ISABELLE DE LA PAIX, FILLE DE HENRI IL
tl ' ( Collection de M9r le Duc d'Aumale.)
ÏUT-A'çts . *. • " . . Imp.Cadart.Paris
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
meneurs et de statues (n° 583); cette aquarelle fait penser à Hubert Robert, mais à un Robert plus enlevé, plus pétillant, plus vif. Une autre aquarelle, l'harmonieux Paysage avec troupeaux et bergers, par un ciel orageux (n° 582), est l'œuvre d'un vrai paysagiste, doué d'un profond sentiment de la nature. Ses feuillages ont toujours une vivacité et une déli-
PAYSAGE, PAR FRAGONABD.
(Collection do M. Boltolier.)
catesse de ton que vont bientôt rechercher les paysagistes anglais, dont Frago semble à l'avance le précurseur. Cet homme est si varié, si tiraillé, si emporté par tous les courants de son art, qu'ailleurs (n° 591), Paysans et Bestiaux auprès d'un abreuvoir, nous trouverons de lui des terrains bistrés, sorte de composition à la Ruysdael, un Ruysdael de chic, mais d'une richesse foncière de coloration qui donne toute l'idée du maître. La Marche d'animaux, de paysans et bergers, avec une échappée sur la mer (n° 590), est une puissante ébauche ou débauche cà la gouache, qui
rappelle sa terrible Esquisse d'orage, de la collection Lacaze. En notant f[ne son dessin (n° 587), où des enfants font manger un âne clans un piédestal antique transformé en auge, est un peu pâle etquele maître ne s'y reconnaît qu'à l'espièglerie des enfants, je m'aperçois un peu tard que cet enjôleur m'a fait mentir à mon premier sentiment de désarroi, et que, de l'une de ses œuvres à l'autre, il m'a fait, sans y songer, dévider tout son échcveau et débiter tout son chapelet. Et, pour que rien ne manquât à l'apothéose d'Honoré Ffagonard , M. Valferdin a prêté à l'exposition le portrait de son bien -aimé peintre, « dessiné en juillet 1779 par Lemoine ». Cet Emmanuel Lemoine, qui était de Rouen et avait décoré le plafond du théâtre de sa ville, artiste d'ailleurs peu connu, a commis là, pour un peintre d'ordinaire assez libre et à fracas dans ses compositions allégoriques, un dessin très sage, très terminé, presque ennuyeux, et qui sans doute était destiné à être gravé. Son compatriote Lecarpentier avait mieux réussi sa petite image du même maître.
Impossible de séparer Hubert Robert deFragonard. Ils ont vu, dans les mêmes années et pour bien dire avec les mêmes yeux, les mêmes villas italiennes, avec leurs terrasses, leurs escaliers à statues, leurs jardins'â fontaines et à jets d'eau. Il est clair que Frago est plus poète, plus distingué, plus artiste; mais Robert, à côté de lui, est encore un bien grand décorateur, et les deux aquarelles de la collection Goncourt (nos 612 et 613) sont de sa plus belle qualité et bien à lui, particulièrement le Jardin, daté de 1770, serré de composition, en même temps que riche d'arrangement et de science d'architecture, sobre et abondant dans sa mesure, et de son meilleur goût. Pour le n° 613, il semble que l'on reconnaît des morceaux de la villa Médicis sur ces coins de terrasses supportant des jardins. L'aquarelle n° 614, sans valoir les précédentes, donne pourtant une idée bien gracieuse des métairies italiennes, où l'eau se puise et coule clans des tombeaux antiques, sculptés de basreliefs, entre des débris de vieilles colonnes romaines. Ses deux Scènes d'intérieur (collect. Bottolier) sont fort jolies : la première, qui représente une jeune mère tenant son poupon devant une table, est un croquis d'une plume très légère, teintée d'aquarelle avec la liberté d'un Saint- Aubin; l'autre, où une jeune femme fait répéter la leçon à une fillette debout devant elle, est aussi un charmant tableau de genre, esquissé d'une plume très spirituelle, lavé de quelques tons d'indigo. De la même famille des paysagistes coquets, imaginatifs, capricieux, cherchant la fraîcheur et le piquant, fut Claude Iloin, dont le nom n'est plus connu qu'à Dijon, mais qui fut en son temps peintre de Monsieur, habile portraitiste au pastel, et plus lin gouacheur de paysages. Sa Madame Dugazon,
