‹ Les dessinateurs d'illustrations au dix-huitième siècleChapitre 30 sur 60 · I)K TROY · texte numérisé non relu

I)K TROY

tirent les honneurs d'un bal où la principale noblesse de Rome fut invitée, et M. de Yandières sceut gré au directeur de toutes ses attentions. Malheureusement celui-ci avoit pris pour maîtresse la femme d'un médecin extrêmement jolie; il en étoit amoureux à la folie. C'est le foible des vieillards de porter la passion à l'excès et d'être jaloux. M. de Troy se laissa gagner par cette maladie. Il crut appercevoir que son hôte s'étoit pris d'amitié pour la jolie femme; il ne put y tenir, et, ne se possédant point, il manqua à son supérieur ; il tint des discours qui furent entendus et qui déplurent. Dès ce moment sa perte fut résolue. Il y avoit du temps qu'il demandoit son rappel ; c'étoit peutêtre un jeu; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'amoureux comme il l'étoit, il eût été très-piqué si on l'eût pris au mot, et que, ne recevant aucune réponse, il étoit persuadé que l'affaire étoit oubliée. Il étoit dans l'erreur ; on lui avoit nommé un successeur. Au moment qu'il s'y attendoit le moins, il le vit arriver sans aucune espérance de garder sa place. Il restoit à Rome, captif de celle dont il portoit les liens ; il temporisoit , mais enfin il fallut prendre un parti. M. de Nivernois, notre ambassadeur à Rome, avoit obtenu la permission de revenir en France. Une frégate équipée à Marseille l'attendoit, et étoit venue pour servir à son passage. M. de Troy eut ordre de se préparer à partir et de profiter de l'occasion. Le jour fut indiqué et l'intimation lui en fut faite peu de temps auparavant

« à l'Opéra, où il assistoit avec sa maîtresse. Ce fut « un coup de foudre. Saisi et abbatu, faisant effort « sur lui-même pour ne rien laisser apercevoir de ce « qui se passoit dans son intérieur, il rentre chez « lui. La fièvre le saisit. Un mal de gorge qu'on at- (( tribue à l'air froid qu'il a respiré à la sortie du « spectacle, le menace d'une esquinancie. Les méu decins appelés le traitent en conséquence, et la « maladie dégénère bientost en fluxion de poitrine (( qui le fait périr en peu de jours. »

De Troy est mort à Rome, dans les circonstances qu'on vient de rapporter, le 26 janvier 17o2.

Il avait encore, en ce qui se rapporte à notre sujet, dessiné le portrait de Chaulieu, qui est placé en tête de ses œuvres, et les compositions de la Caravane du Sultan à la Mecque, mascarade exécutée pendant le carnaval de 1748, par les pensionnaires du Roi, et qui a été gravée en 20 planches par Joseph Yien.

Caravane du Sultan à la Mecque, mascarade exécutée à Rome.

Les 20 compositions. — Vente du peintre de Troy (1761). — 180 livres.

Histoire de Jafion.

7 dessins. — Même vente. — 70 livres.

VERNET (cLAi de-joseph)

Nous n'avons pas la prétention de refaire, après le travail si complet et si remarquable à tous égards de M. Léon Lagrange, une longue étude sur Joseph Yernet; nous y renvoyons donc le lecteur *, nous contentant d'y puiser quelques renseignements biographiques sur ce grand peintre.

Joseph Vernet était le fils d'un peintre décorateur d'Avignon, Antoine Yernet; ses frères s'occupèrent également d'art, et le goût de la peinture fut héréditaire dans cette famille d'artistes pendant quatre générations. Il naquit à Avignon le 14 août 4714, et montra pour le dessin de précoces dispositions qui décidèrent son père, après quelques hésitations, à les lui laisser cultiver, et à l'envoyer à Aix chez Jacques Viali. Il y apprit le paysage et, revenu à Avignon, y étudia la figure sous Philippe Sauvan. Déjà, à cette époque, l'attention de quelques amateurs du pays, du comte de Quinson, et surtout du

