‹ Les dessins de maîtres anciensChapitre 15 sur 31 · JEUNK FEMME SE COUVRANT LA TÊTE, PAR WATTEAU · texte numérisé non relu

JEUNK FEMME SE COUVRANT LA TÊTE, PAR WATTEAU

(Collection do MSr le due d'Aumale.)

marchands le savaient — ne voulaient que de l'excellent; ils guettaient, ils grossissaient le butin, l'épuraient avec courage; en somme, ils ont eu cette fortune, qui n'appartient qu'aux gens de goût, de rencontrer pour chaque maître sa pièce la plus délicate ou la plus expressive. Chacun de nous peut acquérir par-ci par-là un morceau intéressant d'un peintre de la même période; le xviii* siècle n'est que chez les Goncourt. Ce sera grand dommage en vérité, si après Edmond la collection s'éparpille, car, on le sait trop aujourd'hui, pour mener à bien de telles séries faisant monument, il faut un amour exclusif, un certain dédain pour ce qui

n'est pas l'époque adorée, une sorte de religion spéciale et partiale, une volonté individuelle et passionnée, et ici la passion avait la force de deux volontés. C'est bien Goncourt — on en peut juger par le beau livre sur Y Art au XVIIIe siècle, illustré par les deux frères de fac-similés de leurs meilleurs dessins — qui aurait su faire pour la Gazelle un admirable compte rendu de ses précieux cartons. II sait par cœur la langue de Diderot, sa verve mousseuse et furieuse ; il sait par leurs noms les personnages des scènes galantes ou champêtres, s'ils sont de la Foire ou de l'Opéra, et de quels chiffons on les coiffe, et de quelle mule on les chausse, et de quel roman ils expriment le sentiment à la mode du jour. Ce ne serait pas un examen d'oeuvres d'art, ce serait l'histoire même d'un art, et aussi l'histoire du siècle dont cet art est le témoignage; mais les amateurs, vous le devinez, n'aiment point à juger leurs dessins. Ils les chérissent tant qu'ils n'oseraient en dire tout le bien qu'ils en pensent. Mieux vaut par pudeur laisser à d'autres le soin d'en parler franc. Dans la revue rapide que nous allons passer des dessins du xvme siècle, nous ne nous astreindrons plus à citer à chaque œuvre le nom de M. de Goncourt, puisque c'est de sa collection qu'il s'agit; nous ne désignerons le plus souvent que les possesseurs des dessins qui sont venus compléter son prêt à l'exposition de l'École des Beaux-Arts.

Caylus raconte, dans sa vie de Watteau, que Gillot, après sa brouille avec son élève, « quitta la peinture et se livra au dessin et à la gravure à l'eau-forte, dans laquelle il sera à jamais célèbre par l'intelligence et l'agrément de la composition ». C'est justement par l'une de ces compositions, que Gillot a gravées lui-même, que commence la série des dessins empruntés à la collection Goncourt. La Fêle du dieu Pan est un grouillement de toutes les gaies familles de faunes et de satyres. La sanguine, par malheur, a un peu pâli, comme si elle eût été contreéprouvée pour le travail de l'eau-forte.

« Le plaisir de dessiner, nous apprend Caylus, avoit pour Watteau un attrait infini, et, quoique la plupart du temps la figure qu'il dessinoit d'après le naturel n'avoit aucune destination déterminée, il avoit toute la peine du monde à s'en arracher. Je dis que le plus ordinairement il dessinoit sans objet, car jamais il n'a fait ni esquisse ni pensée pour aucun de ses tableaux, quelque légères et quelque peu arrêtées que ça put être. Sa coutume étoit de dessiner ses études dans un livre relié, de façon qu'il en avoit toujours un grand nombre sous sa main. Il avoit des habits galants et quelques-uns de comiques, dont il revêtoit les personnes de l'un et de l'autre sexe selon qu'il en trouvoit qui vouloient bien se tenir et qu'il prenoit dans les attitudes que la nature lui présen-

EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS

toit, en préférant volontiers les plus simples aux autres. Quand il lui prenoit en gré de faire un tableau, il avoit recours à son recueil. Il y choisissoit les figures qui lui convenoient le mieux pour le moment. Il en formoit ses groupes le plus souvent en conséquence d'un fond de paysage qu'il avoit conçu et préparé. 11 étoit rare même qu'il en usât autrement... » Gaylus exagère en disant que Watteau « n'a jamais fait ni esquisse ni pensée pour aucun de ses tableaux » ; elles sont rares en effet, mais j'en connais et plusieurs; et dans les quinze dessins qui remplissent magnifiquement lepanneau à lui consacré, il en est un, celui venu àM. Marcille de la collection Saint, qui contredit net Gaylus sur ce point: c'est le joueur de flûte debout près d'une jeune femme assise dont le bras s'appuie sur une cage. C'est bien là, il faut l'avouer, une vraie pensée de tableau. Toutefois cet important et gracieux dessin, exécuté aux deux crayons rouge et noir, si chers à Watteau, et dont il tire un si merveilleux parti, est moins étonnant que ses études ordinaires de figures isolées, ces adorables figures que M. de Julienne, auquel du reste il a donné la gloire, avait eu le bon esprit de faire graver en si grand nombre et dont ce pieux ami avait bien raison de dire que « les dessins de Watteau ont des grâces tellement attachées à l'esprit de l'auteur, qu'on peut avancer qu'ils sont inimitables». Ce qui élève si haut Watteau dans notre école, ce qui y assure si large place à ce peintre de rares petits tableaux, c'est qu'avec Prud'hon il y représente, dans sa mesure la plus parfaite et la plus exquise, cette qualité particulièrement française, la grâce, la grâce délicate et aimable, la grâce dans ses « plus simples attitudes », mais aussi dans ses plus fines, ses plussveltes et ses plus naturellement coquettes, le charme tout entier de notre espèce féminine; et ses dessins donnent cela et le donnent de première main, et plus vivement même, plus délicieusement que ses attrayantes peintures. Où trouverez-vous rien de plus féminin français que ce que vous offre cette feuille d'études de tête de femme, la même femme sous des faces diverses (n° 472, collection Concourt), l'un des plus Watteau de tous, par son éblouissante et séduisante couleur, — et cette autre (collection Rutter, n° 473, et que nous reproduisons hors texte), encore un assemblage d'études d'après une mêmefemme sous ses différents aspects; — et cette autre (n°474, collection Malcolm), toujours quatre études des plus fraîches etdes plus vives, d'après une même femme, coiffée comme celle du 473, avec de petits nœuds coquets sur le front, la femme telle qu'il la faut aux sujets galants de Watteau, de vingt-deux à vingtcinq ans, qui sait ce que veut dire le propos badin, gentille, accorte et même un peu friponne. Il faut noter ici que le papier blanc ou chamois fait mieux valoir que le papier gris jaunâtre dont il use trop souvent, la

couleur argentine de l'artiste, la fraîcheur de ses carnations que rend si à point son mélange des trois crayons. La sanguine sur ce papier jaune perd quelque chose de sa vivacité et de son éclat et semble fatiguée et comme frottée; cela se voit dans l'important et superbe dessin 473, dans les deux femmes assises (476, collection Galichon), même dans le bon et léger Mezzetin aux fines jambes (468, collection Goncourt), études pour Y Indifférent de la collection Lacaze que nous offrons au lecteur comme objet de comparaison. Combien ses crayons prennent une coloration plus franche, plus brillante, plus sonore sur le papier clair! Jugez-en par les deux feuilles qui, de M. Reiset, sont venues au duc d'Aumale, n° 477, . les deux femmes assises , dont le peintre s'est servi dans son tableau des Champs-Elysées. 11 y a là une robe à la mine de plomb, rayée de sanguine qui est intraduisible de couleur pailletante et légère ; — n° 478, celui-là est de même qualité et du suprême Watteau ; la tête d'homme, vue de trois quarts, est prodigieuse de vie et d'éclat, et la femme assise qui cache sa tête sous sa mante, crayonnée vigoureusement à plein crayon noir, est d'une coquetterie toute piquante et d'un art adorable. — De la même qualité de très grand maître sont les cinq études de mains de femme (471, collection Goncourt), dessinées et colorées dans lapins fine et souple et transparente manière de Rubens et de Van Dyck, et quelle forme distinguée et délicate à la française, et quel esprit dans les doigts déliés et menus! Ce n'est rien que ce feuillet, et c'est l'un de ceux qui m'attirent et me réattirent le plus. Oui, vraiment, c'est là un grand dessinateur, et quand on songe aux écoles de son temps, je ne vois ni dans les Flandres, ni même dans la Venise de Tiepolo, un crayon aussi sûrde son élégance, ni une palette d'aussi fraîche et riche harmonie. Voyez ces deux études du Printemps et de VA utomne, pour les peintures de la salle à manger de Crozat (469 — 470, collection Goncourt), le Printemps, cela va sans dire, beaucoup plus agréable à cause de ses belles formes de femme, mais excellents tous deux par ce ton argentin dont j'ai parlé; — Voyez le Mezzetin, vu de face, et sa guitare sous le bras (collection Dumesnil); et cette manière de soudard, coiffé d'un chapeau à larges bords (collection du duc d'Aumale) et où l'on croit reconnaître une étude pour les soldats du Camp volant, dessin du plus pur flamand à la Rubens ; — et cette femme debout, au profil perdu, que M. Ronnat tient de M. de La Salle, et où l'on retrouve tout Watteau rien que dans les mains et dans

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