dans le rôle de Nina, courant vers la grille d'un parc en tenant un bouquet de la main gauche, acquise par MM. de Goncourt à la vente Tondu, est un modèle du travail délicat de la gouache, avec son piquètement de touches brillant et léger. Cela sent les belles qualités du miniaturiste Hall, mais combien plus spirituel et français qu'un Lavreince! Et avant Hoin, Moreau l'aîné, dont M. de Goncourt a prêté deux Vues de parc avec figures de châtelaines, gouaches provenant de la collection Carrier, et d'un coloris très claquetant, du bout du pinceau, d'une touche fine, plaisante à l'œil et très artiste. Nous allions oublier Amantl , qui crayonna à la sanguine tant de paysages italiens dans le goût de Robert, et qui n'est représenté Là que par l'Atelier du sieur Jadot, menuisier, établi dans l'ancienne église Saint-Nicolas, dessin de curiosité, qui rappellerait Lépicié, en plus faible; — Norblin de La Gourdaine, avec son Jeu de la bascule, manière de petite imitation de Frago ; — et, ce qui serait bien autrement grave, oublier le plus sérieux des paysagistes du xvme siècle, le seul, pour bien dire, auquel on accordât alors ce titre, Joseph Yernet et son bon dessin terminé d'une Vue de la Seine, en face du palais Rourbon, dessin qui donne bien, pour moi, la vraie qualité de Vernet, traducteur très juste du soleil des pays qu'il représente; or, c'est bien là le soleil un peu pâle de notre Paris, comme ailleurs il nous reflétera, avec une sincérité admirable, le soleil des côtes de Provence ou des côtes de Toscane. Son fils Carie a là deux jolis croquis, aux crayons noir et blanc, prêtés par Mgr le duc d'Aumale : l'un est la tête, vue de face, du duc d'Orléans, « dessinée d'après nature, le 27 août 1787 » ; l'autre, dessinée le même jour, est la tête, de profil, du duc de Chartres, de ce Louis-Philippe d'Orléans dont Horace, le troisième Yernet, sera quarante ans plus tard le fameux peintre ordinaire.
Le grand bruit que faisaient aux Salons, vers le milieu du xvnr siècle, les tableaux familiers de Chardin, de Jeaurat et de Greuze, avaient fait naître, comme on le pense, tout un bataillon d'imitateurs qui, presque tous, comme R. Lépicié et Fr. Guérin, avaient commencé par peindre l'histoire : de là le Marché à la volaille de Fr. Guérin, très amusante scène en plein vent, d'une exécution habile et gracieuse, très gaie et mouvementée « de porteurs, de vendeuses et d'acheteuses au milieu de paniers et de cages à poulets ». De là, l'intérieur rustique, où Lépicié s'est représenté assis, en bon jardinier, prenant un verre de vin sur une table et tenant entre ses jambes un enfant qui mange un morceau de pain, dessin du tableau de la galerie de M. Roittelle, galerie singulière où tous les Lépicié s'étaient donné rendez-vous, comme tous les Fragonard chez M. Valferdin. De là, la Visite à la nourrice d'Ét. Aubry,
mélange de Greuze et de Fragonard, mais plus froid d'effet, froid comme un Lépicié. Toutefois ces petits peintres, aussi bien que les grands, auront travaillé à nous fournir les documents les plus sûrs, les plus intimes, les plus récréatifs, les plus authentiques pour l'histoire de leur époque, plus palpables et plus irrécusables que les documents écrits : nous pouvons prévoir par eux de quelle utilité seront dans l'avenir, pour l'histoire de notre xixB siècle, pour l'explication, non pas seulement de nos modes et de nos goûts, mais du fin fond de nos mœurs, de nos aménagements intérieurs, c'est-à-dire de nos usages de famille et du caractère incessamment transformé de notre dehors et de nos intelligences, ces petites toiles de genre où nous ne voyons aujourd'hui que l'amusement de nos Expositions et où auront écrit l'esprit de leur temps, pour le haut et pour le bas, dans sa plus naturelle et sa plus concrète expression, les tableaux de Stevens, Toulmouche, Chaplin, Heilbuth, Claude, Berne-Bellecour, Leloir, Vidal, Beaumont, J.-F. Millet, Breton, Leleux, Butin, Meissonier, Bonvin, Détaille, de Neuville, entre les pages d'histoire générale et supérieure qu'auront tracées les grands portraitistes en renom : Ingres, Delaroche, Scheffer, Flandrin, Cabanel, Bonnat ou Carolus Duran, et ce précieux tous les jours qu'auront crayonné Gavarni, Daumier, Grévin et les illustrateurs de nos journaux de chaque semaine, ce tous les jours encore inconnu aux dessinateurs duxvine siècle, et que seul pratiquait d'instinct et sur ses carnets de poche l'un des hommes les mieux doués d'alors, Gabriel de Saint-Aubin.
