PORTRAIT DE JEUNE FEMME, PAR COCH1N
(Collection do M. do Uonoourt.)
frères ont toujours pensé que cette fillette au sommeil si doux ne devait être autre que la fille de l'artiste, la petite Catherine-Françoise, qui plus tard sera la mère d'Horace Vernet.
On comprend que, par souvenir de l'étonnant portrait de sa mère,
autant que par estime pour le prodigieux dessin de la Revue du roi à la plaine des Sablons, exécuté par Moreau le jeune en I 769 et prêté également par M. de Concourt, Cochin ait dès l'année suivante fait accepter par le roi ce brillant artiste d'une habileté déjà consommée, pour le remplacer dans les fonctions de dessinateur des Menus-Plaisirs. On ne peut voir, en effet, u:i morceau plus capital en ce genre que la Revue aux Sablons. Autour du roi à cheval, suivant sur son livret le mouvement des troupes, il y a là cent mille petites figures fouettées par l'ouragan qui souille et qui ploie les arbres, et qui tourbillonne à travers les drapeaux, les équipages des carrosses et les multitudes agitées des curieux. — De la même collection vient encore l'autre composition, d'importance presque égale, le Sacre de Louis XVI, signée et datée 1775; première idée, à peine modifiée dans l'exécution définitive, de cette planche fameuse du sacre, que le dessinateur et graveur du Cabinet du Roi n'aura terminée qu'en 1779. Le dessin est large, libre, clair, bien préparé, à la Cochin, pour une estampe lumineuse. — Quant à l'autre grande page, très intéressante par son sujet, par ses dimensions et le fourmillement si amusant de ses milliers et millieis de petites figures, « la Reine Marie-Antoinette allant, le 21 janvier 1782, rendre grâces à Notre-Dame et à sainle Geneviève pour la naissance du dauphin, et passant sur la place Louis XV dans un carrosse, attelé de huit chevaux blancs et suivi de cent gardes du roi », je me sens quelque peu troublé. Est-ce bien là un Moreau? 11 ne me semble pas, dans les figurines du premier plan, retrouver sa plume d'ordinaire plus suie et plus correcte. Le point de vue de cette aquarelle est « pris du jardin en terrasse du palais Bourbon... Dans le coin à gauche, le prince de Coudé et le duc de Bourbon causent, les mains dans des manchons, avec un groupe de femmes. » — N'y aurait-il pas à chercher parmi les dessinateurs en titre de MM. les princes, plutôt que dans l'atelier de Moreau, l'auteur de cette œuvre d'ailleurs si précieuse? — Il en est de même des deux dessins, très importants, et prêtés à l'exposition par M. Alex. Lange : la Visite clu roi Louis XVI au port de Cherbourg en 1787, et son pendant, la Visite du roi Louis XVI aux travaux de la digue de Cherbourg . Les petits bonshommes qui assistent aux deux cérémonies, grimpés sur les b iteaux, ont certainement des mouvements très fins. Cependant j'ai vu notre pauvre et cher M. Mahérault bien hésitant à y reconnaître des Moreau. J'ai peine à croire, quant à moi, que Moreau ne se fût pas, par sentiment d'artiste et pour le plaisir des yeux, plus préoccupé de l'effet général de la scène. Cette négligence-là est d'un spécialiste, ne songeant qu'à la vérité technique; et je ne pense point me tromper beaucoup en
'SlÈBSilîlÉÉsF
l'amou«, pak pRUd'hon.
(Collection de M. Eudoxe Marelle.)
m LES DESSINS DE MAITRES ANCIENS
voyant dans ces deux très intéressants dessins les chefs-d'œuvre du talent d'Ozanne.
