LA JARDINIÈRE, PAR BOUCHER
(Collection de M. de Goncourt.)
de Baudouin, le Matin (559) et Y Épouse indiscrète (550); mais ce qu'on est bien obligé, bon gré mal gré, de louer dans ce peintre de gouaches érotiques, aie juger par ces deux œuvres, c'est la légèreté, la gaieté, le brio de sa peinture aux tons blancs, bleuâtres, irisés à la manière des bulles de savon, enlevée spirituellement et sans appuyer, à la Fragonard, l'habileté d'arrangement de ses intérieurs, à peine indiqués à la plume, toutes qualités qui font, en somme, que ce grivois fut un artiste. Carie Vanloo n'a point, bien s'en faut, l'esprit de Boucher. C'est un
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lourdaud, mais il a une bonne éducation d'artiste, et il est de ces hommes comme on en voit à chaque époque qui, connaissant bien la grammaire de leur art, corrects et suffisamment doués, acquièrent dans la considération de leur temps une importance un peu gonflée, que rien ne saurait entamer. Vanloo est servi dans notre exposition par un dessin qui le met tout à fait en valeur : je veux parler du portrait que le catalogue décrit ainsi : « Une femme assise, en déshabillé Pompadour, bonnet papillon sur coiffure basse, cravate de chemise au cou, échelle de rubans au corsage, engageantes à la saignée. » Cette grande jeune femme a une grâce d'expression délicate et une beauté fort attirantes; son attitude aisée, son mouvement de tête, son regard, sont d'une personne d'esprit; cela, avec la traduction directe de lanature, aura bien soutenu Vanloo, qui n'est pas homme d'imagination, et il faut dire que l'exécution du dessin est large, colorée et savante, celle d'un peintre d'histoire qui ne fait point exclusivement métier de portraitiste. — On connaît par la gravure de Daulé son intéressant portrait de Minl> Favart, en bergère, dans un agréable paysage à la Boucher, dessin prêté par M. le comte de La Béraudière. La tête est futée à la Déjazet, mais l'attitude, pour vouloir être naïve, est un peu sosotte; un innocent poète du temps avait écrit audessous les vers suivants :
L'Amour, sentant un jour l'impuissance de l'art, De Basticnne emprunta le nom et la figure, Simple, tendre, suivant pas a pas la nature Et. sémillant ne devoir ses talents qu'au hasard. On démêloit pourtant la mine d'un espiègle Qui fait des tours, se cache, afin d'en rire à part, Qui séduit la raison et. qui la prend pour règle : Vous voyez son portrait sous le nom de Favart.
Les deux têtes de fdlette, études pour la Peinture et la Musique, du salon de compagnie de Mme de Pompadour, à Bellevue, sont gentilles, de coiffures bien ajustées et d'un bon crayon; il n'y manque toujours que l'esprit. Quant à la Conversation espagnole, le dessin en est fort joli et donne une meilleure idée que la gravure de Beauvarlet de cette composition galante, très heureuse. — Pierre, qui, lui aussi, est de ces artistes importants qui savent se faire bien venir en cour, est représenté là par une scène tirée du Sicilien, de Molière : le gentilhomme français Adraste, aux genoux de la belle esclave grecque Isidore, dont il vient d'ébaucher le portrait; c'est un peu plus spirituel que Vanloo et se rapprochant de sa manière; pour du Pierre, c'est assez simple.
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A côté de cet art courtisan, maniéré et fardé, le xvnr siècle a eu son groupe, affamé — qui le croirait? — de sincérité, de la sincérité et de la vérité à la Diderot, si vous voulez, mais quand je vous aurai nommé Chardin, Latour, Jos. Yernet, Greuze, Lépiciéet Boissieu, vous entendrez ce que je veux dire. L'étude bien juste de mouvement et d'expression, quoique sommaire, d'un jeune homme debout de profil, une épaule appuyée au mur et se disposant à lancer une boule, sanguine facile et coulante, signée et datée de 1760, est le seul vrai dessin connu, bien authentique de Chardin (497). — On lui a longtemps attribué, à cause de l'expression douce et bonne de la grande sœur réprimandant son petit frère, la Leçon de lecture, qu'on a reconnue, par la gravure, être d'Aug. Aubert (collection de Mgr le duc d'Aumale), scène familière charmante, vraiment digne du maître, avec un peu moins de simplicité toutefois dans les têtes, mais l'exécution en est d'une main qui sait son métier et a bien étudié les procédés de celui qu'elle imite.