L'espace va nous manquer; il faut se restreindre. Quel dommage pourtant de ne pouvoir s'attarder avec cet anecdotier charmant, ce cancanier de si haut goût, Gabriel de Saint-Aubin, cet homme aux cent yeux, aux croquis duquel n'échappe aucune des curiosités du jour, qui croque, pour l'imagerie sans doute, le portrait du Dauphin, en 1770, au temps de son mariage; — qui croque le « Bateau insubmersible de M. de Bernière, éprouvé le 1er août 177(3 », en face des Invalides (n° 597); — qui croque le Salon de 1757, avec un groupe d'amateurs regardant la Vénus couchée de Mignot (nn601), comme il croquera dans une vente, en marge du Catalogue, tous les tableaux d'une collection, — ou une allégorie de Joute sur la Seine, noyée par des naïades vidant leurs arrosoirs et des vents soufflant en tempête (602); — ou une autre allégorie « pour le Prince de la Paix », esquissée comme un projet de tableau (n° 598), et, en effet, cet improvisateur était un peintre et un peintre à libre, harmonieux et moelleux pinceau, fidèle volontiers à la mode de maniérisme dévergondé des compositions académiques, témoin son Matathias renversant les idoles (n° 599) que l'on dirait une charge des grands prix de Borne
de ce temps-là. Sa jeune femme dormant de la bouillie à un enfant renversé sur ses genoux (n° 600) ne vous donne-t-elle pas le sentiment d'une charmante peinture? Jules de Concourt a gravé de lui deux des dessins exposés : les Dimanches de Saint-Cloud, danse populaire au milieu des boutiques et de la foule, avec joueurs de violon et de harpe, aussi vivant et pétillant qu'un Fragonard, couleur chaude à la flamande, un vrai dessin de maître ; — et cette autre feuille de haute curiosité, venue aux Goncourt des collections Brunn-Nurgaard et Sylvestre, dans laquelle on voit le marché aux fleurs, une rixe de femmes et un groupe de racoleurs, au coin du Pont-Neuf et de la Samaritaine, et où il a exprimé, d'un mélange de sanguine, de plume et de pierre noire si artistes, tout ce qui crie et s'agite dans le populaire parisien de 1775. Le théâtre aussi a sa page, et peut-être la plus exquise, dans cette scène de la comédie des Philosophes, dessinée avec un esprit délicieux sur quelque coin de table du café Procope. Le théâtre tenait tant de place en ce monde-là ! On le voit par quantité de dessins de Ch. Coypel et surtout des vignettistes, et même dans notre exposition par la Scène théâtrale où Touzé, le peintre d'histoire dont l'église Saint-Thomas-d'Aquin possède un Saint Louis et un autre sujet de sainteté, a figuré le « tableau magique de Zémire et Azor », par deux personnages se pâmant devant un tableau représentant un vieux roi secouru par deux femmes.
Pour en revenir à Gabriel de Saint-Aubin, disons que qui réunirait en beaux volumes de photographie la série quelque peu classée par ordre de dates, — et les dates n'y manqueraient pas, non plus que les notes curieuses griffonnées de cette fine écriture que nous connaissons tous, — qui réunirait les croquis innombrables de Saint-Aubin, dispersés chez MM. de Goncourt et Destailleur et dans les portefeuilles de tous les amateurs parisiens et au Cabinet des Estampes, et au Louvre, pourrait se vanter d'avoir publié un témoignage autrement vu et sincère, amusant, indiscret, touche à tout, piquant, bariolé, pailletant, vivant, véridique et drolatique, sur le xvme siècle, que tout ce qui a été imprimé à son propos, sur la cour et la ville, depuis le journal de l'avocat Barbier et la correspondance de Grimm jusqu'aux Mémoires de Collé, de Bach au mont, de Diderot et de Marmontel. — Son frère, Augustin de Saint-Aubin, présente pour sa propre défense la première pensée de sa gravure: Au moins soyez discret, c'est-à-dire le croquis le plus provocant d'expression, la polissonnerie la plus libertine qui soit dans tous ces dessins ; — deux gentils portraits de jeune femme, — une autre femme en « grande robe de cour, garnie de gazes entrelacées de guirlandes», pour la suite des Costumes d'Esnault et Rapilly, et que l'on prendrait à son
PORTRAIT DE Mrac DES S AUX, PAR COCHIN.