A la suite du nom de Moreau, il est difficile de ne pas écrire ceux de Freudenberg et de Lavreince, tous deux étrangers, tous deux jouant assez adroitement soit de leur plume, soit de leur gouache, tous deux voulant polissonner à la française, tous deux favorisés d'une certaine vogue de leur temps, à ce point d'y être fort gravés, Lavreince surtout. On voit là de lui le Concert agréable et le Mercure de France, où ce journal reconnaissait, dans la principale figure, « M. de Beaumarchais lisant dans le Mercure l'extrait du Figaro ». Mais que ces petites figures sont niaises et prétentieuses, et ne sont point de ce pays-ci! Le Coucher de Freudenberg est, pour la plume et le bistre, un pur pastiche des merveilleux dessins que Prault édita sous le titre des Tableaux de la vie. Il est plus fort que Lavreince, parce qu'il est moins sot; mais, encore une fois, que cela ne vaut donc pas un Moreau ! Décidément l'esprit est tout dans ce genre, et l'esprit français d'alors pouvait seul faire accepter ces charmantes petites grivoiseries dont se décoraient les appartements des plus honnêtes gens. C'est bien au Suédois Lavreince que Diderot eût dû, à plus juste titre, lancer la fameuse bourrade qu'il adressait vingt ans plus lût à son brave compatriote : « Roslin est aujourd'hui un aussi bon brodeur que Carie "Vanloo fut autrefois un grand teinturier. Cependant il pouvait être un peintre; mais il fallait venir de bonne heure dans Athènes. C'est là qu'aux dépens de l'honneur, de la bonne foi, de la vertu, des mœurs, on a fait des progrès surprenants dans les choses de goût, d'art, dans le sentiment de la grâce, dans la connaissance et le choix des caractères, des expressions et des autres accessoires d'un art qui suppose le tact le plus délié, le plus délicat, le jugement le plus exquis, je ne sais quelle noblesse, une sorte d'élévation, une multitude de qualités fines, vapeurs délicieuses qui s'élèvent du fond d'un cloaque. Ailleurs on aura de la verve, mais elle sera dure, agreste et sauvage. Les Goths, les Vandales ordonneront une scène; mais combien de siècles s'écouleront avant qu'ils sachent, je ne dis pas l'ordonner comme Raphaël, mais sentir combien Raphaël l'a noblement, simplement, grandement ordonnée! Croyez-vous que les beaux-arts puissent avoir aujourd'hui, à Neufchâtel ou à Berne, le caractère qu'ils ont eu autrefois dans Athènes ou-dans Rome, ou même celui qu'ils ont sous nos yeux à Paris? Non ; les mœurs n'y sont pas... » Et voilà pourquoi ces délicatesses quelque peu fleurantes du goût français demeurent toujours impénétrées à qui n'est pas des rives de la Seine.
Mais c'en était assez; adieu le xvme siècle et toutes les florianneries;
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
David vient mettre ordre à tout cela. Les Goncourt ont tracé dans leur collection ce terrible Mane Thecel Phares, par le seul portrait de celui qui « fut jadis de l'Académie », et qui, pensionnaire de Louis XVI à Rome, vota, sans hésiter, la mort de son bienfaiteur. Le dessin est signé; je n'y vois point la loupe de David déjà indiquée dans son portrait de jeunesse au Louvre, mais j'y retrouve la rigidité du personnage, et les temps sont accomplis.