Les nombreuses préparations de Latour qui sont là : le masque riant, goguenard, voltairien de son propre portrait qui est au Louvre; — la tête intelligente et bonhomme de Chardin (coll. Marcille); — celle vivante et d'un accent de fermeté singulière, de l'abbé Raynal, qu'on prendrait pour un Jean-Jacques (coll. Marcille), toutes trois gravées par J. de Concourt; — le masque de magistrat ou de financier (coll. Burty); — celui souriant de Mlie Dangeville, où s'incarne la grâce provocante du temps et de tous les temps (coll. Goncourt); — la tête toujours souriante et maligne de femme à nez retroussé (coll. Butter), témoignent mieux encore que les pastels terminés de ce très grand portraitiste, mieux que son portrait d'honnête jeune femme poudrée et dont une mèche se déroule sur la poitrine, — mieux même que le portrait de Dupouche, son maître de dessin (coll. Maur. Gallay), œuvre intéressante à double titre par le nom de l'artiste et la piété de son élève, mais dont la tète un peu vulgaire du modèle alourdit la valeur, — témoignent mieux, disais-je, de la profondeur de physionomiste et de dessinateur vraiment voyant qui était dans ce maître capricieux, orgueilleux et frondeur. Pulvis es, lui criait Diderot, pour rabattre un peu sa superbe; mais celui qui lut si avant dans les grimaces de ses contemporains et qui, sceptique et gouailleur, put sur l'ensemble mouvant des traits, accordés en trois coups de pastel et de craie, avec une si pénétrante ironie, fixer à jamais l'insolence vicieuse des courtisans, des comédiennes et des financiers de tout un siècle, eut presque le droit de donner des leçons de politique à Louis XV, et de retirer devant la Pompadour ses boucles d'escarpins, ses jarretières, son col et sa perruque. — Perronneau, avec le portrait de M. de Goyon de Yaudurant,
sous-gouverneur de Bretagne, acquis par MM. de Goncourt à la vente Aussant, beau pastel d'une couleur intense et empâtée, rappelant les tons de l'école anglaise, fait ici assez bonne figure à côté de son rival. — Et puisque nous sommes à parler des portraitistes, signalons sans plus tarder la série curieuse des aquarelles de Carmontelle, l'Homme aux Proverbes, extraite d'un portefeuille d'environ cent dessins acquis en Angleterre par Msrle duc d'Aumale. Ceux-ci représentent des personnages familiers de la maison du duc d'Orléans dont Carmontelle éiait le lecteur. On connaît la spécialité de cet aimable amateur, et ses fins profils naïvement traduits. Les modèles de ceux-ci sont Carmontelle lui-même, Garrick dessiné au Raincy en 1765, le duc d'Orléans, la duchesse de Bourbon, M. de Saint-Marc et M. de Belle-Isle, Mmes d'Esclavelles et d'Epinay avec M. de Linancourt. — Quant au septième Carmontelle, Mme Hérault et M,nc de Séchelles, il appartient à M. de Goncourt. — Enfin la famille de M. de Boissieu a prêté quatre importants dessins de cet amateur, autrement sérieux que Carmontelle, car il fut lui aussi un artiste véritable, et il sut ouvrir dans notre école non seulement une place à son tempérament particulier, mais au tempérament de sa ville, qu'il incarnait à merveille, se reportant, d'un effort très sain alors et très net, vers la vérité précise et le précieux fini des maîtres hollandais. Le plus joli de ces poi trails est celui très terminé de la belle-sœur du maître; un autre excellent nous fait connaître J.-B. de Boissieu, le frère de Jean-Jacques, et le célèbre dessinateur et graveur lyonnais s'est représenté lui-même dans un troisième de proportion inusitée, car il est de grandeur naturelle, en robe de chambre et en bonnet de fourrure, compris un peu sèchement peut-être et à la lyonnaise, mais d'un dessin extrêmement solide. Son vieux mendiant assis (le père Girard), gravé par Boissieu en 1772, est d'une sanguine si finement maniée que l'on dirait un Denner, comme si le bonhomme était vu à la loupe. Le goût public n'est plus aujourd'hui à ce précieux honnête, à cette recherche patiente et un peu froide; mais Boissieu qui a joui, avec justice, d'une si grande réputation, non seulement de son vivant, mais trente ans encore après sa mort, si bien que ses dessins et ses eaux-fortes ont été la première passion de M. Thiers en matière d'art, Boissieu ne pouvait manquer de figurer, par quelques-unes de ses œuvres les plus intéressantes, dans une exposition de l'école française au xvme siècle.
Il nous faut bien aborder les deux vrais peintres de la seconde moitié de ce siècle aux doux rêves, et c'est folie de passer en revue les dessins de Greuze et de Fragonard, autrement qu'en feuilletant les Salons de Diderot. Mais où nous mènerait-il ce charmeur toujours ivre de son enthousiasme,
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. 107
toujours galopant, toujours débordant, et qui ne se soucierait point des limites étroites de notre papier? D'ailleurs, en vérité, pour Greuze, ce n'en est guère ici la peine : ma sensibilité ne se trouve très émue, ni par