les arts, réunissant les agréments de la figure et de l'esprit aux avantages de la fortune, ses
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débuts n'eurent rien de pénible. Ses dispositions pour la peinture furent encouragées, et il entra chez Natoire en qualité d'élève. Il obtint en 1734 le grand prix de peinture, et partit pour l'Italie, oii de Troy dirigeait alors l'Académie de France, et l'influence de ces deux maîtres maniérés se fit toujours sentir dans ses œuvres. C'est pendant son séjour à Rome qu'il improvisa la charmante eau-forte de la Mascarade chinoise , représentée par les artistes, pendant les réjouissances du carnaval de 173S.
De retour à Paris, il a souvent envoyé des tableaux aux expositions de l'Académie, mais souvent aussi ses œuvres ont été vivement critiquées. Diderot était un des plus acharnés. Tantôt il lui reproche son Christ, qui, « avec sa tète livide et pourrie, est un noyé qui a séjourné quinze jours au moins dans les filets de Saint-Cloud; » tantôt il l'interpelle ainsi ^ : « Monsieur Pierre, premier peintre de monseigneur le duc d'Orléans et professeur de l'Académie de peinture, vous ne savez plus ce que vous faites, et vous avez bien plus tort qu'un autre. Yous êtes riche ; vous pouvez, sans vous gêner, vous procurer de beaux modèles et faire tant d'études qu'il vous plaira. Yous n'attendez pas l'argent d'un tableau pour payer Totre loyer. Yous avez tout le temps de choisir votre sujet, de vous en pénétrer, de l'ordonner, de l'exécuter. Yous avez été mieux élevé que la plupart de vos con-
Diderot. Salon de 1763.