Pourtant brille encore, clans la sombre clarté de cette nuit sanglante où semblent à jamais abîmées la grâce et la douceur de l'art français, une étoile, une étoile isolée, une sorte d'étoile de Vénus; elle est sur le monde des arts ce qu'est celle de Chénier sur le monde des poètes : nous la nommons aujourd'hui le génie de Prud'hon, et à peine fut-elle reconnue par quelques-uns de ses contemporains plus clairvoyants. Dans cette même salle de l'École des Beaux-Arts, où se coudoient à cette heure les plus grands artistes de quatre siècles, notre ami M. Eud. Marcille, dont le nom est désormais inséparable du souvenir de Prud'hon, tant son père, son frère et lui ont cultivé avec piété cette gloire française longtemps voilée, M. Marcille a déroulé, il y a quelques années, l'œuvre entière du maître, à l'âme tendre et au sourire mélancolique, qui semblait avoir dérobé à la Grèce son miel et ses parfums. La Gazette s'est alors occupée de Prud'hon comme elle le devait, et nous aurions mauvaise grâce à vouloir répéter aujourd'hui ce qui a été mieux dit à ce moment. D'ailleurs, il n'est guère de composition de lui qui n'ait été reproduite soit par les étonnantes gravures de Roger, de Copia ou de son propre fils, soit par les lithographies d'Aubry-Lecomte , d'Eug. Leroux ou de Jules Boilly, et qui ne soit ainsi familière à nos lecteurs. Quant au choix que les organisateurs de l'exposition ont su faire dans les collections de M«r le duc d'Aumale, qui, sur les 25 merveilles, en a fourni 13 à lui seul, de M. Eud. Marcille (7 dessins) et de MM. Constantini, Fichel, Alex. Dumas et Jahan, ce choix est vraiment admirable; il fait face, par les échantillons les plus parfaits et les plus achevés, à tous les genres qu'a poursuivis ce délicieux génie, depuis ses vignettes de Silvia et d'Anzia, vraies perles destinées à l'éditeur Renouard, ou ses images d'allégories civiques, la tête de page pour la Constitution française, et la Paix du général Bonaparte, ou ses frises à l'antique pour boudoir, jusqu'à ses plus nobles inventions décoratives pour le Louvre ou la Sorbonne. Cependant, il faut le dire, ce groupement pressé d' œuvres presque également terminées force, malgré soi, à la comparaison, et, tout superbes qu'ils soient de composition et de sentiment, les dessins d'un fini excessif que le maître revenant de Rome, pauvre et
dénué, a exécutés en vue de la gravure, tels que la Filcuse Clotho, ou la Dévideuse Lachésis, l'Innocence et l'Amour, le Cruel rit des pleurs qu il fait verser, l'Amour réduit à la raison, et même l' en-tête de la Constitution, sont un peu i*efroidis par le soin extrême qu'il prend d'épargner toute indécision au graveur, et perdent quelque peu de cet attrait magique que donnent à ses autres imaginations la souplesse de son trait et la vaguesse de sa coloration. Parlez-moi bien plutôt de ces sujets qu'il exécute librement, en vue d'un tableau projeté; parlez-moi de ce beau crayon noir, magistral et carré, avec ses rehauts hachés de blanc, sur papier bleu ou gris, dont il dessine Y A pollon et les Muses, — ou la Minerve conduisant le Génie des arts à l'immortalité, projet pour le plafond du grand escalier du Louvre, pendant plus heureux de ce plafond de l'escalier de Saint-Cloud, endommagé jadis par l'incendie, et que l'on conserve tel quel, par respect pour le nom de l'artiste, dans le magasin du Louvre, — ou les trois figures symboliques de la Philosophie (Minerve), des Ar/s (Euterpe) et de la Richesse (Pandore), faisant partie d'une décoration de quatre panneaux dont les petites esquisses peintes étincellent comme des pierres précieuses dans la collection Valledeau du Musée de Montpellier, et dont les cartons, mis au carreau, ont été acquis récemment par le Louvre à la vente Laperlier (l'Euterpe et la Pandore sont reproduites ici même par la Gazette), — ou encore le Coup de patte du chat, dont le même Musée de Montpellier possède un autre dessin, — ou ce délicieux Portrait de fillette, de la famille de Talleyrand, l'enfant debout, aux longs cheveux frisés, qu'a fait jadis graver la Gazette, en même temps que le beau pastel de l'Amour, — ou enfin la magnifique variante de son chefd'œuvre du Louvre, la Justice et fa. Vengeance divine poursuivant le Crime. Les deux dessins capitaux de notre collection nationale n'ont point, comme sombre profondeur d'effet et comme terreur d'expression, plus de puissance que celui-ci. On connaissait, par la lithographie, de Leroux, le dessin passionné de la Femme de Putiphar cherchant à retenir Joseph, et, par Aubry- Lcconit'* , l'adorable petite frise née, semble-t-il, d'un souffle d'Anacréon, et où l'on voit des vendangeuses antiques coupant dans une vigne les raisins que des Amours recueillent dans des corbeilles. Les amateurs se rappelaient moins les quatre autres frises, plus importantes comme développement, mais d'inspiration égale, et où ce vrai poète, fils des Grâces d'Ionie, a représenté les quatre Saisons par les déités qui président à leurs jeux et à leurs travaux : le Printemps, par l'Amour avec son cortège de nymphes et de satyres ; l'Été, par Cérès avec ses moissonneurs et ses baigneuses; l'Automne, par Bacchus avec ses faunes , ses bacchantes et ses amours ; l'Hiver, par
POKÏKAIT DU LA DUCHESSE DE Dl.NO, ENFANT.