1 Joseph Veimet et la peinture au XVIII^ siècle, par Léon Lagrange, Paris, Didier, in-S».

marquis de Caumont, avait été attirée sur lui, et c'est ce dernier qui lui avait procuré son premier travail important, les dessus de portes de l'hôtel de M"'' de Simiane ; ces mêmes amateurs contribuèrent aussi de leur bourse aux frais de son voyage en Italie. On raconte que, pendant une tempête dans la traversée de Marseille à Civita-Yecchia , le futur peintre de marines se fit attacher à un mât pour ne rien perdre de ce spectacle grandiose. Aussitôt arrivé à Rome, il n'y voulut pas d'autre maître qu'un peintre de marines, maintenant peu connu, Bernardino Fergioni. Il reçut pourtant les conseils du peintre français Adrien Mangiard ; mais son véritable maître fut cette nature si pleine de caractère de la campagne romaine , ces environs de Tivoli dont le site lui plaisait et qu'il a peints tant de fois, et ces beaux rivages de la Méditerranée dont la baie de Naples est l'expression la plus complète et la plus pittoresque.

Encouragé par l'ambassadeur de France, visité par les touristes anglais, qui voulaient tous emporter une vue des pays qui les avaient charmés, et secondé par son talent, la réputation arriva bientôt. Son mariage avec la fille d'un émigré irlandais commandant l'escadre pontificale , acheva de le fixer à Rome, où il passa vingt ans. Nous avons sur cette époque de sa vie les détails les plus minutieux par son Livre de 7'aiso7i\ sorte de journal oii il avait

1 Publié par M. Léon Lagrange, à la suite de l'ouvrage indiqué plus haut.

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l'habitude d'écrire chaque jour ce qui lui arrivait d'intéressant. M. de Marigny, qui, pendant son voyage en Italie, avait connu et apprécié Vernet, lui fit part du désir du roi d'avoir les principaux ports de France peints par lui. Yernet revint en France en 1752, et s'installa à Marseille pour commencer cette grande entreprise. Pendant dix ans, il promena son talent de ville en ville, reçu et fêté partout comme peintre du roi pour les marines, jusqu'à ce que la guerre et la pénurie du trésor royal vinssent interrompre cette série des Points de me)\ qui devait avoir vingt vues et dont il ne fit que quinze. Chaque tableau lui était payé 6,000 livres. Ce sont ces peintures dont M. de Marigny s'occupa avec tant de sollicitude et de suite, pour lesquelles il lui donna un itinéraire détaillé, avec force notes et indications, et où Yernet a si bien représenté, avec les sites maritimes les plus vrais, le peuple et les mœurs de la province, dans les agréables groupes dont il a parsemé ses peintures.

Cochin et Lebas, réunis en société, résolurent de les graver. Il se lièrent par un acte de société qui leur donnait une part égale dans la propriété des planches et dans leur produit. Quant à la part de Vernet, elle paraît s'être réduite à un certain nombre d'exemplaires des estampes dont il tira profit de son côté.

Un grand succès accueillit ces estampes. Le placement par souscription s'en fit facilement à Paris et en province. Le dessinateur-amateur Desfriches,

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qui avait placé quelques exemplaires à Orléans, reçut de Cochin cette lettre, vers la fin de 1758 : «Mon- « sieur et ami, Dieu vous bénira, n'en doutez point; « vous avez travaillé pour la propagation des écus « des Cochin et des Lebas, si que leurs bourses dece viennent grasses à lard. Que de jouissances s'en- « suivront! car voulez-vous de bons soupers, ayez « des écus ; voulez-vous de bonne musique , ayez « des écus; voulez-vous de belles filles, idem. Jugez « donc combien vous allez prospérer. Afin que vous (( puissiez rendre compte aux bonnes âmes qui ont (( souscrit, apprenez-leur que nous avons déjà deux « estampes à Feau-forte dont les curieux paroissent « satisfaits, voire même sont ébahis. Mon camarade, « comme vous me le marquez, s'étoit un peu discré- « dite auprès du public. Ce n'est pas que le drôle « n'ait les plus grands talens, mais il couroit après « l'argent et vouloit le gagnera son aise; quand maî- (( tre Cochin est venu le prêcher qu'avant toutes « choses il falloit bien le faire, il a bien fallu que la « conversion se fit. Aussi est-elle exemplaire , et (( j'ose promettre que jamais Lebas n'a rien montré « d'aussi soigneusement fait. Enfin il y a lieu d'es- « pérer que le public ne regrettera pas son argent, « peut-être même ceux qui ont reculé en feront-ils (( un peu pénitence. Ces Yernets-là ne sont pas «. des croûtes, et tel qui croit les avoir bien vus n'a « pas apprécié la moitié de leur mérite. »

On peut, en effet, juger encore, en regardant ces peintures qui sont au Louvre, que les éloges que

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