(Collection de M. de Concourt.)
faire pour un costume d'opéra de Boquet; et enfin son portrait à luimême à l'âge de vingt-huit ans, en 1764, assis de profil dans son atelier et dessinant, un carton sur les genoux en aecommodage du malin, avec ses cheveux retroussés comme un chignon de femme. J. de Goncourt a gravé cet excellent dessin, donné par Augustin à son ami et bienfaiteur l'éditeur Renouard, et l'art et l'agrément extrêmes qui sont clans ce morceau donnent la mesure du grand savoir qui mérita à ces petits vignettistes du temps leur légitime importance.
Certes les Vénitiens, les Allemands, nos imprimeurs lyonnais et parisiens, ont eu, au xvie siècle, de beaux illustrateurs de leurs livres; les Flamands et les Hollandais, au xvir siècle; à la même époque, Chauveau, Abr. Bosse, Séb. Leclerc, B. Picart, ont traduit dans d'inépuisables et savantes compositions les pages les plus imaginatives de nos majestueux poètes et romanciers. Quand Poussin, Stella, les Champagne ou Lebrun inventaient le frontispice d'un livre imprimé par Cramoisy, ils y mettaient toute la sévère gravité de leurs nobles esprits. Mais on peut dire que l'art du vignettiste date du xvnr siècle et qu'il est né en France ; les vignettes de Gillot pour les fables de Lamotte en sont un des premiers chefs-d'œuvre. Les cinq noms d'artistes immortalisés dans notre école par ce genre charmant, Gravelot, Cochin, Eisen, Marillier et Moreau, ne pouvaient faire lacune ici. — Alors que le général Andréossy était ambassadeur à Londres, il y acquit un certain nombre des études et des dessins exécutés par Gravelot durant son séjour de vingt ans en Angleterre, et de ceux-là sont l'allégorie satirique à la plume, sujet tiré du poème d' Hudibras, où les inscriptions sortent de la bouche des deux personnages, et l'étude particulièrement intéressante, au crayon noir avec rehauts de blanc, de la jeune femme debout tenant un éventail et causant avec un gentilhomme. Ces figures sont de la dimension de maquettes pour une toile de genre, dessinées largement à la manière d'un peintre. La jeune femme est d'une allure fort élégante; elle a de l'esprit autant qu'en aurait une femme de Pater ou de de Troy clans un tableau de moyenne taille. — Son Colin-Maillard est une gentille petite vignette de son époque française et ne dépasse point la force d'un Eisen; mais ses Joueurs de dés pour le Distrait de La Bruyère sont un Gravelot comme nous le connaissons et aimons et comme les graveurs le savaient si bien traduire. M. de la Béraudière a prêté un dessin représentant l'affreux incendie arrivé à la foire de Saint-Germain le 17 mars 1762. Je n'y retrouve point la manière de Gravelot, mais il me rappellerait plutôt celle de P. Lélu.
A côté de Gravelot, assez sauvage de sa nature, tout à ses lectures,
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
casanier sans ambition, voici Cochin, homme de cour et de salon, lettré, critique d'art, prolecteur des artistes de tout genre, ami de M. de Marigny et de sa sœur toute-puissante, familier de M'ne Geoffrin et de Mme du Deffand, garde des dessins du roi. MM. de Goncourt nous montrent par son plus beau côté celui que Diderot, dans l'enthousiasme de son amitié, appelait le premier dessinateur français. — Le profil de femme, au collier de fourrure, avec ses touches légères de sanguine, a une fleur extraordinaire. C'est un petit camée, comme on l'eût compris au xvme siècle. Le portrait de Mme Dessaux, la femme du premier médecin de l'Hôtel- Dieu, du crayon le plus fin et le plus précis, est posé dans une très belle et naturelle attitude, aisée et vraie comme celle d'un Latour. — Son « Concours pour le prix d'étude des tôles et de l'expression, fondé à l'Académie royale de peinture et sculpture, par M. le comte de Caylus, honoraire amateur, enl760 », composition où l'on voit sur l'estrade le modèle de femme vêtu et couronné, — à gauche, les jeunes élèves dessinant, à droite, derrière l'estrade et le modèle, trois professeurs ou conseillers, parmi lesquels Cochin lui-même, attendant pour le jugement, — est une grande page d'histoire de notre école académique; c'est un vrai dessin d'académicien, bon pour la gravure de Flipart en 1763, bon pour le Salon de 1767, et qui, du cabinet de Caylus, était passé dans celui de Chardin. Il est si important dans l'œuvre de notre artiste qu'on le retrouvera figuré dans le portrait de la mère de Cochin par Moreau. De cet ouvrage de Cochin il convient de rapprocher un autre dessin de la même époque, un peu postérieur peut-être, et certainement de moindre valeur : c'est l'Académie de peinture, le soir. L'atelier est éclairé à la lampe, et le modèle figure un Christ en croix. Il me revient qu'il était de tradition à l'école de l'Académie royale que, le vendredi saint, on dessinât un crucifié. Le nom de l'auteur de ce dessin est inconnu; pourtant certaines têles des jeunes étudiants me feraient penser à Delarue.