iCulkction de M. EuJoxe Marcilic.)
ANCIENS
Momus avec ses chasseurs et ses frileux; œuvres d'une ingéniosité si simple et si enjouée, d'un sentiment si purement grec, exhalé de Moschus, de l'Anthologie et de Théocrite, avec je ne sais quelle pointe de grâce câline moderne, à laquelle rien dans le monde idéal des derniers siècles ne saurait être comparé. Et c'est pourquoi le succès de la Petite Vendange, de M. Marcille, et des quatre frises de Wr le duc d'Aumale, auxquelles se rattachait d'ailleurs la mémoire de plusieurs anciens et fidèles serviteurs de son génie, — son ami le sculpteur Bertrand, son élève le peintre Dubois, Bruunn-Neergaard, l'amateur danois dont le Louvre garde le portrait, et le marquis Maison, — a été cette fois particulièrement vif dans l'enthousiasme des curieux. Bruunn-Neergaard et le marquis Maison ont également possédé une composition de tout autre genre et qui, je m'en étonne, n'a jamais été reproduite. C'est un grand dessin, une manière d'Éeole d'Atliénes, le Séjour de l'immortalité, que Prud'hon avait rêvé de peindre pour une salle de distribution de prix, à la Sorbonne, où, comme on sait, il avait son logement. On y voit, groupés autour de Minerve, soulevant le voile qui couvre la Nature, autour des Muses et de la Science, les philosophes, les poètes, les savants et les artistes les plus célèbres de l'antiquité et des temps modernes : Archimède, Galilée, Descartes et Newton, Homère, Virgile, Euripide, Sophocle, Corneille, Racine, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège et le Poussin. Nul n'avait, avec plus de recueillement que Prud'hon, étudié et pénétré les grands maîtres à Rome, et ce souvenir de Raphaël, d'une ordonnance si noble et si religieuse, eût pu fournir à la gloire du génie humain une page que n'eût point dépassée en sublimité le ciel d'Homère de M. Ingres. Quand on songe à la mesquine et ridicule décoration de la grande salle de la Sorbonne, consacrée aux plus solennelles cérémonies de l'instruction publique en France, on est pris d'un regret plus profond que Prud'hon n'ait pu mettre à exécution la peinture monumentale qu'il y avait imaginée, et qui nous reste fixée dans tous ses détails, comme le carton le plus terminé qu'un maître puisse livrer à ses élèves ; et l'on se demande si, dans les grands travaux projetés pour compléter le monument de Richelieu, il ne saurait être réservé une place pour la création de Prud'hon. Lorsque M. Duban, de si honorable mémoire, restaura la Galerie d'Apollon, il ne trouva rien de mieux, pour remplir le cul-defour au-dessus de la grille, que de charger M. Guichard de reproduire en peinture la composition de Lebrun, conservée dans les portefeuilles du Louvre. M. Guichard, s'imprégnant de la manière de Lebrun, produisit une œuvre qui lui fit le plus grand honneur, et servit à merveille la Galerie, où elle s'harmonisait avec les autres ouvrages de son ancien
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
décorateur. Je crois de même fermement que ce serait faire grand bien à la Sorbonne et grand honneur à un artiste, fût-il des plus considérables de notre temps, que de le charger d'exécuter, sur un des murs nouveaux, la composition monumentale inventée par Prud'hon. Le profit serait double, car ainsi serait conservée à l'admiration de l'avenir une
DÉLIVRANCE DANZIA, PAR PRUU'HON.
