FEMME ASSISE A TERRE, PAR WATTEAU
(Collection de Mcr le duc d'Aumale.)
thologiques clans lesquelles se donnait carrière sa très extravagante élégance, et où il s'est fait une place à part à côté de Berain et de Gillot.
Nous voici au xvm0 siècle, et d'un bond et tout brusquement, nous passons du Poussin et du Puget à Gillot et à Watteau.
Nous, les amis passionnés des vieux dessins des grandes époques classiques, il ne nous coûte nullement d'avouer que l'exposition de l'École des Beaux-Arts doit le plus gros de son succès aux coquetteries
vraiment irrésistibles de notre xvm" siècle français. Jamais art ne fut plus pleinement d'accord avec le génie et le goût de son pays; il en a le charme, il en a la grâce, il en a la légèreté, l'esprit, le piquant, l'abandon, et pourquoi pas le dire? la manière et le maniéré. Il n'a point, comme le xvic et le xvir, de géant de la taille des Michel-Ange et des Poussin, qui le domine et le tyrannise; il naît petit-maître, et petitmaître il reste depuis Watteau et Boucher jusqu'à Chardin et Fragonard. Toute rénovation de l'art se manifeste, dès l'abord, par l'expression bien décidée, bien vive et nette du principe qui lui sert de prétexte, et puis elle va se dégradant et s'épaississant par son exagération même. Ainsi Michel-Ange devait aboutir au tourmenté des derniers peintres de Henri IV; ainsi la simplicité robuste du Poussin devait s'alourdir jusqu'à l'ennui des derniers élèves de Lebrun. En ce même sens, l'élégance brillante, fleurie, souriante de Watteau semble bien le point de départ d'un mouvement périssable, lui aussi, et qui, si on le regarde d'un peu haut, devait fatalement s'évanouir dans la fadeur des héritiers de Natoire, de Pierre et des Lagrenée. Mais ce pimpant, étourdi et toujours jeune xvme siècle, a cette chance vraiment extraordinaire de rompre mutes les pesanteurs qui peuvent l'entraîner à fond et gêner ses ailes de papillon fardées et poudrées : l'art religieux et civique, par lequel les autres graves époques se maintiennent en respect d'elles-mêmes, n'a jamais existé pour lui, quoi qu'il ait pu s'imaginer; à preuve que ses peintres de sujets de sainteté, tableaux ou coupoles que l'on jurerait peints au pastel, s'appellent Lemoine, Ch. Coypel, Boucher, Vanloo, de Troy, Deshayes, tous peintres beaucoup mieux famés de galanteries mythologiques. Et même quand son enseignement académique, écœuré à la longue de la banalité du rococo officiel, se bat les flancs pour produire la révolution honorable, mais assez insipide à distance qui de Vien, par Ménageot, Brenet, Berthélemy, Vincent, doit nous conduire à David, et de Bouchardon à Houdon, il se trouve que le groupe des vrais artistes ayant charge de traduire, dans sa vie courante et sa sincérité, l'esprit de ce siècle aux allures si franches, si familières, voire si dévergondées, Chardin, Greuze, Fragonard, Hubert Bobert, Joseph Vernet, Latour, Leprince et Debucourt, perpétuent librement et dans sa fraîcheur première la tradition initiale, juvénile et capricieuse de Watteau et de Bouclier, tout au plus modifiée par une certaine pointe d'amour de la nature. A ce moment, les vignettistes et les petits dessinateurs de salon comme Cochin, Gravelot, Eisen, les Saint-Aubin, les Moreau, Carmontelle, etc., occupent dans la faveur publique quasi autant déplace que les peintres de profession, car ils sont de plus près les traducteurs intimes du bavardage des
ANCIENS
coteries encyclopédistes et du papillotage et papillonage contemporains.
C'est l'ensemble de ce xviir3 siècle qui, pareil à son mystérieux comte de Saint-Germain, ne veut jamais vieillir, que MM. Éphrussi et Dreyfus rencontrèrent à Auteuil, le jour où ils allèrent demander à M. de Goncourt de prendre part à l'Exposition projetée des dessins d'anciens maîtres. M. de Goncourt leur répondit avec raison : « Ce n'est pas deux ou trois Watteau, Bouclier ou Lalour qu'il me faut vous prêter. Car ce que mon frère et moi avons poursuivi avec tant de curiosité, fureté avec tant de passion, ce n'est pas tel ou tel artiste, c'est un siècle, et le plus essentiellement français de notre histoire nationale. » Et bien en a pris, encore un coup, aux organisateurs de la fête et aussi à MM. de Goncourt, lesquels, sans y songer, auront ainsi laissé entrevoir au public l'une des faces les plus séduisantes de l'œuvre complexe qui aura rempli leur vie.
Je l'ai vue naître, moi, il y a déjà bien des années, la collection des Goncourt. Les dessins y entraient de front avec les livres, les plaquettes, les autographes, avec les estampes avant toute lettre. C'étaient les archives les plus bizarres, les plus nouvelles, les moins banales de l'époque préférée, archives d'où sont sorties toutes ces études que vous savez, bourrées de faits inédits et de singularités étranges, sur les Maîtresses de Louis XV, depuis la Châteauroux jusqu'à la du Barry, sur Sophie [rnould, sur la Femme au xvme siècle, sur Marie- Antoinette, et ces Portraits intimes, depuis Louis XV enfant jusqu'à la comtesse d'Albany; galerie la plus complète et la plus vraie d'une société pervertie, insouciante et généreuse, ne croyant plus à l'amour et ne vivant que d'amour, audacieuse au bien et au mal et qui, dans ses flancs élargis par cette révolution dont les Goncourt ont analysé minutieusement les mœurs, a porté les corruptions dégradées et les vertus repoétisées entre lesquelles nous nous débattons depuis cent ans.
Gavarni, le Gavarni au brave cœur très tendre, sous sa railleuse et hautaine misanthropie, et qui chérissait les deux Goncourt comme ses fils aînés, avait voulu que nous fussions liés. 11 aimait en eux cette propreté foncière du cœur et de l'éducation, cette élégance native de l'esprit qui leur faisait traverser comme deux hermines les sentiers parfois quelque peu boueux de la bohème littéraire, à laquelle les mêlait forcément la sincérité de leurs études acharnées et point bégueules sur deux siècles qui, il faut bien le dire, n'ont pas été la pureté même, le xvnie et le xix% et cette ardeur insatiable de travaux enchevêtrés qui, avant son frère inconsolé, aura dévoré le pauvre Jules. La bonne amitié qu'il avait faite entre nous me rendit, je le répète, témoin des acquisitions de leurs premiers dessins; ils débutèrent, s'il m'en souvient, par un Watteau qui
n'est peut-être pas resté clans leurs portefeuilles. L'un échauffant l'autre, les trouvailles succédèrent aux trouvailles. Quand le cadre est bien prévu et limité, quand le nombre est compté à l'avance des artistes qui doivent y faire figure, on peut, à l'avance aussi, prévoir quelle qualité d'art on doit demander à chacun, et les Goncourt — tous les experts et tous les