Mais là où Cochin excelle, là où il n'a jamais été égalé, même par Moreau, pour la liberté, la line expression, l'aisance, le galant, l'esprit, la variabilité infinie des mouvements et des poses des petites figures, c'est la représentation des fêtes et des grandes cérémonies de cour et de théâtre. On peut en juger ici non seulement par la grande aquarelle du Ballet des Quatre Éléments donné à Versailles, page très curieuse pour l'histoire de la décoration à l'Opéra et remarquable par sa belle architecture théâtrale, mais surtout par la gouache prêtée par M. le comte de la Béraudière et que conserva jusqu'à sa mort le marquis de Ménars, M. cleMarigny :« la repiésentation de l'opéra d'Acis et Galatée, prise de la coupe du théâtre de la petite salle de spectacle, élevée sur
l'escalier des ambassadeurs à Versailles ». On y reconnaît Mmede Pompadour jouant Acis et Galatée devant toute la cour, et Cochin a signé et daté de 17^9 celte perle de son talent, dans laquelle il est facile de voir qu'il a travaillé pour son protecteur et pour la favorite. Jamais il n'a donné à ses figurines de spectateurs des gestes, des attitudes, des physionomies plus justes, plus vives, plus variées, plus spirituelles; c'est la cour et toutes les petites mines de ses courtisaneries, rendues avec infiniment d'art et de tact, par un homme qui connaît à fond le personnel et les convenances des menus plaisirs du roi.
En comparaison de Cochin, Eisen et Marillier ne sont que des gens de métier; mais que d'adresse et de grâce moelleuse dans ce métier! Toutefois l'Eisen représentant une jeune femme lisant à sa toilette ne me semble guère plus fort qu'un Binet; son Henri IV aux pieds de Gabrielle est d'un poncif assez ennuyeux; en retour, son Apollon et les Muses est un très joli échantillon de vignette académique dans le goût de Pierre. Marillier, le très mignon, le très abondant et très gentil petit vignettiste du Cabinet des Fées et de tant de contes galants, n'a ici, et c'est justice, qu'une scène, gravée par Longueil, du Lorenzo de Baculard d'Arnaud. Mieux valait, en effet, ménager la place aux grands cadres et aux œuvres vraiment capitales de ce Moreau le jeune qui fut le dernier dessinateur officiel, dessinateur savant, inventif, bien ordonné des dernières pompes de la royauté.
Cochin avait pour mère Madeleine Hortemels, une sainte et charitable femme, dont Wille vante la douceur, et qui mourut comblée d'années en 1767. Sœur de graveuses, elle avait buriné toute sa vie et avait même beaucoup travaillé d'après son propre fils. C'est le portrait de cette bonne vieille janséniste que Moreau a dessiné bien jeune encore, car il n'aurait guère eu plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mais d'une main déjeà profondément sûre de son savoir. Elle est assise, les bras croisés, en bonnet blanc et mantelet de soie noire; près d'elle, sur une table, un chat étonnant de vérité; au fond, — et c'est là le grand argument pour reconnaître le personnage, — des cadres de gravures, parmi lesquelles le a Concours de la tête d'expression » d'après Cochin et une autre estampe d'après Joseph Vernet, à laquelle on sait que la mère de Cochin a collaboré. La tête de la vieille dame est extraordinaire de modelé; c'est pour le moins de la force des meilleurs dessins de Cochin, d'un Cochin plus ferme et plus correct. Un portrait peint vingt ans plus tard, par David, n'aurait pas plus de caractère et de science, ni d'expression solide et simple.
L'une des estampes ci-jointes vous dira mieux que je ne saurais le
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
faire le charme ravissant d'un autre dessin de Moreau : ce sont les deux études, d'après nature, d'une petite fille couchée et endormie. Jules de Goncourt les avait déjà gravées avec sa délicatesse ordinaire, et les deux