(Collection de M. Alexandre Dumas fils.)
composition que nul ne pourrait inventer plus belle, et ce serait, pour un de nos peintres, l'occasion de se nourrir à fond de la moelle et de l'inspiration féconde de l'un des plus grands maîtres de l'école française.
Ainsi se retrouvent, aux deux pôles de notre xvme siècle, la grâce de Watteau, la grâce de Prud'hon, la grâce, vertu d'art toute française, et sans laquelle il semble que notre école ne puisse vivre. Et pourtant
quoi de plus dissemblable que ces deux rares et charmants génies : l'un, traduisant la gaieté radieuse et l'espérance en fleur d'un siècle tout au plaisir; l'autre, dans la séduction voluptueuse de ses sourires attendris formés d'ombres et de lumières, traduisant les molles ardeurs, les mystérieuses rêveries des cœurs blessés ou inquiets du lendemain ?
L'école anglaise n'est là que pour mémoire, un peu comme l'école espagnole: deux pastels de Reynolds, dont l'un, à ML Marcille, le portrait de profil de Milady Catesby, signé et daté de 1780, est assez ennuyeux; — Mme Guyard ou peut-être Suvée aurait fait aussi bien ; — l'autre, appartenant à Mme Gharras et venant de la collection Diaz, est le Portrait dune jeune fille, vue de trois quarts, et dont les cheveux frisés retombent sur son front. Celui-là est charmant; il est tout pmd'honnesque, comme grâce et même comme type, jeune, tendre et doux. Quant à l'intéressante feuille de R. Cosway, appartenant à M°1' le duc d'Aumale, elle représente le duc de Chartres dessinant sa sœur, laquelle joue de la harpe; ses deux autres frères somplètent la composition. C'est un très joli dessin, et d'un fin crayon, très aristocratique. Mais où sont les meilleurs Reynolds? où sont les Gainsborough? Montrez-moi, à côté de nos Français du xyine siècle, quelque étude de cet Hogarth dont on m'a dit que la peinture rappelait celle de notre Lancret. Il n'est que trop vrai que l'école anglaise ne s'est point encore assez répandue dans nos collections.
Telle a été, dans ses éléments principaux, la triomphante Exposition des dessins d'anciens maîtres, et elle ne manquera pas d'exercer sur notre goût public une influence heureuse et aimable. Tout procède, en France, par mode et entraînement. Or, nous avons vu avec quel empressement se portaient vers l'École des Reaux-Arts non seulement les amateurs et les artistes, mais les gens du monde et tous les esprits chercheurs et éclairés. Il n'est pas douteux que cette Exposition ne donne, pour un temps, le branle et n'assure une faveur particulière à un genre de curiosités nobles et délicates entre toutes, et où se complaisait le goût pur et raffiné de nos pères. « Les connaisseurs, disait en 1765 Piganiol de La Force, mettent les dessins des grands maîtres fort au-dessus de leurs tableaux, parce qu'ils les regardent, et avec raison, comme la première expression de leur pensée, dont il n'est donné qu'au crayon ou à la plume de rendre ce feu original', presque toujours refroidi par la len-
teur du pinceau. » Nos pères, il est vrai, jouissaient de loisirs studieux que nous ne connaissons plus guère. Deux choses nous manquent aujourd'hui qui ne leur manquaient pas : le temps, d'abord, et puis aussi la matière de la recherche. Le temps, car leur vie était moins tiraillée, moins surmenée, et ils pouvaient poursuivre une étude qui réclame des comparaisons infinies et une grande clarté de mémoire. La matière, car les collections publiques de la France et de l'Europe ont immobilisé depuis un siècle, au profit de tous, il est vrai, des centaines de milliers de dessins, et les ont ainsi soustraits à tout jamais au pourchassement passionné des amateurs. Heureux les collectionneurs du xvm" siècle, qui nageaient à larges brasses dans cet océan de dessins des deux grands siècles précédents! Un jour viendra où ces gloutonnes collections publiques nous en auront tout dérobé. Je ne parle pas du Louvre ; mais, sans sortir de France, que de richesses se sont déjà agglomérées dans nos musées de province ! Vous savez ce qu'est en ce genre le Musée de Lille : des Raphaël par trentaine. Connaissez-vous le Musée de Rennes? C'est là que vous rencontrerez, en œuvres du beau xvi° siècle, des surprises bien inattendues. A Dijon, à Montpellier de même. Le jour où, comme en Angleterre, ces collections municipales consentiraient à mêler leurs trésors à ceux des collections privées, nous pourrions — et pourquoi pas? — recommencer, à nouveaux frais et à bien plus extraordinaire spectacle, l'heureuse tentative d'aujourd'hui. Malgré tout, il ne faut point nous désoler, le fonds des trouvailles n'est pas épuisé.
Nous avons vu, dans ces dernières années, les ventes Kaïeman, Andréossy, Aussant, Galichon, Desperet, Guichardot, nous en verser sur la place une assez abondante provision. D'ailleurs, les dessins, c'est comme l'herbe des champs : il en pousse à chaque renouveau, et nos enfants rechercheront avec avidité les études et les croquis que produisent naturellement à foison nos artistes contemporains. C'est à nous de ne point laisser perdre et se gaspiller ces ressources de l'avenir, et de savoir déjà choisir, parmi les illustres ou simplement les habiles, ceux dont les générations futures se soucieront de conserver les œuvres ; et, je vous le dis, ce n'est pas l'affaire d'un discernement médiocre. Cela se voit trop parles pacotilles d'académies de Romains et de Rolonais de son temps dont Raldinucci avait encombré ses épais volumes, et même l'impeccable Mariette n'avait pu résister à la tentation de donner accès, dans sa collection de si haut goût, à d'assez tristes Italiens de la dernière époque. On a vraiment grand'peine à se défendre contre certaines renommées pompeuses de son siècle. Au demeurant, il reste encore de riches portefeuilles dans les maisons de nos amateurs. Ils viennent de le
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
prouver, et ils le reprouveront encore. Je me souviens d'avoir vu, en 1861, dans la magnifique exposition régionale qu'avait alors organisée la ville de Marseille, des séries bien précieuses de dessins de maîtres, sortis exclusivement de cabinets provençaux. Il m'est revenu que, dernièrement, une opposition nouvelle du même genre avait été tentée, toujours avec grand succès, par le Cercle artistique de la même ville. Le bon exemple, le bon élan que viennent de donner MM. Éphrussi et Dreyfus ne seront pas perdus. Le lendemain même de l'Exposition de l'École des Beaux-Arts, le comité du musée des Arts décoratifs décidait l'organisation à bref délai d'une exposition semblable, mais appropriée, cela va sans dire, au but de ce musée, une exposition de dessins anciens spéciaux à l'ornement et à la décoration. Vous verrez qu'il se découvrira, là encore, une mine inépuisable et infiniment variée pour l'éducation publique; chacun retrouvera ainsi peu à peu son filon «à exploiter, soit au point de vue de l'histoire, soit au point de vue de l'utilité pratique. Mais, à mes yeux, le grand, le vrai, le signalé service qu'auront rendu les organisateurs de cette première Exposition, c'est, en un temps où l'esprit des amateurs est sollicité vers la curiosité des petites choses et se délaye dans le bibelot des arts inférieurs, de l'avoir remonté sans hésitation, bravement et fièrement, vers le goût des œuvres vraiment nobles, vers l'étude un peu abstraite, mais nourrissante et fortifiante, des souverains maîtres, du génie créateur desquels tout découle et tout dépend.
APPENDICE